Coronavirus macronensis : la pénurie

Vous vous souvenez peut-être des histoires soviétiques, ces blagues qui faisaient rire des pénuries et de la bureaucratie des pays communistes. À l’heure où la Chine déverse sur l’Europe néolibérale des masques que celle-ci est devenue incapable de produire, revisitons certaines de ces blagues, et voyons comment elles éclairent peut-être le monde dans lequel nous vivons.

Histoire de Staline devant Saint-Pierre :

Staline vient de mourir. Il comparait donc devant Saint-Pierre.

Saint-Pierre lui dit :

"Tu as beaucoup péché, tu le sais. Tu vas donc aller en enfer. Tu es condamné à rester éternellement sur une planche à clous. Mais Dieun dans sa grande bonté, te laisse choisir : veux-tu aller dans l'enfer capitaliste ou dans l'enfer communiste ?"

Et Staline répond :

"Dans l'enfer communiste. C'est sûr qu'il manquera des clous."

(rires)

Le 24 janvier 2020, les deux premiers cas de coronavirus ont été confirmés en France. Aujourd'hui 26 mars 2020, la France, 7e économie mondiale, connaît toujours une pénurie de masques de protection, y compris dans certains hôpitaux. Pourtant, selon le site du gouvernement : "La maladie se transmet par les gouttelettes (sécrétions projetées invisibles lors d’une discussion, d’éternuements ou de toux). On considère donc qu’un contact étroit avec une personne malade est nécessaire pour transmettre la maladie : même lieu de vie, contact direct à moins d’un mètre lors d’une toux, d’un éternuement ou une discussion en l’absence de mesures de protection."

Les masques ne sont pas seuls à manquer. Le gel hydroalcoolique aussi. Les tests pour diagnostiquer la maladie. Et puis dans les hôpitaux, les lits de ranimation, les respirateurs, les personnels, les vêtement de protection...

Pourtant, la logique intrinsèque du capitalisme génère l'abondance.

Histoire devant l'horloge aux automates :

C'est à Prague, dans la vieille ville. Le capitalisme, le socialisme et le communisme ont rendez-vous à cinq heures devant l'horloge astronomique. À cinq heures, le capitalisme et le communisme sont là. À cinq heures et quart, le socialisme n'est toujours pas là. Cinq heures et demie, six heures, toujours pas de socialisme, les deux autres s'impatientent. Enfin, avec deux bonnes heures de retard, le socialisme arrive avec un cabas.

"Excusez-moi, j'ai dû faire la queue pour acheter de la viande."

Le capitalisme s'exclame :

"La queue ? Mais c'est quoi ?"

Et le communisme :

"La viande ? Mais c'est quoi ?"

(rires)

Selon la théorie d'Adam Smith, tout producteur de masque, voyant arriver le coronavirus, aurait dû se dire :

"La demande de masques va augmenter, je vais augmenter ma production, et je vais gagner beaucoup d'argent."

À défaut de producteur de masques, n'importe quel détenteur de capitaux aurait dû se dire :

"Good business. Avec le coronavirus on va vouloir plein de masques, j'investis dans la production."

On peut aussi l'imaginer en style hollywoodien : un petit tailleur pauvre dans une vieille ruelle entend parler du coronavirus. Alors il se met à fabriquer des masques, et toute sa famille fabrique des masques, et puis il crée une première chaîne de production, puis une deuxième, puis une usine de gel hydroalcoolique, une de respirateurs, puis il rachète les hôpitaux et il devient une des premières fortunes du pays.

Eh bien non, ni patron d'entreprise, ni capitaliste entreprenant, ni petit tailleur pour gagner de l'argent à produire des masques.

Histoire du pont :

C'est dans une région isolée de Sibérie, un pont sur une rivière. Comme c'est le seul pont de la contrée, il a une importance stratégique. Alors on a nommé un-e gardien-ne. Puis, comme le pont était très isolé, on a nommé un-e comptable, pour payer le gardien. Comme il y avait là deux fonctionnaires, on a nommé un-e chef-fe de service. Comme il y avait un service avec un-e chef-fe de service, on a nommé un-e secrétaire. Puis est venu le temps des réformes. Ce pont coûtait trop cher. On a supprimé le poste de gardien-ne.

(rires)

C'est un peu ça qui se passe dans l'économie néolibérale, mais pas tout-à-fait. On n'a pas exactement supprimé le poste de gardien-ne. La fonction du ou de la gardien-ne est indifférente, mais il y quand même besoin d'un-e gardien-ne pour en extraire de la valeur.

Si le moyen de faire rapidement de l'argent avec une entreprise est de réduire les coûts, de distribuer les réserves sous forme de dividendes, ou d'endetter l'entreprise pour qu'elle rachète ses propres actions, la production devient accessoire, voire indifférente. Quand on a extrait tout l'argent possible de l'entreprise, on la jette et on passe à une autre, même si en tant qu'unité de production elle est rentable. Le signal d'une augmentation de la demande, de masques par exemple, peut ainsi être hors du champ de préoccupation des gestionnaires. L'augmentation de la production ne vient donc pas à la rencontre de l'augmentation de la demande.

Si l'État est géré comme entreprise en économie néolibérale, le gouvernement va diminuer les prélèvements sur le secteur de la société qu'il souhaite avantager, en l'occurrence les plus riches, et augmenter les transferts en leur direction. Pour cela, il va réduire les coûts, les autres dépenses de l'État. Cela conduit à un État dysfonctionnel et à des situations de pénurie.

Dans la situation actuelle de crise sanitaire, on pourrait s'attendre à ce que le ministère de la santé acquière un rôle prééminent, les autres ministères devant intégrer, voire se soumettre à l'impératif de répondre à cette crise. Ce n'est pas du tout ce qui se passe. Le ministre de la santé a un rôle tout-à-fait effacé derrière ses collègues, ministres de l'économie, du travail, de l'intérieur, de la justice. Le rôle du ministre de l'économie semble être surtout de faire en sorte que tout ça ne coûte pas de trop cher.

De tout cela, la pénurie de masques est à la fois le résultat et le symptôme.

Le paradigme néolibéral est celui de Macron et de son gouvernement. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne sache pas répondre à la pénurie, et que ses réponses à la crise sanitaire soient incohérentes. Et c'est ce paradigme que le coronavirus met en crise sur le terrain économique.

 

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