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Billet de blog 2 juin 2021

1895, ses poussières d’étoiles… Et nous

Il y a quelques années, à de jeunes étudiants en cinéma qui se plaignaient du coût du cinéma etc... je me souviens avoir conseillé d’arrêter leur abonnement aux Cahiers du cinéma et avec l’argent épargné, faire l’acquisition d’une boite de négative et son développement… C’était assez pour faire un film et arrêter de gémir.

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1895 Couverture N°93 © JfN

Aujourd’hui je reste grand amateur de sentences définitives et de jugements à l’emporte-pièce (et leurs suites bien sur, surtout leurs suites)… Mais les jeunes ne se posent plus la question de la nécessité de faire un film ou plutôt d’ajouter leurs rigoles à l’océan des images, les films « n’ont plus de coût », au creux des mains les téléphones portables ont même leur festival et Jacques Rancière les couvre de sa religieuse autorité qui affirme qu’une image est toujours la même « intrinsèquement » si on la regarde sur une Tv ou dans une salle de cinéma (donc sur ce même portable aussi)… Comme quoi on peut n’avoir pas de jugements à l’emporte-pièce et dire des conneries quand même.

Je leurs conseillerais désormais à ces jeunes étudiants, s’ils veulent « faire du cinéma », de passer un coup de fil en sortant de la gare Saint-Charles et une fois qu’ils se sont fait tirer leur portable, d’en profiter pour lire, dévorer, apprendre par cœur (une vieille pratique aujourd’hui obsolète, mais c’est l’occasion ou jamais…), annoter, s’en servir d’oreiller (vu l’épaisseur du truc) ou l’envoyer à la figure de quelqu’un qu’on aime… 1895 revue d’histoire du cinéma (éditée par l’Association Française d’Histoire du Cinéma, ici le N° 93).

Il existe de nombreuses et intéressantes histoires de l’aviation (ou du Tour de France, ou de…) mais j’avais peu rencontré d’histoires du cinéma. Histoires de l’industrie cinématographique, oui, à foison… ou livres d’anecdotes en général plaisantes (écrites pour ça en tout cas)… Mais quel bonheur par exemple avait été de découvrir le livre de Marc-Henri Piault Anthropologie et cinéma qui enfin documentait les origines de la rencontre de l’autre et sa représentation, la naissance d’une écriture qui parle cette altérité d’autant que Piault mettait aussi en rapport l’aventure cinématographique avec la colonisation : « L’anthropologie de terrain et le cinématographe naissent, à la fin du 19ème siècle au moment où « le monde blanc » s’engage dans un vaste processus de conquêtes coloniales. ».
Contrairement aux histoires de l’aviation ou du Tour de France finalement.

Il faut dire que ce N° 93 a tout pour me plaire : il a pour objet « Le cinéma du diable »… celui des origines, qui se lance dans les flammes… et on est ici chez les chercheurs : on ne mégote pas avec les détails, les références, on fouille dans les tiroirs, on s’empoigne sur des citations, on se remonte les bretelles sur des omissions, on se démonte les analyses foireuses, on se cherche des poux, on ferraille, on s’engatse contre des emporte-pièces justement… Un régal… On rêverait de les réunir dans un loft avec quelques bonnes bouteilles et d’allumer les caméras !… Non je déconne.

… Et au passage on en tire à penser, bien au-delà du cinéma…

Tiens… Virgilio Mortari examine la redécouverte récente d’Epstein et égratigne (c’est peu dire!) ses confrères d’outre publication… Il n’apprécie guère de voir tordre les faits et les écrits pour justifier une prétendue influence de celui-là sur les cinéastes soviétiques par exemple (penser qu’Epstein aurait mêmement influé sur le cinéma de Eisenstein et de Vertov simultanément semble effectivement… courageux !) et il s’interroge sur l’esprit de notre temps et sa glorification des valeurs néolibérales qui transparaissent sous couvert d’éloge du non-conformisme, de l’originalité, de l’innovation, etc. de même que se trouve évacué le rapport au fascisme du génial cinéaste. Quel plaisir de retrouver de belles controverses scientifiques (et artistiques), étayées, passionnées, pertinentes… pour les lecteurs de Médiapart que nous sommes, ça changera des vaines ratiocinations électorales quotidiennes ...

Détail d'une page du scénario de Fait-divers de Claude Autant-Lara

François Albéra, lui, est allé faire les fonds de poches de la Cinémathèque Suisse pour en sortir un merveilleux scénario dessiné de Fait-divers (1921) de Claude Autant-Lara publié en cahier couleur… c’était une autre époque où les comptables de l’industrie (et leurs intellectuels obligés) n’avaient pas encore imposé le dogme du scénario, ce cinéma de papier d’aujourd’hui à grand renfort de dossiers, réécritures et autres hypocrisies météorologiques à pisser des histoires conformes, finalement épuisées. Et encore, Autant-Lara est un cinéaste de l’œil, de l’image, du dessin (il est décorateur alors)… le cinéma est une composition… Son Fait-divers est un drame d’objets et doit beaucoup au futurisme qui traverse alors le champ artistique et plastique. Toutes choses que relève Albéra outre quelques fulgurances de la pensée de ces découvreurs.

Juste une citation du cinéaste pour la route : « Le cinématographe - l’œil qui regarde n’est pas assujetti à la raison - il voit, enregistre, classe et n’a pas de décision : ni réfléchie, ni littéraire. Le balancement organique des images crée seul l’ordre de succession, et c’est à ce titre que la composition cinématographique devient un art ».

Plus tard Bresson (un compositeur d’image lui aussi) dira tout autre chose du regard, de l’œil « trop intelligent »

Mais Bresson sait la primauté du son sur l’image au cinéma… Et s’il fallait faire une critique à 1985 c’est que le son y tient peu de place. Le cinéma était muet ? Non, c’est que l’histoire du son, déjà difficile à écrire, se dérobe pour des raisons techniques, faute d'enregistrements. Comment faire entendre les différentes variantes du son de Fait-divers dont parle Albéra (des musiques dans ce cas) et leur métamorphose de l’image voulue par le cinéaste ?

Et depuis lors, une grande partie du cinéma parlant l’est devenu, muet.

Photogramme et caricature de M. L'Herbier

Ah et Ferdinando Gizzi ! (c’est plein d’Italiens ce bouquin !) Il examine là, à travers l’expérience des frères Méliès qui essayent de lutter contre l’industrie américaine du plagiat et de la copie qui les ruine, une matière qui m’est particulièrement précieuse : comment le cinéma se découvre être une langue universelle ? Comment se fait le passage d’une œuvre destinée à un public précis : « le point de vue du Monsieur de l’orchestre » (selon la définition de Sadoul) du théâtre Robert Houdin ou du Châtelet à Paris, à un public américain ou espagnol… Gizzi avec la précision des navigateurs aventurés entre des récifs, raconte cette découverte contradictoire de la polysémie du film, de la dialectique global/local, des premières mises en formes d’adaptations pour cerner un sens qui persistera à fuir. Il éclaire les contextes culturels et sociaux qui accompagnent alors la fabrication des films et leur réception…
J’adore pour ma part ce Diable au couvent de Méliès, pensé comme une farce, prétexte aux « effets » dont le cinéaste fait son écriture, mis au catalogue de sa société comme « scène comique », qui devient en Espagne Cuadro santo projeté pendant les festivités religieuses de saint Jacques en 1900 !… Sans parler de ce saint Michel devenant saint Georges aux USA sans que le film ne s’en trouve transformé…

1895 © JfN

J’ai filé directement ensuite au compte-rendu de l’édition 2020 du festival Cinema ritrovato à Bologna tout aussi cher à mon cœur… Le plus beau festival de cinéma que je connaisse, en plein air sur la Piazza Maggiore. Un écran géant, un public populaire, un son parfaitement réverbéré par les arcades des bâtiments alentour entre la fontaine de Nettuno et la basilique San Petronio, un ciel italien… Et toute l’histoire du cinéma…
C’est aussi là que j’ai vécu le coup de tête de Zidane à Materazzi et le hurlement tribal sorti des milliers de poitrines italiennes, debout et le pouce pointé vers le sol… De l’écrire j’en ai encore la chair de poule… Ah le grand cinéma !

Maintenant je prends mon temps, le ciel a viré au gris uniforme, le soleil d’hier a viré au printemps pourri, le vent se lève, il y a même des brindilles sèches qui traversent la pièce où j’écris, par la porte ouverte !
Je me sers un blanc cass’ et j’attaque le texte de la conférence de Marcel L’Herbier au Collège de France (7 juin 1923). Je ne lirai qu’ensuite l’article qu’Abdallah Azzouz consacre à « Cinéma du diable / regard sur le film fantastique français » (de 1966) une anthologie visuelle de Marcel L’Herbier.

1895. L'Herbier

Il faudrait parler d’autres textes, comme le compte-rendu d’un colloque sur les archives des écoles de cinéma (... occidentales) et les parcours de leurs élèves étrangers (… africains) où en particulier notre amie Léa Morin évoquait son travail sur le devenir des étudiants marocains de l’école de Lodz dans les années 60… un angle de recherche nouveau et une histoire du cinéma hors capital(e) à écrire comme bien d’autres. C’était effectivement un travail à repérer…

J’avais aussi laissé de côté les histoires de salles de cinéma parisiennes… « ça plaira aux nostalgiques de la capitale » (une façon de dire que ça ne nous concerne pas)… Et puis voilà que de lignes en lignes je parcours l’histoire du cinéma Cardinet… Faut que je signale à Manu Vigne1 que le formidable travail réalisé au Méliès, dans la salle municipale de Port de Bouc qu’il programme, a une histoire (ancienne !) du côté du 17ème arrondissement de Paris. Il passe par la rupture avec les pratiques confortables d’une exploitation installée dans ses certitudes et ses routines de petit commerce de la culture qui elles, ne devraient jamais exister.
Cette histoire du Cardinet et de sa programmatrice (Éveline Cauhépé) nous réconcilierait presque avec les cinémas d’Art et Essai… Non je déconne.

Mais quand même, si je vous laisse à la jubilation de découvrir vous-même les autres articles de ce volume (je n’en suis qu’à la moitié !!) ce n’est pas sans spoiler (j’aime beaucoup ce mot, idiot jusque dans sa sonorité) un autre des textes de L’Herbier intitulé « Un art - enfin – du prolétaire » que nous pourrions faire notre :

« Art du réel, le cinématographe est un art révolutionnaire. L’art des masses. L’art fait en commun pour la communauté. L’art du « common man ». L’art de tous. L’art devant lequel aucune distinction de naissance, d’esprit ou de fortune ne doit créer un privilège de plaisir ou de peine.
Art du pauvre, et peut-être du pauvre d’esprit.
En tout cas le contraire de l’art « sublimisé » tel que Tolstoï le voit et le condamne. »…

Si 1985, avec quelque retard, est désormais disponible dans la bibliothèque du Polygone étoilé à Marseille, c’est aussi qu’il accompagne l’installation du scanner cinéma MWA 4K et que la réflexion sur l’histoire, sur les corpus historiques que les auteurs se constituent est un élément fondamental de notre action depuis l’ouverture de cet espace en 2001. Il accompagne notre volonté d'inventer notre histoire.

Le rapport aux cinémathèques et à la pensée qui les anime est partie intégrante du rapport à la création, aux débats et aux gestes artistiques du cinéma d’aujourd’hui. Trop souvent celles-là se cantonnent au travail de « conservation » alors qu’elles devraient être des interlocutrices privilégiées des cinéastes, devenir des lieux de création ou s’associer à des lieux de création. Cette exigence s'impose par le passage au « tout numérique » qui a aliéné l’accès au patrimoine cinématographique. Il doit être restitué aux cinéastes.

1895 participe de cette restitution. Que les rédacteurs en soient remerciés...

JfN / Café de la gare. 01/06/21

1  / Manu est l’auteur de ces 2 billets de notre blog : Marge(s) ou crève et D'un nouveau chemin vers l'absolu

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