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Billet de blog 30 septembre 2023

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Gabriel Attal, ministre de la rhétorique

[Rediffusion] L’interview de Gabriel Attal au journal de 20h de TF1 le 28 septembre 2023 marque une étape de plus dans le storytelling médiatique qui héroïse le jeune ministre, chouchou des médias et des sondages. On y voit aussi toute son expertise communicationnelle. Mais derrière il y a aussi des astuces rhétoriques et même des mensonges qu’il convient de « débunker ».

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Attalmania

Depuis le mois d’août, le nouveau ministre de l’éducation est hyper présent dans les médias. Certes, c’est son « moment ». Il arrive et c’est la rentrée scolaire. Mais son omniprésence médiatique atteint presque celle de son prédécesseur Jean-Michel Blanquer. 
Autant Pap Ndiaye avait été, dès son arrivée, étiqueté négativement par la droite et les éditorialistes, autant Gabriel Attal, quant à lui,  bénéficie d’un jugement favorable. Le manque d’expérience de ce ministre interchangeable ne lui est pas reproché et est compensé par le dynamisme dont on le crédite.
Et c’est vrai qu’il y a eu, depuis sa nomination, une mise en scène de l’hyperactivité et une omniprésence médiatique.
Seules les annonces intempestives du Proviseur de la République, Emmanuel Macron, ont un peu brouillé la communication redoutable du plus jeune ministre de l’éducation nationale de la 5èmeRépublique (il a 34 ans et Jean Zay en avait 31 quand il a été nommé)

Dans une de ses premières déclarations, il donne à entendre  ce qui va séduire les conservateurs après les émeutes de juin : « nous devons remettre le respect de l’autorité et les savoirs fondamentaux au cœur de l’école ». Il veut « élever le niveau » ne cesse t-il de répéter également.

Le choix de la lutte contre le harcèlement scolaire qui devient une priorité nationale pour le gouvernement est un bon choix.  D’abord parce que c’est un vrai problème et ensuite parce que cela touche de nombreuses familles. Incidemment, mettre l’accent sur ce thème permet de faire passer au second plan les questions des déficits de postes d’enseignants ainsi que la revalorisation insuffisante des enseignants.
Sa prise de position sur les « courriers de la honte » du rectorat de Versailles où il n’hésite pas à critiquer sa propre administration et menacer de sanctions est bien perçue par l’opinion.

Les médias s’emballent, tout comme les sondages. Il devient la troisième personnalité politique préférée des Français, selon un sondage paru récemment. Certains le voient même comme un futur candidat à l’Élysée.
Il faut faire preuve d’un peu de mémoire pour relativiser tout cela. Rappelons nous qu’en 2017, Jean-Michel Blanquer avait suscité le même engouement médiatico-politique…

Quoi qu’il en soit son interview au journal de TF1 du 28 septembre, se situe dans ce storytelling décrit plus haut.  Mais son discours ne s’adresse qu’à l’opinion. Il néglige les enseignants voire, il les instrumentalise. 
Les annonces faites lors de ce journal télévisé ne risquent pas de les convaincre. Elles montrent en effet, que le ministre est surtout habile dans la rhétorique et peut même tordre la réalité. Si vous ne l’avez déjà fait, je vous invite à regarder ces huit minutes en entier.

L’art de l’esquive

Illustration 1

L’entretien commence par la « réforme de la réforme » du bac et la « reconquête du mois de juin ». Nous y reviendrons. Mais attardons nous d’abord sur le moment le plus emblématique de la rhétorique de Gabriel Attal. On y voit à l’œuvre des techniques très éprouvées comme la « stratégie de cadrage » qui consiste à bombarder d’informations pour éviter de répondre. On a aussi le contournement permis par le vieux tic de langage politique qui consiste à se poser à soi même des questions.

3’10 : on aborde la question de la promesse d’un prof devant chaque classe avec l’interview d’une mère d’élève qui déplore l’absence depuis la rentrée de prof d’anglais pour son enfant.
Très belle esquive de Gabriel Attal qui commence par dire qu’elle a raison d’être en colère. C’est un grand classique mais ça marche toujours.
Puis il affirme qu’il y a deux sujets. D’abord,  «il y a le sujet de savoir s’il y a des des enseignants pour pourvoir les postes qui sont ouverts.» Et là il affirme que les postes sont pourvus à 99,9%. Il y aurait moins de 200 postes non pourvus dans toute la France.
Fermez le ban ! Pas de relance de Gilles (qui ne fait pas son) Bouleau...

Alors qu’il suffit de lire la presse, parler avec les gens ou (effort énorme pour certains…) écouter les enseignants pour mettre en doute cette affirmation qui a toutes les apparences du mensonge.
Ensuite, ajoute t-il « il ya le sujet (et je pense que c’est le cas ici) [qu'en sait-il ?] des postes pourvus par un enseignant mais qui est absent et qui n’est pas remplacé ». Deux cas de figure selon lui. Il  évoque d’abord les absences pour cause d’heures perdues (15 millions, un chiffre qui claque quand on oublie les volumes concernés*) pour des raisons administratives ou de formation et les moyens mis en œuvre. Et il aborde ensuite les remplacements de courte durée (RCD) qui seront réglés par le « Pacte » signé, nous affirme t-il, par 25% des enseignants (c’est quand même moins que le tiers prévu et cela risque d'être insuffisant pour tenir certaines promesses gouvernementales). (Parfaite illustration de la stratégie de cadrage)

Et hop ! magnifique triple axel et double lutz, Gabriel le magicien a esquivé le sujet initial auquel il ne répond pas.
Parce que… soyons clair ! l’élève qui n’a pas de cours d’anglais depuis le début de l’année ce n’est ni parce que son prof est malade ou en stage ! C’est parce que le poste n’est pas pourvu !
Et j’ai du mal à croire qu’il n’y a que 200 cas comme cela dans toute la France.

Au passage, on notera qu’il en profite pour se défausser sur son administration et sur les enseignants qui feraient preuve de mauvaise volonté et qui utiliseraient tous les moyens pour ne pas faire cours.

L’art du recyclage

Le Ministre a aussi été interrogé sur le pouvoir d’achat des enseignants. Il a évoqué le versement d’une prime exceptionnelle en octobre à 730 000 agents de son ministère. Dans le détail, «500 000 enseignants […] auront en moyenne 380 euros» et «230 000 autres personnels», dont les AESH, autour 500 euros, » a-t-il précisé.
La quasi-totalité des journaux s’est emparé de cette phrase pour en faire une « annonce » et ont titré sur «Gabriel Attal annonce une “prime exceptionnelle de pouvoir d’achat”».

Sauf que cette annonce n’en est pas une. Le ministre s’est bien gardé de préciser que cette prime exceptionnelle de pouvoir d’achat avait effectivement été annoncée, le 12 juin, par le ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Stanislas Guerini. Elle concerne tous les agents publics qui touchent un salaire inférieur à 3 250 euros brut par mois et non pas uniquement les enseignants. En 2022, le montant de la prime était de 100 euros maximum. Elle sera versée à l’ensemble des fonctionnaires concernés au mois d’octobre (avec un mois de retard). Gabriel Attal n’a fait que recycler une prime qui existait déjà.

L’autre réponse c’est celle de la revalorisation « inédite  promise par  le Président de la République ». Gabriel Attal affirme que les enseignants ont connu durant le mois de septembre une augmentation de  125 à 250 euros nets. Ces chiffres ne sont pas les bons ou du moins ils témoignent là aussi de l’art du recyclage du ministre. Pour parvenir à ces sommes, il additionne les primes pour tous les fonctionnaires avec la revalorisation du point d’indice avec celle pour les seuls personnels de l’Education Nationale qui se limite sans condition à une augmentation de 90 à 180 € par mois.

La reconquête du mois de juin : Austerlitz ou Waterloo ?

Revenons aux annonces concernant le baccalauréat et le mois de juin. Elles étaient particulièrement attendues par les enseignants concernés. Un mois après le début de l’année scolaire, ils ne connaissaient toujours pas les modalités exactes de l’examen.

Reconnaissons à Gabriel Attal le mérite d’avoir acté l’échec du Bac Blanquer avec le constat de la désorganisation de l’année scolaire. Il faut aussi reconnaitre que ses annonces sur le bac ont été d’abord communiquées par un e-mail aux enseignants avant le journal de 20h. Le ministre du premier quinquennat nous avait habitué à faire ses annonces directement dans la presse !
C’est donc par les dates des épreuves du bac (et du brevet) qu’a commencé l’entretien. Les épreuves du bac ont été repositionnées « le plus tard possible » pour que le mois de juin ne soit pas perdu. Pour « élever le niveau » dit le Ministre, il ne faut pas perdre d’heures et c’est ce qui justifie la reconquête du mois de juin.

Les épreuves seront donc concentrées durant la deuxième quinzaine de juin. La philo aura lieu le 18 (jour anniversaire de la bataille de Waterloo...)  et les épreuves de spécialité du bac (auparavant en mars) auront lieu les 19 et 20 juin, l’épreuve dite de « Grrrand oral » se tiendra la semaine suivante, du 24 juin au 3 juillet. C’est donc un calendrier très serré. Trop. Les enseignants concernés par les écrits sont aussi ceux qui sont membres des jurys de grand oral. Comment faire pour corriger les copies en si peu de temps.
On notera aussi que le bac porte toujours sur des programmes pléthoriques alors qu’il y avait une opportunité pour les aménager et en réduire le volume. Il faut aussi rappeler que le Grand Oral se prépare sans heures dédiées mais en empiétant sur les heures des enseignements de spécialités. Jamais contents les profs ? Peut-être, mais ils aimeraient surtout faire correctement leur métier.
Le diable est dans les détails... Les épreuves ont été placées l’après-midi. Quand on connait le risque de canicule ou du moins de grande chaleur à cette période de l’année, on se dit qu’il aurait été plus pertinent de les placer le matin. Il suffirait de connaitre un peu mieux les conditions de travail des élèves et de leurs enseignants pour le savoir. Les salles de classe ne sont pas climatisées (les bureaux du ministère le sont-ils ?)

Les épreuves du bac sont une des raisons majeures (avec les conseils de classe) pour lesquelles le mois de juin est désorganisé dans les lycées. Il faut préparer les salles, faire passer les épreuves et donc éviter qu’il y ait du bruit causé par d’autres élèves.
Que faire alors des élèves de Seconde ? On imagine le brain storming intense dans le cabinet du Ministre. Comment occuper ces élèves pour qu’ils ne soient pas livrés à eux-mêmes et que la  promesse de reconquête soit tenue ?

Il a donc été décidé de leur proposer des stages dans le monde travail. Ils en ont déjà eu un en Troisième, l’année d’avant mais ce n’est pas grave...  On habille avec une justification sur la nécessité d’affiner son orientation ce qui n’est qu’une contrainte d’organisation liée aux épreuves du bac.

En classe de seconde, chaque élève devra donc effectuer « un stage en entreprise, dans une association ou un service public, d’une durée de deux semaines du 17 au 28 juin 2024 ». Ce stage « visera à approfondir leur découverte des métiers, à mieux préparer et affermir leurs choix d’orientation. […] Il serait particulièrement souhaitable que les conseils de classe de seconde puissent se tenir le plus proche possible de la mi-juin », écrit le ministère de l’Éducation nationale.

Tous les élèves de seconde générale et technologique seront concernés. Cela risque d’être un cauchemar logistique.
Le Ministre promet qu’il y aura une « mobilisation nationale » pour trouver des stages mais on peut craindre que l’avenir radieux de la reconquête du mois de juin se transforme en Waterloo ou en Bérésina. Sans compter que la recherche de stages suppose des réseaux que ne possèdent pas les familles les plus modestes. Ce dispositif risque donc d’être très inégalitaire.

A moins que tout cela ne soit plus machiavélique… Car il existe une autre alternative c’est le Service National Universel (SNU). La secrétaire d’État en charge a annoncé sa généralisation, la loi de Finances 2024 lui prévoit un budget en augmentation. Devant les difficultés à organiser les stages, qui ne manqueront pas d’être mises en avant, ce dispositif inutile et coûteux pourrait donc être présenté comme une possibilité pour « occuper » les élèves.

Si cette hypothèse se vérifie, on serait alors au delà des artifices rhétoriques pour basculer dans la manipulation et la tactique politicienne.

***

Tous les médias le disent : « Gabriel Attal a réussi sa rentrée ». Après la courte séquence Ndiaye, il a été choisi pour ses qualités très « politiques ». C’est un « cogneur » et il sait communiquer à l’opinion ce qu’elle veut entendre.

Mais , au delà de la com', les enseignants sont-ils séduits ? Ce n’est pas son cœur de cible de toutes façons. Le Ministre sait qu’il y a un lourd contentieux. L’«école de la confiance » s’est transformée en école de la défiance. Les artifices rhétoriques  (voire les mensonges) et les décisions non concertées ne risquent pas d’améliorer le climat. Pour "créer un choc de confiance », c’est là qu’il va falloir « élever le niveau »… ! 

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* Pour relativiser les 15 millions d’heures « perdues », il faut d’abord rappeler que c’est un chiffre calculé en 2021-2022 (en plein Covid…) c’est une précision du DGESCO.
On peut ensuite relativiser sommairement par rapport aux volumes
Il y a 12 millions d’élèves donc 10 minutes par an par élève a cause de la formation …
Il y a 800.000 professeurs. Soit 2h « perdues » par professeur par an du fait de de la formation

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