Jungles d'Europe

Je reprends ici un article rédigé pour la revue Plein Droit et paru dans le numéro 104 (mars 2015). Des évolutions ont eu lieu ces six derniers mois, l'augmentation du nombre de personnes passant par les Balkans et de nouvelles situations de blocage aux frontières, la fermeture de la frontière franco-italienne, pourtant interne à l'espace Schengen, à certain-e-s voyageurs et voyageuses, qui cumulent les caractéristiques d'avoir le mauvais faciès et de ne pas avoir les bons papiers, et la nouvelle politique de concentration des exilé-e-s à l'écart de Calais.

Je reprends ici un article rédigé pour la revue Plein Droit et paru dans le numéro 104 (mars 2015). Des évolutions ont eu lieu ces six derniers mois, l'augmentation du nombre de personnes passant par les Balkans et de nouvelles situations de blocage aux frontières, la fermeture de la frontière franco-italienne, pourtant interne à l'espace Schengen, à certain-e-s voyageurs et voyageuses, qui cumulent les caractéristiques d'avoir le mauvais faciès et de ne pas avoir les bons papiers, et la nouvelle politique de concentration des exilé-e-s à l'écart de Calais.

 

Dzangâl, forêt, le mot est d'abord utilisé par les Afghans pour désigner les campements de cabanes dans lesquels les exilés sont amenés à vivre auprès des frontières auxquelles ils sont bloqués, de la Grèce à Calais. Sous sa forme anglaise « jungle », il est repris par les exilés des autres pays. La forêt comme espace de l'animalité, alors que les humains vivent dans les maisons et les villes (« on vit comme des animaux », « on nous traite comme des animaux »). Espace de la transgression aussi, pour des personnes se vivant en situation irrégulière et traversant la frontière illégalement. Espace d'initiation sans doute, quand le parcours migratoire est vécu comme une suite d'épreuves préludant à une nouvelle vie.

Souvent à l'écart, souvent cachées, dans les interstices urbains ou à la périphérie des villes, les « jungles » sont aussi ce qui rend visibles la présence des exilés et le passage irrégulier de la frontière. Les médias reprennent le mot combiné à des images de foules ou tirées des conditions de vie, et figurent volontiers les exilés dans un registre qui est celui de la sauvagerie. Les autorités utilisent cette visibilité pour se mettre en scène dans un rôle de protectrices des frontières et des populations menacées par « l'invasion » des « clandestins ». La « jungle » est alors détruite et ses habitants arrêtés ou dispersés, ce versant « fermeté » étant parfois tempéré par un zeste « d'humanité », une action humanitaire sensée rendre moins inhumaine la vie des personnes concernées. La « loi des jugnles » telle que voulues par les autorités étant celle de la négation des droits et de leur universalité.

La Grèce

Au tournant des années 1990/2000, la Grèce est en pleine croissance économique, dopée par les crédits accordés par les banques européennes. Des Grecs émigrés reviennent au pays, des immigrés s'installent, d'autres trouvent facilement du travail au noir pour financer la suite de leur voyage, plusieurs campagnes de régularisation sont menées.

Le port de Patras est le principal point de passage vers l'Italie, et la ville offre des possibilités de travail.Les Kurdes y sont d'abord nombreux, puis les Afghans, mais les nationalités y sont aussi diverses : les ressortissants de nombreux pays n'ont pas besoin de visa pour un court séjour en Turquie, la Grèce est ensuite la première étape vers l'Italie et le cœur de l'Europe. Ce qui est connu comme la « jungle » de Patras devient au fil du temps un bidonville organisé. Des associations et collectifs de soutien s'y investissent, font de l'information sur les droits et mettent en place des cours de langue. Elle a eu entre 1000 et 2000 habitants fin 2008 – début 2009, à-peu-près autant d'exilés étant dispersés dans le reste de la ville. Fin 2008, face au renforcement des contrôles et à une difficulté croissante à passer, les exilés organisent plusieurs manifestations. C'est aussi le moment où le gouvernement grec annonce la destruction de la « jungle ». Celle-ci interviendra en juillet 2009, quand le nombre d'habitants aura baissé à environ 300.

Les exilés ont en effet commencé à investir le port d'Igoumenitsa, près de la frontière albanaise, au débouché de l'autoroute venant de Thessalonique et de la Turquie, ou à entreprendre la traversée des Balkans vers la Hongrie et la Slovénie. La destruction de la « jungle » de Patras amène une plus grande dispersion des exilés dans la ville et une accentuation du choix d'Igoumenitsa et de la route terrestre des Balkans.

Si Patras est une ville industrielle de 170 000 habitants, Igoumenitsa est une petite ville de 10 000 habitants, vivant principalement des ferries et du tourisme, offrant peu de ressources aux exilés, où les soutiens sont peu nombreux et l'hostilité importante. En 2011, 700 à 800 exilés vivent dans deux campements principaux, mais aussi dans des bâtiments abandonnés ou sous les ponts. La principale « jungle » est située sur le flanc d'une colline, immédiatement au-dessus de l'entrée du port par l'autoroute. Les exilés entourent les camions lorsqu'ils ralentissent, pour que certains, dans la confusion, se glissent sur les essieux pour entrer dans le port, quitte, s'ils réussissent, à chercher ensuite une meilleure cachette pour la traversée. Des groupes remontent aussi le long de l'autoroute pour monter dans les camions sur les parkings à distance d'Igoumenitsa. Le passage et le séjour dans la « jungle » étaient contrôlés par des Kurdes, mais le nombre de nouveaux arrivants a changé la donne. Les nouveaux sont suffisamment nombreux pour refuser de payer, s'organiser sans passeurs, et résister quand ceux-ci tentent violemment de reprendre le contrôle. La situation est par ailleurs tendue dans la ville, et les violences d'extrême-droite s'ajoutent aux violences policières.

Le 3 mai 2011, une manifestation d'extrême-droite se termine par une attaque contre la principale « jungle ». Le 9 juin, les campements sont attaqués au gaz lacrymogène par la police et détruits, une chasse à l'homme se poursuit dans les collines, une soixantaine d'exilés sont arrêtés. Les exilés s'organisent différemment, seuls de petits groupes sont à Ioumenitsa, cachés dans les collines, d'autres attendent dans les villes environnantes, ou essayent de monter dans les camions en amont sur l'autoroute.

En dehors des deux ports où se fait le passage vers l'Italie, Patras et Igoumenitsa, les exilés sont surtout rassemblés à Athènes. Beaucoup essayent tout d'abord de quitter le pays par avion, avec un faux passeport, et n'essayent que dans un second temps les voies plus longues et plus dangereuses par les ports ou à travers les Balkans. Les plus riches habitent à plusieurs dans des appartements, les autres squattent des bâtiments abandonnés, construisent des cabanes dans les interstices urbains, ou dorment dans la rue. Malgré la crise, la ville comporte encore quelques niches économiques pour survivre, comme la vente d'objets dans la rue, la récupération de métaux, cartons et autres matières recyclables, ou la prostitution. De même, les sans-papiers semblent continuer malgré la crise à constituer une partie de la main d’œuvre dans des secteurs comme l'agriculture, ce qui amène une dispersion des exilés dans le pays, le temps de gagner de quoi financer la suite de leur voyage. Ce temps peut s'étirer sur plusieurs années et devenir une installation de fait. Ces travailleurs sans-papiers habitent souvent aussi des bâtiments abandonnés, des serres vides ou des cabanes, comme c'est le cas dans le sud de l'Italie ou de l'Espagne.

La Serbie

Le passage par la mer entre la Grèce et l'Italie devenant de plus en plus difficile, de plus en pus d'exilés entreprennent de traverser les Balkans à partir de la Turquie ou de la Grèce. La Serbie a une position centrale dans la région, sur un parcours parfois direct, Grèce – Macédoine – Serbie – Hongrie, parfois plus complexe, passant de la Serbie à la Roumanie pour gagner la Hongrie, ou parfois modelé par le règlement Dublin III. Celui-ci prévoit qu'il n'est possible de demander l'asile que dans un pays signataire du règlement, le plus souvent le pays d'entrée dans l'Union européenne, mais aussi que ce pays cesse d'être responsable d'une demande d'asile si la personne sort du groupe des pays signataires plus de trois mois. D'où des parcours Grèce ou Turquie – Bulgarie – Serbie (hors « espace Dublin ») – retour dans l'Union européenne.

La frontière sud de la Hongrie, frontière extérieure de l'Union européenne, est densément surveillée. Les exilés se regroupent dans et autour de la ville de Subotica en attendant de réussir à la franchir à pied. Ceux qui ont suffisamment d'argent louent des logements en ville, les autres vivent dans des cabanes aux environs. La « jungle » de Subotica a fait l'objet de plusieurs évacuations suivies de destruction. La police serbe rackette également les exilés, en ville ou dans les campements. Ceux qui peuvent payer sont relâchés, ceux qui ne le peuvent pas sont arrêtés. Ils sont parfois emprisonnés, et parfois renvoyés en Macédoine, d'où ils peuvent être renvoyés en Grèce. Les renvois de la Hongrie vers la Serbie dépendent de la manière dont le HCR évalue la situation des demandeurs d'asile et réfugiés en Serbie. On a ainsi des personnes qui sont renvoyées en cascade d'un pays à l'autre et doivent ré-entreprendre la traversée des différentes frontières.

Pour éviter ces renvois, des exilés demandent l'asile en Serbie. Celle-ci n'est pas signataire du règlement Dublin III, cela ne les empêche donc pas de déposer ensuite une demande d'asile dans un autre pays. La plupart des exilés quittent le pays avant la fin de la procédure, sachant que les chances d'obtenir l'asile ou la protection subsidiaire sont quasiment nulles, et que le pays n'offre ensuite pas de possibilités d'intégration.

Le plus ancien centre d'accueil pour demandeurs d'asile est situé à Banja Koviljaca, à la frontière bosniaque. Dès 2011 sa capacité d'accueil a été dépassée, et les demandeurs d'asile ont commencé louer des logements en ville, pour ceux qui en avaient les moyens, ou à construire des cabanes dans les bois pour les autres. Fin 2011 a vu se multiplier les manifestations d'hostilité de la part d'une partie de la population. Les autorités ont répondu par l'ouverture d'un second centre, et par une présence policière exerçant une forte pression sur les exilés pour qu'ils apparaissent aussi peu que possible dans l'espace public. Le second centre d'accueil a été suivi par d'autres, suivant avec retard l'augmentation du nombre de demandeurs d'asile, et démultipliant la même situation dans plusieurs autres localités : une fois que le centre est plein, les exilés qui arrivent louent des logements ou construisent des cabanes. C'est dans ces localités que les exilés préparent la suite de leur voyage et attendent une opportunité d'aller vers la frontière.

Une situation analogue à celle de Subotica se rencontre en Macédoine à Lojane, à la frontière serbe. De nombreux habitants du village ayant émigré, une grande partie des exilés habitent dans les maisons vides. On sait peu de chose sur la frontière entre la Serbie et la Roumanie, mais certaines sources évoquent des regroupements d'exilés et des « jungles ». Les exilés ont moins de visibilité dans le reste des Balkans, sauf lorsqu'ils sont arrêtés ou lorsqu'ils demandent l'asile.

La France

La présence à Calais de personnes bloquées à la frontière britannique commence à devenir visible dans la seconde moitié des années 1980, à partir d'une double approche : certaines de ses personnes se trouvent à la rue, certaines peuvent prétendre à une protection internationale et sont empêchées d'aller la demander au Royaume-uni. Avec les guerres qui accompagnent la disparition de la Yougoslavie, et en particulier celle du Kosovo, le phénomène prend plus d'ampleur et de visibilité. Les autorités françaises oscillent entre déni, réponse humanitaire et répression. Après plusieurs lieux de mise à l'abri provisoires, ouverts sous la pression des associations et de l'opinion publique, le centre de Sangatte prend acte de la permanence de la présence des exilés tout en les reléguant à l'écart de la ville.

La fermeture du centre de Sangatte ne prive pas seulement les exilés d'un abri, elle marque le début d'une politique de l'insécurité généralisée. À n'importe quelle heure et dans n'importe quel lieu, les exilés peuvent être contrôlés, arrêtés – éventuellement humiliés, frappés, gazés. Leurs effets personnels peuvent être confisqués ou détruits. Ils peuvent être chassés de leurs abris, qui peuvent être détruits.

Ces abris peuvent être d'anciens bunkers, des piles de tubes de canalisations près d'un chantier, des bâtiments abandonnés, des ruines, des portes d'écluse déposées à terre, des tentes, des bâches, des porches, des cabanes, des garages vides…

Cette politique d'insécurité, qui consiste entre autres à chasser les gens de lieux en lieux, entre en contradiction avec une politique de contrôle, plus compatible avec une certaine stabilité. On a ainsi une alternance entre des périodes d'expulsions répétées, et des lieux plus durables, que les exilés peuvent investir. L'espace et la vie sociale s'organisent alors et se complexifient, avec des espaces de couchage, les foyers autour desquels les personnes se regroupent, des espaces de prière, parfois de véritables constructions, des activités économiques, comme des commerçants qui vont acheter des produits en ville et les revendre, ou des barbiers – coiffeurs.

Déjà à l'époque du centre de Sangatte, des exilés allaient dans d'autres ports que Calais et sur les parkings d'autoroute en amont des ports pour tenter de passer. La fermeture du centre de Sangatte a conduit à la transformation de ces lieux passagers en des implantations permanentes, de Cherbourg à Ostende et le long des autoroutes conduisant à Calais et Dunkerque. Paris joue un rôle particulier par rapport à cet ensemble. C'est un lieu de choix quant à la destination finale du voyage, de prise de contact, d'attente d'une possibilité d'aller vers la frontière,de repli lorsque la pression devient trop forte sur les lieux de passage.

Avec le temps, une différenciation s'est faite entre Calais et les autres « jungles ». Celles-ci ont fini par échapper au cycle d'expulsions et destructions, soit par une tolérance de fait, ou parce qu'elles ont été intentionnellement installées sur un terrain municipal avec l'accord de la commune. Cette stabilisation a permis des aménagements améliorant les conditions de vie, qui restent néanmoins précaires. La période depuis les élections municipales de 2014 montre que cette stabilisation peut être remise en cause en cas de changement de majorité municipale, voire de changement d'attitude du maire reconduit. Mais le harcèlement policier quotidien qui existe à Calais ne se rencontre pas dans les autres localités.

Calais est également le lieu sur lequel se concentre l'attention médiatique. Les autres « jungles » situées en France ont beaucoup moins de visibilité. C'est également le cas en Belgique. Ostende a pu connaître une situation analogue à Calais, à une échelle moindre puisque les liaisons ferry, et donc les opportunités de passage, étaient moins nombreuses. Mais des squats et des « jungles » y ont existé. Un service social, le CAW, y a développé une action spécifique en direction des exilés (accueil de jour, information, sensibilisation de la population). Une pression policière sur les exilés, s'accompagnant de violences, a également été constatée, notamment pour les chasser d'un parc situé en centre-ville où ils avaient une certaine visibilité. Les liaisons ferry entre Ostende et le Royaume-Uni ont cessé en 2013, et il n'y a plus qu'une présence résiduelle d'exilés dans la ville. Le passage se fait maintenant uniquement par Zeebruges, où les exilés venaient jusque-là seulement pour tenter de passer, mais sans s'installer. Depuis quelques années, les médias rendent compte d'opérations de police dans les trains conduisant au littoral, et sur les aires d'autoroute. Des exilés habitant dans des « jungles » côté français viennent en Belgique tenter de monter dans des camions qui vont au Royaume-Uni par Calais, mais il n'est pas exclu que ces tentatives soient aussi le fait d'exilés invisibles dans le tissu urbain dense de la Belgique.

Le phénomène est encore moins visible aux Pays-Bas. Des événements sortant de l'ordinaire et faisant l'objet d'une couverture médiatique attestent de l'existence du modus operandi associé aux « jungles », traverser la frontière dissimulé dans ou sous un véhicule, le plus souvent un camion, à l'insu du conducteur. Techniquement, les liaisons ferry sont peu fréquentes et les traversées longues. Mais surtout les exilés qui tentent de se rendre au Royaume-Uni sont fondus dans le tissu urbain, et aucun habitat propre comme les « jungles » ne vient les rendre visibles.

Si les choses semblent relativement stables dans leur principe depuis la fermeture du centre de Sangatte, avec des fluctuations quant au nombre plus ou moins important d'exilés, à leurs nationalités, à l'extension ou à la concentration des implantations en dehors de Calais, une tendance constante pose la question de la place des « jungles » et du modus operandi qui leur est lié dans le franchissement irrégulier de la frontière du Royaume-Uni.Le temps moyen qu'il faut pour réussir à franchir la frontière dans ou sous un véhicule à l'insu du conducteur s'allonge de manière conséquente, et on peut estimer de manière grossière que ça ne représente plus que quelques milliers de personnes entrant au Royaume-Uni chaque année. Il est très probable que les personnes qui en ont les moyens financiers choisissent d'autres voies (véhicule avec la complicité du conducteur, bateau avec la complicité de l'équipage, container, faux document d'identité) moins longues, risquées et difficiles, mais nécessitant plus d'organisation et plus coûteuses. Les « jungles » resteraient l'option des plus désargentés des exilés qui parviennent jusqu'à nous.

 

 

Patras, mars 2011

 

 

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