À Calais, des procureurs «de terrain»

La répression du mouvement des gilets jaunes nous a fait voir des procureurs au plus près des forces de police, soit directement sur le terrain, soit en salle de commandement. Retour sur le précédent calaisien.

23 janvier 2016, au moment où une manifestation de soutien aux exilé-e-s se disperse, un groupe, principalement d'Afghans, se met à courir vers port, prenant la police par surprise, y pénètre, et monte sur un ferry à quai. Le ferry est évacué dans la soirée. Huit personnes sont poursuivies, quatre Afghans, deux Français, un Soudanais et un Syrien. Trois Italiennes arrêtées sont placées en rétention et expulsées du territoire.

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Le lendemain, le ministre de l'intérieur publie un communiqué grandiloquent titré "détermination totale du gouvernement à assurer l'ordre à Calais". Il est suivi dans la journée par une conférence de presse conjointe du préfet et du procureur de la république de Boulogne/Mer, dans le ressort duquel est Calais, témoignant de leur détermination à mettre en œuvre les instructions du ministre de l'intérieur - ou l'expression de ses fantasmes.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2016/01/24/lundi-25-janvier-rassemblement-devant-le-tribunal-de-boulognemer/

À l'audience du lundi, surlendemain des faits, les huit accusés refusent la comparution immédiate. Bien que tous les huit présentent les mêmes garanties de représentation (une adresse où les trouver permettant de contrôler leur présence jusqu'au procès), les six "migrants" sont placés en détention préventive, tandis que les deux Français sont libérés sous contrôle judiciaire.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2016/01/26/tribunal-de-boulogne-cest-toujours-mieux-detre-francais/

Au cours du procès qui a lieu le 22 février, le débat porte sur savoir si les personnes montées sur le ferry dans l'espoir d'arriver au Royaume-Uni, auquel cas « est puni de six mois d’emprisonnement et de 3 750 € d’amende le fait de favoriser l’embarquement ou le débarquement d’un passager clandestin ou de le dissimuler. Cette peine est doublée lorsque l’infraction est commise en bande organisée », ou s'il s'agit d'une action revendicative, mais aussi sur quelle base ont été identifiés les "migrants" parmi les autres personnes se trouvant sur le bateau, notamment les passager-ère-s qui n'en étaient pas encore descendu-e-s.

À un moment des débats, le procureur sort son téléphone et en tend l'écran vers les juges pour montrer des photos à l'appui de ce qu'il disait : il y était, il a vu, il a même pris des photos.

Un silence gêné se fait. Tout le monde ignorait que le procureur était présent au côté de la police au moment de l'évacuation du navire, il exhibe en pleine audience des éléments qu'il estime probants qui sont dans son téléphone, il est à la fois ministère public et témoin. Une avocate fait remarquer que cette confusion des genres interroge.

Au final, le chef d'inculpation est requalifié pour les deux Français, qui écopent d'une mande, différenciée en fonction de leur parcours antérieur. Les six "migrants" sont uniformément condamnés à un mois ferme - qu'ils ont déjà effectué dans l'attente du procès. La Police aux Frontières les attend à leur levée d'écrou. Le Syrien est simplement relâché. Le Soudanais est relâché avec une Obligation de Quitter le Territoire Français. Les quatre Afghans sont placés en rétention et expulsés dans différents pays européens.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2016/02/27/boulognemer-double-peine-pour-les-exiles/

 

17 décembre 2015, un long embouteillage de camions sur l'autoroute en amont du Tunnel sous la Manche, ce qui est devenu plus rare à cette période-là. La police fait un usage abondant des gaz lacrymogènes, au point qu'on les sentait dans la cour d'une école maternelle et d'un lycée à un kilomètre de là. Sur l'autoroute, au côté de la police, le procureur de Boulogne/Mer. Il n'est pas seul, il est avec un journaliste, à qui il présente en terme de tactiques guerrières coordonnées les mouvements des exilé-e-s pour s'approcher des camions à l'arrêt dans un nuage de gaz Propos que le journaliste embarqué reproduira fidèlement.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2015/12/22/le-procureur-general-et-le-journaliste-de-guerre/

 

Novembre 2015, les exilé-e-s présent-e-s dans le Calaisis ont été regroupé-e-s sur un terrain à l'écart de la ville où s'est construit un bidonville de plusieurs milliers d'habitant-e-s. Ce bidonville se trouve sous la rocade autoroutière qui mène au port de Calais, où passent les camions qui vont au Royaume-Uni. Ses accès peuvent aussi être contrôlés par les forces de police. Pendant trois nuits, celles-ci tentent de bloquer les exilé-e-s qui tentent de se rendre sur les lieux de passage, les exilé-e-s ne se laissent pas faire et s'opposent à la police. La communication officielle parlera "d'émeutes". Il fallait un coupable. Le 11 novembre, le ministre de l'intérieur le désigne : ce sont les No Borders.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2015/11/11/casanovas-no-border-blues/

La parole ministérielle est aussitôt mie en pratique avec l'arrestation spectaculaire de bénévoles britanniques, de nuit, par des policier-ère-s accompagné-e-s d'une équipe de télévision.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2015/11/12/feuilleton-de-lultragauche-decryptage-dune-video/

Pas de chance, c'était pas les bons. Il faut les relâcher. Et trouver quelqu'un d'autre. Un militant est arrêté devant un local associatif au centre de Calais. Lui sera poursuivi, et condamné en première instance à un mois de prison avec sursit pour refus de prélèvement ADN, relaxé des autres chefs d'inculpation, puisque le dossier était vide.

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2015/11/18/pas-de-temoins/

https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2015/12/17/proces-dun-militant-acharnement/

 

Au-delà de ces exemples plus spectaculaires, c'est un véritable métier de fournir à la police les réquisitions qui servent d'habillage légal aux contrôles au faciès, aux rafles, à l'interruption de distributions de repas sous prétexte de contrôles d'identité, à la destruction de campements pendant que leurs occupant-e-s sont au poste de police, de ne pas voir les manquements, les entorses aux procédures, les violences policières, tout cela quotidiennement. De trouver aussi matière à des poursuites contre des aidant-e-s solidaires (voir ici et ), qu'elles aboutissent ou non. Et ceci de manière continue au fil des années, au point que ce soit attaché à la fonction, et non à la personne en charge du parquet à tel moment.

 

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