Quand Macron envoie les exilé-e-s dans les camps libyens : sens d’une politique

Traitements inhumains et dégradants, viols, torture, travail forcé : les rapports documentant les conditions dans les camps libyens sont sans ambiguïté. Le ministère français des armées confirme la livraison par la France de bateaux devant permettre de ramener les exilé-e-s prenant la mer vers ces camps. Ce n’est pas un accident, c’est une politique intentionnelle et organisée.

L'information avait d'abord circulé par un article du 17 février, d'un média de Benghazi, loin de Tripoli et de la zone contrôlée par le gouvernement reconnu par la communauté internationale :

http://www.addresslibya.com/en/archives/41690

Puis une dépêche de l'agence Reuters du 21 février a fait état de sa confirmation par le ministère français des armées :

https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKCN1QA1PG-OFRTP

En janvier, le ministre libyen de l'intérieur reconnaissait "il y a des groupes armés et des forces qui opèrent nominalement sous l'autorité du ministère, mais qui en réalité mettent en œuvre leur propres objectifs loin des ordres du gouvernement" ("there are armed groups and forces that are by name operating under the ministry, but in reality they are executing their own agendas away from the government's orders").

https://www.libyaobserver.ly/news/minister-parallel-forces-under-interior-ministry-dominating-decision-making-tripoli

C'est un autre fait documenté, les gardes-côtes sont une intrication de milices et de forces officielles, jouant sur plusieurs tableaux au mieux de leurs intérêts, à la fois passeurs et interceptant les exilé-e-s en mer.

Les personnels des centres de rétention libyens sont également en lien avec différents groupes de trafiquants. Dans ces camps où les exilé-e-s sont soumis à des traitements inhumains et dégradants opèrent également l'Organisation Internationale des Migrations et le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies. Ces deux organisations proposent deux filières pour échapper aux camps. L'une, le retour dans leur pays d'origine. L'autre le transfert au Niger. Là, certains pays occidentaux, dont la France, viennent choisir des exilé-e-s, une minorité, qu'ils accueilleront comme réfugié-e-s. Cela se fait en dehors de toute procédure légale d'asile, il s'agit de quotas et de choix discrétionnaire du pays d'accueil, il n'y a aucune possibilité de faire appel d'une décision négative, la Convention de Genève est mise à distance. Les autres se voient proposer par l'OIM le retour dans leur pays d'origine. Les personnes qui refusent restent au Niger plus ou moins clandestinement, sans aide, et tentent quand elles le peuvent de reprendre la route vers l'Europe. Sous l'impulsion de la France et de l'Union européenne, le Niger a pris des mesures répressives à l'encontre des mouvements migratoires supposés à destination de l'Europe.

Ce qu'on appelle la narcopolitique, la politique qui consiste à laisser les gens se noyer dans la Méditerranée pour les dissuader de migrer, ne suffisant pas, les traitements inhumains et dégradants, viols, torture, travail forcé pratiqués en Libye sont utilisés par les pays européens et l'Union européenne comme un moyen de pression pour que les exilé-e-s acceptent le renvoi dans leur pays d'origine. L'OIM et le HCR sont des opérateurs de cette politique. Les quelques centaines de réfugié-e-s sélectionné-e-s au Niger pour être réinstallé-e-s en Europe constituent un alibi humanitaire.

Fournir des bateaux aux gardes-côtes libyens, comme le font l'Italie et maintenant la France, les financer, leur apporter un soutien technique, comme le font d'autres États européens, l'Union européenne, l'agence Frontex, donne plus de chance d'empêcher des exilé-e-s de s'échapper vers l'Europe, et les renvoie vers les camps, où leur sera proposé, pour échapper aux traitements inhumains et dégradants, viols, torture, travail forcé, le retour dans leur pays d'origine.

 

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