Des deux faces de Calais et des liens avec d'autres périphéries

Un visage de Calais en pleine lumière médiatique, liée à la situation situation migratoire, et une autre que les crises qui se succèdent depuis les années 1970 relie à d’autres territoires périphérisés où s’ancre l’extrême-droite. Le repli est-il le seul avenir possible de ces territoires, et n’est-ce pas un sujet de première importance sur lequel nous pencher ?

On dit parfois "la destruction de Calais" pour parler de la destruction du bidonville de Calais. Une ville qui fait la une des médias parfois planétaires en raison de sa situation géographique qui en fait un lieu d'exercice de politiques migratoires aux résultats monstrueux, au point qu'on en oublie la ville et sa population. Ou quand on se souvient de celle-ci, c'est pour parler hier de sa solidarité - réelle ou supposée - avec les exilé-e-s, depuis 2013 de son ras-le-bol - réel ou supposé - par rapport à leur présence.

Une ville qui a dû sa prospérité à l'ère industrielle à l'importation en contrebande de métiers à dentelle mécanique anglais et des techniciens interdits d'émigration capable de les faire fonctionner et de les entretenir. Et qui a subi depuis les années 1970 la désindustrialisation et les effets des crises successives en terme de chômage, de pauvreté, de mal-logement, que des politicien-ne-s tentent de conjurer par la promesse d'un avenir touristique, parc d'attraction compris.

Comme dans d'autres territoires analogues, l'extrême-droite s'y développe. Le Front National y a frisé de quelques dixièmes les 50% aux dernières élections régionales, donnant le ton à la droite qui a pris la mairie en 2014.

Après huit ans à Calais je suis arrivé dans un territoire lorrain, rural cette fois, mais autrefois densément industrialisé, qui connaît des caractéristiques de périphérie délaissée proches de celles de Calais, implantation de l'extrême-droite comprise. Cette situation de périphérie délaissée amène l'affirmation d'une "culture de repli" (prenons ce terme pour l'instant en attendant d'affiner l'analyse) qui alimente des politiques de restriction des migrations visibles, telles qu'elles s'expriment à Calais. Dénouer la question de l'avenir de ces territoires permettrait en partie de dénouer la question d'un rapport plus ouvert au monde et dédramatiserait les enjeux liés aux migrations - même si chacune des deux questions vaut pour elle-même indépendamment.

Quel analyse de la situation de ces territoires ? Quelles pratiques peuvent esquisser un autre avenir que le délaissement et la "culture de repli" ?

Ce billet est une invitation à croiser les réflexions et les pratiques.

Si vous êtes intéressé-e-s, vous pouvez me contacter sur badon.pex (at) laposte.net

Et pour alimenter la discussion, voici un texte concernant le canton rural où je me trouve, publié sur

https://depexonneabadonviller.wordpress.com/ :

 

Questions à la rencontre du sud-est meurthe-et-mosellan

Arrivant dans le canton de Badonviller après huit ans passés à Calais, je sais qu’il existe un lien improbable : la campagne xénophobe lancée par le maire de Pexonne contre le projet, non réalisé, de créer dans cette commune un Centre d’Accueil et d’Orientation qui aurait hébergé des exilés de Calais. L’autre lien est le jeu de miroir entre la politique xénophobe qui s’exerce à Calais comme une réponse au repli identitaire que ce territoire connaît comme d’autres périphéries délaissées, et sa traduction électorale.

Peut-on résoudre l’une de ces situations sans dénouer l’autre ?

Quel avenir porteur d’émancipation peut s’inventer dans ce territoire périphérique ?

Un petit texte pour lancer la discussion – n’hésitez pas à le faire circuler – n’hésitez pas non plus à réagir.

 

L’image d’un village avec son clocher, entouré de collines, comme fond d’affiche électorale. Une image de ce que serait la France – on pourrait transposer, dans une autre région, un autre pays. Une image à laquelle manque pourtant une cheminée d’usine. Les campagnes étaient aussi industrielles. À l’aube des années 1950, les faïenceries de Badonviller (2100 habitants alors, 1500 aujourd’hui) emploient 1100 personnes, les usines textiles de Val-et-Chatillon (1300 habitants alors, 600 aujourd’hui), 1000. Faïencerie puis Miroiterie à Cirey-sur-Vezouze, velours, tannerie et brasserie à Blâmont, faïencerie à Pexonne, scieries, carrières, le tissu industriel s’appuyant sur les ressources locales et se développant grâce au chemin de fer absorbe pour partie la disparition de l’emploi agricole avec la mécanisation et la concentration des terres. Ces campagnes peuplées permettent l’existence d’un tissu d’artisans et de commerçants, les enfants vont à l’école du village et un maillage de services publics dessert le territoire. Pour relancer l’activité après les deux guerres mondiales, l’industrie, l’agriculture parfois, font appel à la main d’œuvre immigrée : ces campagnes sont ouvertes sur le monde, elles participent à son mouvement.

Au cours de ces dernières décennies, les industries ont disparu, le chemin de fer a fermé, une large part de la population est partie, de nombreuses écoles ont fermé, le tissu social et économique, le maillage de services publics se sont appauvris. Éloigné du sillon mosellan, qui est considéré comme l’axe majeur de l’économie lorraine – comme de l’axe Paris – Strasbourg de cet espace étiré qu’est la nouvelle région Grand Est – et à l’écart de sa ramification secondaire qu’est la vallée de la Meurthe, le cône sud-est de la Meurthe-et-Moselle fait partie de ces espaces périphériques à l’écart des métropoles en concurrence. Le sentiment de délaissement des populations nourrit un replis identitaire, tourné vers l’image d’un « chez nous » fantasmé, déconnecté d’un passé au cours duquel ces campagnes participaient au monde. L’extrême-droite en engrange les bénéfices électoraux.

Ce territoire n’est pourtant pas dépourvu de créativité, dans des domaines comme la culture, la production et la vente directe, le tourisme… Mais cela ne suffit pas à faire émerger une vision partagée de l’avenir, qui se trouve toraillée entre la logique du « nouveau monde » qui fait des périphéries les délaissées de la compétition des territoires, et les représentations fondant le repli sur un « chez nous » fantasmé. Les choses semblent donc se jouer entre une créativité dans le tissu social, y compris dans sa dimension économique, un principe plus large de solidarité entre et dans les territoires, et des représentations qui s’appuient sur l’histoire et fondent des visions émancipatrices de l’avenir. Peut-être s’agirait-il de travailler sur le lien entre ces trois dimensions.

 

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