Philippe Watrelot
Professeur de Sciences économiques et sociales, formateur, militant pédagogique, ancien président du CRAP-Cahiers Pédagogiques
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Billet de blog 19 mars 2022

Lettre d'un vieux prof au président-candidat

Monsieur le Président Candidat, je vous fais une lettre que vous ne lirez sûrement pas… Vous avez montré jeudi 17 mars que vous n’en aviez rien à faire des enseignants et du sort de l’éducation publique. Vos propositions montrent en effet une méconnaissance de la réalité de l’école. Et la représentation que vous avez du métier d’enseignant ne peut être ressentie que comme du mépris.

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Monsieur le Président Candidat, je vous fais une lettre que vous ne lirez sûrement pas...

Vous n’en avez peut-être pas le temps mais surtout vous avez montré jeudi dernier (17 mars) que le sort des enseignants et de l’éducation publique ne vous intéressait pas.

Lors de votre interminable conférence de presse, vous avez évoqué brièvement l’école comme étant un des deux « immenses chantiers » – l’autre étant la santé – auxquels vous voulez vous attaquer en « changeant de méthode ». Quand on songe à la verticalité technocratique qui a caractérisé l’action de votre ministre de l’éducation pendant cinq ans, on attend de voir le changement de méthode pour établir ce «pacte» que vous évoquez.

Mais un pacte c’est comme la confiance ou le respect, ça ne s’impose pas... Comment croire à l’idée même d’une « vaste concertation » quand les conclusions semblent déjà écrites ?

Les mots que vous avez eus ensuite montrent une méconnaissance du métier et du fonctionnement de l’école.

Parlons d’abord de certaines de vos propositions qui témoignent d’une méconnaissance de la réalité du métier...

• « remplacer les enseignants absents » dans le secondaire est l’exemple même de la fausse bonne idée. Vos conseillers vous ont quand même dit que ce n’était pas possible dans le primaire mais ils auraient pu vous dire aussi que la coïncidence entre les heures d’absence et la possibilité de remplacement est très rare. Ils auraient du vous dire aussi que si ce problème se pose c’est surtout parce qu’il n’y a plus de « vivier » de remplaçants. C’est surtout une question de remplaçants (et donc de recrutement et d'attractivité).

• « renforcer les fondamentaux et faire plus de sport » : sur quel temps scolaire ? Qu’est ce qu’on retire ? Qu’est-ce qui n’est pas « fondamental » alors que donner du sens aux apprentissages passe par le dialogue entre les matières. Dans quels locaux va t’on pratiquer l’activité physique ? Il ne suffit pas de visiter des établissements Potemkine pour prétendre connaitre la réalité pratique des Écoles.

• « donner plus de liberté aux chefs d’établissement ». L’autonomie, pourquoi pas ? Mais à condition que ce soit celle des équipes et pas d’un « manager » qui ouvrirait la porte au clientélisme et à l’autoritarisme. Encore une fausse bonne idée.

• « évaluer le mérite » . je vais vous faire une révélation tirée de quarante ans d’enseignement : enseigner est un acte collectif qui dépend de multiples facteurs et mesurer le mérite individuel d’un enseignant n’a guère de sens. Quel est le mérite de l’enseignant de Henri IV ou du lycée de la Providence à Amiens par rapport à celui d’un collège REP+ de l’Essonne ? Mon « mérite » est-il différent d’une classe à l’autre, d’une année à l’autre ?

• « publier les résultats des établissements » La transparence est une bonne chose mais je n’oublie pas (en prof de sciences économiques et sociales) que dans le lexique libéral c’est aussi une des cinq conditions de la concurrence.

On peut donc être méfiant sur l’usage de ces données. Mais surtout, cela pose un vrai problème méthodologique : comment mesurer la « valeur ajoutée » d’un établissement, la productivité ou le « rendement » d’un enseignant ? Encore une fois, ces mots n’ont pas de sens.

Là encore, cela montre bien une méconnaissance de ce métier et une vision très individualiste et libérale de l’acte d’enseigner. Elles sont aussi destinées à flatter une partie de votre électorat et relève de ce qu'on peut appeler un "populisme éducatif". Et surtout, on peut douter que ces mesures soient suffisantes pour lutter vraiment contre les inégalités.

Par ailleurs, la représentation que vous semblez vous faire du métier d’enseignant ne peut être ressentie que comme du mépris. Vous laissez entendre qu’il est «difficile» de payer plus des enseignants qui «ne font pas plus d’efforts». En d’autres termes, ce seraient des feignants conservateurs et qui n’arrêtent pas de râler...

Difficile de ne pas se sentir insultés alors que l’on sort d’une période où l’on a demandé beaucoup à des enseignants fatigués et que ceux-ci dans une immense majorité ont fait bien plus que leur travail ? Généraliser à partir de quelques cas rares est un des grands artifices rhétoriques du « prof-bashing »…

Les statistiques que l’on trouve sur le site du MEN montrent qu’en moyenne les enseignants travaillent plus de 42 heures. Les études de l’OCDE montrent aussi que les enseignants français sont parmi les moins bien payés. Vous même, vous écrivez à la page 6 de votre livret-programme que «en 40 ans les enseignants ont subi un inacceptable déclassement ». Et face à cette réalité, la seule réponse serait de reprendre le vieux refrain (sarkozyste) du « travailler plus pour gagner plus » ? Pourquoi lier des augmentations et des primes à des contreparties ? Pourquoi appliquer à l’éducation ce que vous n’avez pas osé faire à la santé ?

Peut-être avez vous tiré un trait sur l’électorat enseignant après cinq ans de maltraitance Blanquer. Mais vous oubliez que ceux ci ont aussi joué leur rôle de "castors" dans le barrage face à l’extrême droite, il y a cinq ans.

Et vous oubliez surtout qu’on ne réforme pas avec des acteurs qui souffrent et dans la contrainte.

Dans mon livre « je suis un pédagogiste », je proposais une revalorisation inconditionnelle et immédiate des enseignants avant toute chose pour rétablir une confiance bien malmenée. Je maintiens cette proposition : avant de penser l’école de demain, il faut la panser.

Ce n’est pas en insultant les enseignants et en contribuant au maintien du déclassement, que vous feignez de déplorer, que vous attirerez des candidats pour exercer ce métier. Vous n’aurez abouti qu’à renforcer la méfiance des enseignants à l’idée même d’évolution du système éducatif et à transformer des enseignants qui croyaient encore au service public et au sens de leur mission en personnels désabusés et amers.

Tout cela n’est pas à la hauteur des enjeux et de la nécessaire lutte contre les inégalités. Car s’il y a une urgence climatique dont on peut douter que vous ayez pris toute la mesure, il risque d’y avoir aussi une urgence sociale si la promesse républicaine n’est pas tenue et si l’École continue d’aggraver les inégalités.

Ph. Watrelot le 19 mars 2022

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