Calais dans la généalogie des violences policières

Si les banlieues sont souvent citées comme un antécédent des violences policières contre les gilets jaunes, Calais n’est que rarement citée. Pourtant, des compagnies de CRS de toute la France, plus tardivement des escadrons de gendarmes mobiles, s’y sont relayés, dans un contexte de chasse à l’homme et à la femme et d’impunité. Retour historique.

Le 5 novembre 2002, le Centre de Sangatte, géré par la Croix-rouge et qui accueillait les exilé-e-s présent-e-s dans le Calaisis, ferme ses portes aux personnes nouvellement arrivées, dans l'attente de sa fermeture totale. Celle-ci interviendra fin décembre, lorsque les exilé-e-s enregistré-e-s avant le 5 novembre ont gagné soit le Royaume-Uni soit un autre lieu d'hébergement en France, selon l'accord conclu entre les deux gouvernements.

Les exilé-e-s arrivant à Calais après le 5 novembre mènent pendant un mois une lutte, qui se traduit par des manifestations dans le centre de Calais et par l'occupation de différents lieux (gymnase, église), pour obtenir l'accès au Centre de Sangatte, mais aussi de bénéficier de l'accord franco-britannique de répartition entre les deux pays. La seule concession obtenue sera que les personnes précédemment enregistrées dans le Centre de Sangatte et dont le badge était désactivé puisse réintégrer le Centre.

Les personnes nouvellement arrivées se trouvent aussi sans abri. En dehors de leur leur soutien à la lutte des exilé-e-s, les associations reprennent les activités humanitaires qu'elles avaient avant l'ouverture du Centre de Sangatte, distribution de repas, de vêtements, de couvertures... La tâche des compagnies de CRS présentes à Calais évolue aussi, incluant le fait de débusquer les exilé-e-s là où ils et elles s'abritent, de détruire leurs abris ou de les rendre inhabitables, de les pourchasser et de les arrêter où que ce soit, dans la rue, dans les parcs, le long des routes, et d'intimider les bénévoles. Ces tâches sont menées avec plus ou moins de zèle selon les compagnies, les équipes, les individus - certains CRS sont connus pour leur brutalité particulière, certaines compagnies sont identifiées pour leur manière de faire. Le tout se passe hors de toute légalité et dans la plus totale impunité pour les forces de police. Les associations parlent de "zone de non-droit".

Les compagnies de CRS ne sont pas affectées à Calais mais s'y relayent pour des périodes variables selon les époques, de trois semaines en moyenne. La chasse à l'humain hors de tout cadre légal devient donc une activité qui revient de manière cyclique parmi celles de compagnies de l'ensemble du territoire, et marquent donc ce corps dans son ensemble. À partir de 2014, des escadrons de gendarmes mobiles se relayent également dans les mêmes conditions.

Pour compléter le dispositif, la police aux frontières intervient de manière plus ou moins directe sur le terrain. Les effectifs du commissariat de Calais ne le font que de manière ponctuelle, et sont plutôt focalisés sur l'intimidation et la répression des bénévoles. Un centre de rétention a été construit à Coquelles, à côté de Calais, en 2004.

La décision de 2012 du Défenseur des droits concernant le harcèlement policier à Calais n'a qu'un effet à la marge, ne faisant reculer que les manquements les plus visibles et documentables. Du même, la prise en compte croissante par les associations de la dimension juridique amène amène un plus grand respect du formalisme juridique dans les situations les plus visibles, sans pour autant réduire le niveau de violence.

L'augmentation du nombre d'exilé-e-s à Calais à partir de l'automne 2013 va amener des situations nouvelles et des évolutions dans les méthodes de répression. Alors que les forces de police étaient jusque-là confrontées, en dehors des grandes évacuations de squats ou de campements, à quelques personnes ou à quelques dizaines de personnes, fuyant ou ne répliquant, elles vont se trouver en certaines occasions face à des exilé-e-s  jouant sur leur nombre. Ainsi pendant l'été 2014 lorsqu'à plusieurs reprises quelques centaines de personnes courent vers les grilles du port pour qu'au final quelques-unes d'entre elles réussissent à monter dans les ferry, ou dans des camions en aval des contrôles. Ou lorsque - la situation sera fréquente entre l'automne 2013 et l'été 2015 - des embouteillages de plusieurs kilomètres de camions se forment sur la rocade portuaire ou sur l'autoroute conduisant à l'accès au Tunnel sous la Manche : le mode passage de la frontière étant de se cacher sous ou dans des camions qui vont au Royaume-Uni, les CRS ou gendarmes mobiles se trouvent à essayer d'empêcher l'accès à ces kilomètres de camions à l'arrêt. De nuit, de nombreux petits groupes d'exilé-e-s pénètrent dans le périmètre du Tunnel sous la Manche et tentent de déborder la surveillance des forces de l'ordre pour monter dans les navettes qui transportent les camions à travers le tunnel.

La réplique est une augmentation sans cesse croissante des effectifs de CRS et maintenant de gendarmes mobiles, l'utilisation à grande échelle des gaz lacrymogènes (y compris dans des zones d'habitation au mépris total de la population calaisienne), la multiplication des grilles, obstacles et dispositifs de surveillance (caméras, éclairage, fossés remplis d'eau, arrachage des arbres et de la végétation, drones, patrouilles à cheval dans les endroits inaccessibles aux véhicules...)

Surtout, les autorités décident de concentrer les exilé-e-s présent-e-s dans le Calaisis sur un terrain à l'écart de la ville, à proximité duquel est aménagée une plate-forme de services (distribution de repas, douches, accès à l'eau et à l'électricité, soins infirmiers, plus hébergement d'une minorité des femmes et enfants). Ceci est fait entre la fin du mois du mars et début septembre 2015 (évacuation des derniers campements du centre-ville). Un vaste bidonville se construit là, qui de quelques mille cinq cents habitant-e-s au départ en aura plus de dix mille à l'été 2016. Ce lieu a pour caractéristique de se trouver au pied de la rocade portuaire, où passent, et parfois se trouvent à l'arrêt les camions en direction du Royaume-Uni.

Le rôle des forces de police et de gendarmerie est de surveiller la plate-forme de service, notamment lors des distributions de repas; de contrôler les accès au bidonville, ce qui va selon les périodes de la simple présence à l'entrave à la circulation des bénévole et à la fouille des véhicules; empêcher l'accès des exilé-e-s à la rocade autoroutière; par période empêcher le déplacement de groupes d'exilé-e-s vers la ville et vers les autres lieux de passage. Deux jours après la destruction des derniers campements du centre-ville a lieu le premier bombardement du bidonville à la grenade lacrymogène depuis la rocade autoroutière. Ceci se répétera pendant des mois, des quartiers du bidonville se trouvant noyés sous les gaz, souvent la nuit.

Les quelques tentatives de bloquer totalement le mouvement des exilé-e-s pendant la nuit (qui est le moment privilégié des tentatives de passage) a donné lieu à de fortes tensions, qualifiées par les autorités d'émeutes, donnant lieu à l'utilisation abondante de gaz lacrymogènes, et de manière semble-t-il peu abondante des flashballs. Concernant cette dernière arme, présente à Calais depuis 2014, son usage parait avoir été modéré et contrôlé. Les cas de mutilation ont été exceptionnels, contrairement à la répression du mouvement des gilets jaunes, et alors même qu'on est dans une situation de violence quotidienne banalisée et à grande échelle. La disparition des embouteillages sur la rocade et l'autoroute vont amener des exilé-e-s à les provoquer en disposant la nuit des obstacles sur la chaussée, action dangereuse, amenant de fréquentes tensions avec les forces de l'ordre, mais aussi avec les chauffeur-se-s routier-ère-s.

Le jour même de l'évacuation des derniers campements du centre de Calais, une partie du bidonville, sous et à l'ouest de la rocade de la rocade portuaire, est détruite. En novembre 2015, un autre secteur est détruit pour faire place à un camp de containers construit par l'État, devant héberger mille personnes. Puis en janvier est détruite une zone de cent mètres le long de la rocade portuaire et d'une rue attenante, permettant d'aménager un chemin de ronde sur lequel les véhicules de police peuvent circuler. Puis vient fin février - début mars la destruction de la moitié sud du bidonville, et fin octobre - début novembre 2016 celle de sa moitié nord. La plate-forme de services de jour, le centre d'accueil de femmes et enfants et le camp de containers ont été fermés à cette occasion.

Comme après la fermeture du centre de Sangatte, la politique est revenue avec la destruction du bidonville à l'éradication de toute forme d'abri ou d'habitat, avec un niveau de pression plus fort entraînant une plus grande précarité des conditions de vie, et à une chasse à l'humain visant à placer les exilé-e-s dans une situation d'insécurité permanente.

Une attention particulière doit être apportée au rôle pris par le syndicat Unité SGP Police - Force Ouvrière. Pendant l'été 2014, un délégué syndical filme, souvent de son véhicule, des mouvements de foule d'exilé-e-s, les commentant en voix off, et poste ses vidéos sur les réseaux sociaux. Il donne également des interviews aux médias et emmène des journalistes sur le terrain dans on véhicule. Cette activité de production de vidéos à charge sera reprise ultérieurement par des groupes d'extrême-droite locaux, comme Les Calaisiens en colère ou Calais libre. En Octobre 2014, Unité SGP Police - Force Ouvrière est à l'initiative d'une manifestation agrégeant différents acteurs sociaux et économiques (chasseurs, commerçants, tenanciers de bars...) censée exprimer le "ras-le-bol des Calaisiens" face à la présence des exilé-e-s, dénoncer les dommages que ceux et celles-ci causeraient à l'économie, et exiger une action forte des pouvoirs publics. Suivent une série de reportages des grands médias sur le "ras-le-bol des Calaisiens". Suit à partir du printemps la concentration par les autorités des exilé-e-s à l'écart de la ville et l'évacuation des squats et campements qui s'y trouvaient. En septembre 2016, Unité SGP Police - Force Ouvrière est à l'initiative avec un panel plus large d'acteurs (CGT dockers de Calais, fédération des transporteurs routiers...) se présentant comme l'émanation du tissu social et économique du Calaisis, d'un blocage de l'autoroute pour exiger la destruction du bidonville de Calais. Celle-ci aura lieu à peine deux mois plus tard.

 

Nous verrons dans prochains billets que Calais n'a pas seulement été un lieu marquant en terme de violences policières, mais aussi de rôle de l'IGPN et d'implication du parquet.

 

Sources :

Pour les temps anciens le chapitre 6, "La Situation singulière de la région de Calais", de la thèse de géographie d'Olivier Clochard "Le jeu des frontières dans l'accès au statut de réfugié : une géographie des politiques européennes d'asile et d'immigration" couvre une période allant de 1986 à 2005 (vous pouvez le télécharger ici).

Et le rapport de la Coordination Française pour le Droit d’Asile « La Loi des « Jungles » » publié en 2008 (que vous pouvez télécharger là).

Depuis 2009 jusqu'à nos jours, vous pouvez voir le blog Calais Migrants Solidarity : https://calaismigrantsolidarity.files.wordpress.com/

Pour la période 2012 – 2018, vous pouvez vous reporter aux blogs :

Vibrations Migratoires http://vibrations0migratoires.wordpress.com/

puis Passeurs d’hospitalités http://passeursdhospitalites.wordpress.com/

 

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