Qu'est ce qui ne vas pas avec le système ?

Nous sommes nombreux à critiquer le "système". Les oppositions entre réfractaires et partisans du "système" s'échangent régulièrement des mots, plus ou moins durs. Mais jamais précisément la notion de "système" n'est clairement définie, ni même identifiée. Et chacun botte alors en touche lorsqu'il faut aborder cet aspect. Mais quel est donc ce système et qu'est ce qui ne va pas chez lui ?

Chaque crise, chaque polémique autour des enjeux politiques, démocratiques ou économiques remet régulièrement sur le devant de la scène la notion de "système", défaillant et inadapté pour certains, parfaitement fonctionnel pour d'autres. La critique de ce "système" est régulièrement animée par des envolées lyriques ou des foires d'empoigne, quand les esprits finissent par s'échauffer.

La difficulté de définir le système

Le premier constat est que dans ces échanges parfois animés, tout le monde ne parle pas de la même chose. La faute à une définition imparfaite, ou bien plus souvent une absence totale de définition de ce qu'est le système. Dès lors, si tout le monde ne parle pas de la même chose, il est bien difficile de pouvoir se comprendre. Nous avons beau être au XXIème siècle, au début d'un nouveau siècle, des rêves et des espoirs plein la tête, l'être humain a encore du chemin à faire pour savoir correctement communiquer avec son prochain.

J'ai longtemps réfléchi, lu énormément, écouté beaucoup aussi ce que des gens plus ou moins experts du sujet "système" avaient à en dire. Je dois dire que je suis resté sur ma faim. Mon problème ? Il se résume à une citation d'Einstein : 

"On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui a généré le problème."

Il faut donc sortir du cadre, prendre de la hauteur, du recul pour essayer de comprendre de quoi il retourne. C'est ici l'exercice auquel je m'essaie. Ma première constatation est que tout le monde tourne en rond autour du fameux "problème" de "système". Nous sommes en plein dans la citation d'Einstein. A ce sujet, comme pour tant d'autres, il avait bougrement raison. Finalement, actuellement ça se résume à déplacer problèmes et solutions selon un jeu cynique de chaises musicales, que ce soit pour l'économie, la politique ou encore la démocratie. Et donc, si le "système" n'est pas fiable, suffisamment robuste pour répondre aux défis qui lui sont opposés, c'est que sa base ne convient pas. Travailler avec cette base consiste donc uniquement à un enchaînement sans fin de substitutions et de déplacements qui n'aboutissent généralement à aucun changement majeur. 

La base du système

Tentons alors de débusquer cette base constitutive du système. Tous les enjeux actuels, à tous niveaux, se basent et se concentrent sur une et unique chose : l'argent. C'est ce qui fait tourner le monde, disent certains. Je pense qu'ils ont tort. L'argent n'est qu'une forme mais certainement pas le fond. La preuve est que nous sommes progressivement passés de monnaies et titres à des chéquiers, puis des chéquiers à des cartes bleus et des valeurs numériques. L'argent n'est rien tant que ce qu'il représente : une valeur. A quoi sert cette valeur ? A échanger : des biens, des services, etc.

Et quelle est donc la base de cet échange ? La "sacro-sainte" loi de l'offre et de la demande. La marchandisation. C'est ce qui fait tourner le monde. On pourrait procéder à ces échanges par des confettis, ça ne changerait rien, sauf que les confettis prendrait de la valeur. La notion de valeur est définie arbitrairement par la fameuse loi de l'offre et de la demande.

Plus quelconque chose est demandé, plus il vaudra de confettis. Si en plus, il est rare, il vaudra encore plus de confettis. L'inverse est vrai. C'est donc particulièrement intéressant soit de créer de la demande (publicité, dépendance, etc.), soit d'organiser une rareté arbitraire. L'exemple des masques chinois et des USA payant trois fois le prix négocié avec la France en est un des nombreux exemples : il y a une gigantesque demande, la rareté explose, la valeur s'envole. Ou encore du gouvernement français qui a régulé le prix et la quantité de vente de gels hydroalcooliques. Si ces exemples sont particulièrement actuels, il en est de très nombreux, dont certains font parfois froid dans le dos.

Tout s'organise alors autour de cette notion de valeur et de loi de l'offre et de la demande : la politique, la diplomatie, le travail, la rémunération, les retraites, la santé. il faut créer de la valeur, il faut contenir ses dettes, tant pour les particuliers que pour les États.

L'impuissance politique

J'ai envie de croire que les hommes et les femmes politiques sont intelligents. Pour la grande majorité du moins. Je pense réducteur de les qualifier de déconnectés de la base populaire. Leur regard se porte ailleurs : il se porte uniquement sur la gestion de la valeur. Car c'est malheureusement ainsi que le monde tourne aujourd'hui. Ils peuvent avoir de grandes idées, porter des propositions parfois même révolutionnaires, ils sont piégés dans le fonctionnement de la valeur. Le cercle vicieux tel qu'il est aujourd'hui constitué se résume à maintenir la valeur de l'économie du pays, quel que ce soit ce dernier.

Chaque tentative pour circonscrire un problème ne fait que le déplacer ailleurs. Augmenter les impôts sur les fortunes ? Elles partiront ailleurs. Limiter les revenus des bases populaires ? Le risque de gronde populaire les attend au tournant. Les gouvernants se retrouvent ainsi pris entre le marteau et l'enclume : ils n'ont tout simplement pas la possibilité de résoudre le problème puisqu'ils fonctionnent à l'intérieur du système. Ils en font partie. Alors perdu pour perdu, autant profiter dudit système. Je pense même qu'il y a une part non négligeable de personnalités politiques qui sont elles mêmes désabusées par le marasme auquel elles sont régulièrement exposées.

Finalement, leurs actions et l'orientation politique continue n'aura qu'un but, malgré tout le saupoudrage qu'ils essaient d'y mettre : continuer à articuler le fonctionnement du système autour de sa base, la valeur, et organiser la vie sociale, politique et économique autour de cet unique objectif.

L'exemple du climat et de la finance

Il est aussi fréquent de jeter la pierre au monde de la finance. Personnellement, j'avoue que je ne les porte pas dans mon cœur mais je leur reconnais la même situation critique que les hommes et les femmes politiques dont j'ai parlé précédemment.

Imaginons un instant une banque, une institution financière qui prendrait les devants sur les enjeux climatiques. La principale transformation nécessaire à ce niveau est de projeter sur des revenus à longs termes, la nécessaire transformation industrielle et renoncer au productivisme et à la rentabilité à court terme. Imaginons un instant le courage des hommes et des femmes prenant cette décision. Bien évidemment, leurs clients seraient confrontés à l'acceptation de ces conditions : baisse des revenus à court terme et projection sur le long terme.

Loi de l'offre et de la demande oblige, des concurrents se retrouvent les coudées franches pour leur opposer leurs options plus intéressantes à court terme. Des entreprises, clientes de ces structures financières, se retrouvent exposées donc à deux choix : perdre de la valeur et s'exposer à des risques financiers à court terme, voire même risquer de disparaître ou continuer à pérenniser le système vicieux dont ils font partie.

Cela peut paraître caricatural mais on peut imaginer l'image suivante : toutes les parties du monde de la finance sont parfaitement conscientes des enjeux climatiques mais se regardent en chiens de faïence, conscientes que si une bouge, ce sera la curée pour les autres. Et personne ne fait rien.

La définition du système

On peut alors tenter de définir le système sur la base de ces réflexions : l'organisation nationale et supranationale de toutes les institutions et de tous les domaines, qu'ils soient économiques, sociaux, juridiques, judiciaires, ou politiques à la seule fin de maintenir le statut quo face aux notions de valeurs et de loi de l'offre et de la demande.

Parce qu'il me semble important de dire que seul le statut quo semble objectivement accessible. Le développement, nous en sommes loin, très loin même. L'idée est de ne pas se faire "bouffer par les voisins". Quand on sait observer, on réalise finalement que le monde financier vit au jour le jour avec en arrière plan, une idée unique : à quand la prochaine crise, la prochaine bulle qui éclatera ? Personne n'est serein, dans le monde de la finance. C'est un univers constamment dans la crainte. Nous serions pourtant en droit d'attendre de lui faire confiance et qu'elle soit constamment sereine.

La finance est donc elle même, ainsi que tous ses acteurs, riches ou moins riches, victime du système : si l'un bouge pour se démarquer, il ne fera pas long feu... La mondialisation a parachevé le cercle ô combien vicieux ainsi constitué.

Quel est alors le problème avec le système ?

Parce que des problèmes, il y en a plusieurs, comme l'ont montré les récentes actualités avant la crise du coronavirus : de nombreuses manifestations ou soulèvements populaires un peu partout dans le monde. Et à l'heure actuelle, de nombreux regards inquiets se tournent vers les populations les plus pauvres. Aux USA, la vente d'armes a explosé à cause du coronavirus par peur d'émeutes et de soulèvements populaires. Ces derniers ont déjà commencé dans le sud de l'Italie.

Alors ce(s) problème(s) ? C'est assez simple : vu que tout tourne autour de la valeur, il faut pouvoir générer de la valeur pour survivre. Et ça, c'est le gros point sensible. Tout le système actuel ne poserait en soi aucun problème si les gens n'avaient pas à se soucier de pouvoir subvenir à leurs besoins. Ça touche directement à la survie et ça génère des comportements extrêmes, compréhensibles en soi et parfois légitimes.

En effet, quand on lit l'actualité entre les lignes, nous avons d'un côté des populations qui ne peuvent pas se nourrir parce qu'elles ne possèdent pas la valeur nécessaire à l'échange (valeur qui risque d'augmenter sans régulation si la rareté augmente...) et à l'autre bout de chaînes des producteurs qui annoncent des tonnes et des tonnes de nourriture qui risquent de pourrir faute de personnes pour les acheter. 

Rageant, non ?

Ainsi ce qui ne va pas avec le système actuel, c'est l'organisation et l'intrication mondiale de deux phénomènes : la loi de l'offre et de la demande et le besoin de générer de la valeur pour subvenir à ses besoins primaires : tant que les gens auront besoin d'argent pour survivre, le monde n'ira pas mieux. Il risque même d'aller de pire en pire.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.