Entre l’Allemagne et Calais

Du printemps 2015 à l’automne 2016, le bidonville de Calais suscite l’implication de volontaires de toute l’Europe et l’attention de médias du monde entier. Constatant le manque de publications en langue allemande permettant de comprendre la situation, Thomas Müller et Uwe Schlüper viennent d’y répondre avec un ouvrage publié par l’association Bordermonitoring.eu. Interview et lien.

Thomas Müller et Uwe Schlüper, vous venez de publier pour l’association Bordermonitoring un ouvrage en allemand sur la situation des exilé-e-s à Calais. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à Calais et à vous lancer dans cette publication ?

 

Uwe:

J'ai traité la question de la fuite et de la migration pendant plus de 20 ans. Pendant 15 ans, j'ai travaillé comme consultant en matière d'asile, de résidence et de droit social dans un centre de conseil aux réfugiés à Aix-la-Chapelle. Quand Thomas s’est adressé à moi au début de 2016 pour aller à Calais, j’étais très intéressé. À propos de ce qui m'attendait là-bas, je n'avais que de vagues idées.

Lors de ma première visite dans la jungle, j'ai été choqué. Malgré que je m'attendais à des mauvaises conditions, j'étais fortement honteux. Je ne m'attendais pas à de telles conditions de vie en Europe centrale - à 400 kilomètres d'Aix-la-Chapelle. J'ai alors compris que je voulais en savoir plus sur la situation à Calais. Nous avons rapidement fait la connaissance d’habitants qui pouvaient nous en dire plus sur l'histoire de la migration à Calais - à commencer par Sangatte. En Allemagne, hormis quelques articles de journaux, très peu d’informations sont disponibles sur la situation à Calais, nous avons alors décidé de lancer ce projet de livre.

Thomas:

C’était pareil pour moi. Je suis historien et j'ai beaucoup travaillé dans les années précédentes sur les concepts et les idéologies frontalières. Je m’intéressais surtout aux processus par lesquels les frontières devenaient des lieux chargés politiquement et symboliquement. Ce qui me tenait occupé, c’était la façon dont les frontières deviennent politiquement et symboliquement des lieux où les normes «normalement» existantes sont dépassées, de sorte que la violence étatique se présente sous une forme débridée, complètement absente ou une combinaison des deux. J'avais étudié ce genre d transformation des frontières dans le contexte du nationalisme, de la guerre et de l'occupation. Mais à Calais, nous avons constaté des tendances très similaires au sein de l’UE actuelle. J'ai immédiatement senti que je traversais une frontière alors que j'entrais dans la jungle. Ce qui était derrière, était, comme disait Uwe, honteux et choquant.

Bien sûr, au deuxième et troisième regard, la jungle n'était pas que ça. C'était beaucoup plus complexe, à multiples facettes et à sa manière - pour moi du moins - l'un des endroits les plus intéressants d'Europe. Comme l’a dit Uwe, la jungle était en Allemagne essentiellement perçue comme une crise humanitaire ou une situation insoutenable. A Calais, nous avons rencontré des points de vue très différents, tels que la perception de la jungle comme ville informelle - une position rarement vue en Allemagne.

De toute façon, il était bien clair pour nous deux que nous retournerions à Calais. Depuis, nous revenons tous les quelques mois, ce qui rend peut-être plus facile de se rendre compte des changements permanents. L’an dernier nous avons ensuite commencé le travail sur notre livre.

 

Vous habitez dans une région frontalière, à Aix-la Chapelle, près de la Belgique et des Pays-Bas. Y trouvez-vous des similitudes avec la situation calaisienne ?

 

Dans la région frontalière près d'Aix-la-Chapelle, il y a eu depuis au moins le 18ème siècle une migration et une mobilité intensives. Aujourd'hui, la frontière semble se trouver sur des routes de migration d'ouest en est et vice versa. Là encore, la police fédérale allemande contrôle souvent les frontières. Contrairement à Calais, il s’agit de contrôles mobiles aux postes frontaliers et dans l’arrière-pays. Lors d’occasions particulières les contrôles à l'arrêt peuvent être plus longs, notamment au poste frontalier autoroutier germano-belge près d'Aix-la-Chapelle.

Principalement, la frontière est ouverte et était, même avant que l'accord de Schengen, à peine contrôlée. Cette ouverture était et est appréciée dans tous les milieux sociaux et dans tous les camps politiques. La mobilité transfrontalière était et est une évidence pour les habitants de la région.

Ces derniers mois, les médias sont de plus en plus scandalisés par le fait que la densité des contrôles est trop faible. Ceci est présenté comme un scénario de menace. La migration est comprise comme un risque de sécurité. La section de la frontière occidentale allemande dans notre région est présentée comme l’entrée la plus fréquentée par la « migration illégale » après la frontière austro-allemande en Bavière. Ce discours a commencé exactement au moment de la demande du ministre allemand de l'Intérieur, Horst Seehofer, d’installation de contrôles stationnaires aux frontières en Bavière en juin et juillet 2018 qui avait entraîné une crise gouvernementale en Allemagne.

Cependant il n’est pas clair combien de passages frontaliers ont lieu effectivement. Ce qui est clair c’est qu'ils se produisent selon des nombres apparemment si petits que, contrairement à la route des Balkans en 2015, ils sont pratiquement invisibles. À l'heure actuelle, la police fédérale fait valoir que le déplacement des voies d'évacuation de la méditerranée centrale vers la méditerranée de l’ouest devrait entraîner une augmentation des passages frontaliers à travers l'Espagne, la France et la Belgique. Elle utilise cet argument pour - comme pendant des années - exiger une augmentation de personnel.

En juillet également, la police fédérale a signalé pour la première fois que des migrants éthiopiens, érythréens et soudanais avaient tenté de monter dans un camion, au poste frontière germano-belge d'Aix-la-Chapelle,pour se rendre au Royaume-Uni (l'autoroute passe par Liège et Bruxelles jusqu'à Ostende, Dunkerque et Calais). Ceci est, à notre avis, une conséquence de l'extension de la zone frontalière de Calais et de Dunkerque et des possibilités réduites d’y trouver une place dans un camion. Néanmoins jusqu'à présent, il n'y a eu que quelques cas et l’évolution à venir n'est pas prévisible.

 

La situation en Allemagne et à Calais semble de plus en plus liée. Que pouvez-vous constater de ces connexions ?

 

Des situations comme celles de Calais - notamment les jungles - sont inimaginables en Allemagne; même un petit camp serait démantelé immédiatement. La « résidence illégale » est une infraction pénale en Allemagne. La compréhension de l'État et de la société civile est également différente qu'en France ou en Belgique. Un phénomène tel que le mouvement "sans papiers" n'existe pas ici sous cette forme.

La vie illégale dans l'espace public n'est pas possible. Néanmoins, les sans-papiers vivent et travaillent toujours en Allemagne - mais de manière invisible - et dépendent des réseaux privés. Par conséquent, il est difficile d’indiquer un chiffre, mais ils sont estimées à environ 1 000 000.

Mais nous pensons qu'il y a bien des signes de connexions.

Au cours des dernières années, le droit d'asile allemand s'est considérablement durci. Autres durcissements sont en projet. En même temps, la culture de discussion a changé : des formulations utilisées seulement dans les discussions d'extrême droite il y a un an, font désormais partie du courant dominant jusque dans la gauche. La migration est presque toujours couverte par l'adjectif "illégal" dans le discours politique. Au lieu d'un hébergement décentralisé, de plus en plus de camps sont mis en place, et dans la rue, il y a de manière récurente des attaques de type pogrom, comme il y a quelques jours à Chemnitz. Pour la première fois en République fédérale d'Allemagne, un parti d'extrême droite, semblable au Front national, a pu s'établir dans les parlements et dans les médias avec l'AfD. Il sert de réservoir aux conservateurs, aux personnes de la nouvelle droite et de l’extrême droite ainsi qu’aux personnes socialement précarisées et aux personnes effrayées. À notre avis, ce n’est qu’une question de temps jusqu’à ce que - comme le FPÖ en Autriche - il entre dans des coalitions gouvernementales; peut-être déjà après les prochaines élections en Bavière en octobre 2018 ou dans l'un des états de l'Allemagne de l'Est. L'évolution du discours politique vers la droite a pris plus d'ampleur que jamais dans l'histoire de la République fédérale d'Allemagne.

La situation à Calais repose dans une large mesure sur des traités bilatéraux entre l’Angleterre et la France. Cela précisément joue maintenant un rôle de plus en plus important en Allemagne. La revendication de Seehofer pour le "rejet" des réfugiés (tout d’abord) à la frontière germano-autrichienne était au centre de la crise gouvernementale de juin et juillet. La crise à été réglée par la concession de la chancelière Angela Merkel de conclure des accords bilatéraux avec d’autres pays de l’Union Européenne sur la reprise des réfugiés. Le premier contrat de ce type a été conclu avec l’Espagne le 8 août, un second le 17 août avec la Grèce, et d’autres p.ex. avec l’Italie sont en cours de négociation. Le 26.08.2018, le premier migrant a été renvoyé en Grèce. Le contrat avec l'Espagne est grotesque, car il se réfère aux migrants qui viennent d'Espagne en Allemagne à travers l'Autriche, ce qui n'arrive presque jamais. À cet égard, il s’agit également d’une politique symbolique. Pourtant elle est et était intégrée dans une réforme du régime européen des migrations et des frontières. Au cours de la crise gouvernementale, les revendications centrales des gouvernements de droite de la Hongrie, de l’Autriche et de l’Italie ont été représentées par Seehofer et reprises sous conditions par Merkel.

Les refoulements aux frontières sont contraires au droit international. Par conséquence, les contrôles aux frontières britanniques se font bien sur le territoire français. A la suite des contrats susmentionnés des "centres de transit" doivent être établis sur le territoire allemand aux frontières allemandes. Ainsi des espaces (et des institutions) de droit séparés sont prévus aux frontières allemande, où les concernés ne sont ni à l’intérieur ni à l’extérieur. On introduit donc un état qui peut tout aussi bien être appelé extraterritorial. C'est à la fois un lien et une différence par rapport à Calais, car nous avons affaire à des concepts différents d'extraterritorialité à la frontière, car la jungle n'était pas installé de jure mais de facto extraterritoriale. On a juste prétendu qu'elle n'appartenait pas au territoire français.

 

Le livre "Dynamiken der Jungles. Calais und das europäisch-britische Grenzregime" ("Dynamique des jungles. Calais et le régime frontalier entre l'Europe et la Grande-Bretagne") peut-être commandé et téléchargé ici :

http://bordermonitoring.eu/berichte/2018-calais/

 

 

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