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Billet de blog 4 janv. 2022

Marseille ne croit pas aux larmes (des crocodiles)

C’est de vieux, c’est de l’antique chanson, Marseille a toujours été considérée comme ça, sale, du temps des Romains déjà. C’est dire l’atavisme et l’ampleur de la tâche… à quoi on va mesurer les vrais zercules du surf sur idées vagues

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Tournage de Tuk-Tuk © Film flamme

Le Polygone étoilé : 20 ans de cinéma à Marseille
(Chroniques vers la Semaine Asymétrique  / 1)

Alors là ça pleure !! Ça pleure promesses et condescences… Ça lamente en cœur sur cette pôv’ville que d’évidence faut ravaler, nettoyer, corriger, refaire, éradiquer voir. C’est de vieux, c’est de l’antique chanson, Marseille a toujours été considérée comme ça, sale, du temps des Romains déjà. C’est dire l’atavisme et l’ampleur de la tâche… à quoi on va mesurer les vrais zercules du surf sur idées vagues (une pensée jamais loin de Zozo 1er qui s’y connaît en saletés). On va faire le Grand Paris et puis tiens, dans la même foulée olympique … Le Grand Marseille ! Généreux et Start-up qu’on est !

Alors on vous débarque, Format Normandie comme on dit à Science-Po, une école de Lyon (de cinéma qui fait « Roooaaarrr » ?), une Cinémathèque Française qu’est une Lumière tout autant, c’est connu, et surtout française, ça fera pas de mal dans ce marigot de faire entendre un chant patriotique… Ah des studios aussi ! Comme tous les quinze – vingt ans, ce qui prouve qu’on n’a pas obligatoirement d’idées neuves (fallait faire vite!) mais qu’on a de la constance. Un olivoude « à la française » avec son phare-ouest plus lumineux que celui de Cap Couronne… Avé même une piscine industrielle de cinéma… Oupss ! Rectification, on verra plus tard pour la piscine… dans cette ville qu’en a si peu pour ses gamins !

Mais il est un peuple venu de loin, de la mer, venu d’ailleurs et des légendes, des marins aux poches vides et au verbe plein qui devraient ainsi « passer la main » aux humains de l’intérieur, aux urbains pressés d’avenir, de (rem)placements et d’efficacité productive à la recherche d’exotisme et d’espace vital à moindre coût (là où le soleil garantit la rentabilité des tournages… Où va se nicher l’amour !?).

L’hirondelle a les yeux bridés

Voilà pourtant une des hirondelles de printemps (marseillais) en plein hiver qui dément une fois encore les pauvres com’s politiques et politiques à la com…

Kiyé Simon Luang © JfN

29/12/21 Le film « Good bye Mister Wong » de Kiyé Simon Luang sort en salle.

Pour Critikat :
« De cette forme englobante, on ne peut appréhender que des bribes et des éclats. Les images de Luang relèvent d’un amalgame d’émotions simples et immédiates qui, corrélées les unes aux autres, tendent vers une forme d’impressionnisme. Ce ne sont pas les couleurs de Goodbye Mister Wong qui démentiront ce rapprochement1 : tourné en 16mm, le film resplendit de teintes vives (…). Mais c’est aussi et surtout à travers la bande sonore que le film se fait organique. Comme Hou, Luang travaille le son direct pour créer une captation polyphonique : les discussions se dissipent dans le bruit du monde et de la nature, tandis que les échanges entre les acteurs principaux s’enchevêtrent avec la paroles des figurants, aplanissant de la sorte les différences de statuts au sein même du récit et renforçant l’effet de réalisme. »

D’après les Inrocks :
« Pour son premier film de fiction, Kiyé Simon Luang signe un petit bijou sensoriel, une escale méditative où les souvenirs de projection – sonores et visuelles – redessineront en chacun·e un récit imaginaire qui lui sera propre. Un sentiment rare qui assoit son auteur comme un des grands sculpteurs du temps qui feront le cinéma mondial de demain. »

Bon ce n’est pas son premier film de fiction2, mais le premier présenté à Paris… Passons…

Il est dit aussi : « Le film progresse lentement, avec une assurance apaisée et sublimée par la grâce photogénique de son lieu et d’un écrin argentique 16 mm resplendissant. »

Et aussi dans « Le Monde » (« Un film singulier et lumineux ») :
« Le cinéaste nous aimante à son récit, portant une grande attention au son, aux langues qui se télescopent. »

N’en jetez plus, merci pour lui…

Ça fait juste une vingtaine d’années que Kiyé fait des films ! On le sait, nous, de longtemps, que c’est généralement de bonnes vendanges. Dès le premier pour tout dire… « Une île éphémère » qui avait peu à voir avec les dogmes de l’avance sur recette (celle-là m’a toujours fait penser à l’avance à l’allumage que les gamins (dé)réglaient sur leur première Simca dans ma jeunesse. Ça pétaradait dans tout le bled, on les entendait de loin, le bruit allait bien plus vite que l’image de la voiture… Ça suffisait pour l’impression de vitesse.)

Alors pourquoi faut-il ce temps perdu pour faire un « premier film » dans ce système français ? Et cette avance qu’avance à rien…

Cinéma « hors capital(e) »

Simplement parce qu’il est un cinéaste « hors capital(e) » et qu’il marche depuis lors sur des contre-voies… Si on lit bien ce qui est écrit (et loué) dans la presse : il tourne en film chimique alors même que dans cette période toute la modernité du milieu s’était vouée au numérique derrière le CNC et l’industrie américaine, sanctifiée par les « Cahiers du cinéma » en 2001. Dans cette même période nous choisissions de développer à Marseille une « Chaîne Cinématographique Sensible » en S16mm qui, sans rejeter, loin de là, la post-production numérique, l’intégrait déjà comme une matière à la riche palette des cinéastes. Et puisque l’industrie n’en voulait plus, la palette « chimique » gagnait en liberté aux mains des artistes… Depuis 1 an la « cellule d’Adrien » du scanner 4K qui prolonge le geste initial, est la salle la plus fréquentée du Polygone étoilé par les jeunes cinéastes.

Le son, ici, est d’ailleurs autant analogique que numérique… Et nous y affirmons (nos outils et nos films en témoignent) que dans les films, « le son c’est le sang ». Il en est tant qui sont exsangues désormais des films du milieu ! Blafards comme ces urbains du débarquement.

Ce qui est sculpté là près des quais de la Joliette, est d’abord une matérialité, sonore, visuelle et temporelle avant toute autre considération scénaristique … Certains l’entendent, d’autres y cherchent autre chose qu’ils ne trouveront pas.

Que peut-on lire encore dans les critiques citées ? Que Kiyé a fait des documentaires… Bah oui, à peu près… Pour qui veut faire des films hors capital(e) c’est pas un choix ! Ce sont des films qu’on peut réaliser sans beaucoup de moyens et quelquefois sans scénario. Ce qui permet d’échapper, dans une certaine mesure (celle de la distance géographique et du financement public – relatif - des films3), aux modes de production de la capital(e) et ses commissions verrouillées, et ses avances incestueuses, et ses scénarios calibrés, le plus souvent dérisoires dans leur sophistication même, et autres bibles de toutes natures. C’est le seul genre accessible aux « cinéastes de proximité » comme on appelle au CNC ceux qui n’habitent pas la capital(e), mais genre retourné pour jouir de l’espace gagné…

Wong et le saumon © KSL

Ils sont en fait, ceux-là qui ont mal tourné et inventé leur liberté. L’outil créé à Marseille au Polygone étoilé pendant ces 20 ans, en a été l’école et une référence reconnue. Parmi les cinéastes d’origine asiatique y faisant école, on pouvait aussi noter, à ce moment là : Gaëlle Vu et ses films comme « Ho », long-métrage tourné au Vietnam (premier long-métrage documentaire de production indépendante au VietNam) et sélectionné au FID Marseille en compétition internationale ainsi qu’au festival de films de femmes de Barcelone ou « La maison de Mariata » sorti en salle (premier film dont une comorienne est auteur), ou encore le coréen Jun Gee Jung lui aussi en compétition internationale au FID avec "France 2007" (primé) et dans de nombreux festivals du monde entier… Plus qu’une hirondelle… Un signe.

Cette reconnaissance de « Good bye Mister Wong » permettra peut-être à KSL de gagner encore un peu plus de cette liberté, de faire respecter son écriture particulière comme le fit Jeanne Moreau un jour du festival d’Angers faisant imprimer et relier un poème, que cet auteur intimidé venait de lui tendre la veille, pour en faire une lecture (et le distribuer aux stagiaires de « Premier plan »).

… Lui permettra de la faire entendre, comme dans son dernier livre « Last Summer4 » que viennent d’éditer les éditions commune, qui publie aussi nos ouvrages de la série « hors capital(e)" justement. Livre d’images (l’auteur, nettement moins intimidé désormais, est aussi photographe) et de pensées qui en sourdent... Il y écrit :

« Elle m’avait appris cela, que les histoires s’écrivent en passant, comme défilent les paysages en marchant. Nous étions dans la trame ténue d’une fiction où tout n’était qu’une question de distance, dans la conscience aigüe de l’altérité qui nourrissait notre complicité. Aucun rêve de fusion, cheminement parallèle, amitié côte à côte, d’un même pas. »

Photo Last Summer © KSL

Ça parle aussi de cinéma, non ?…
« Last Summer », livre de si peu d’images et un monologue intérieur, est l’un de ses plus beaux films.

Beau aussi l’accueil officiel offert à Kiyé Simon Luang par ses compatriotes… Gosse un soir débarqué près du Creusot, ne parlant pas la langue française mais devenu instituteur, puis cinéaste, photographe, écrivain, par ce même chemin d’extraction d’un destin qui serait écrit (par d’autres), et traçant à Marseille le dessin paradoxal (et choisi) de son retour : « Ici finit l’exil 5».

M. Asoka Rasphone et KSL à l'ambassade du Laos © Film flamme

« Cinéastes de proximité » !… Ah Ah Ah !…

On perdrait aussi de ne pas citer les critiques qui n’aiment pas le film… Ils disent clairement l’air du temps.

Dans le Canard Enchaîné6, on recommande en quelques lignes de ne l’aller pas voir, mais plutôt retourner au « In the mood for love » … C’était l’année 2000, une belle grosse production chinoise pour les Occidentaux.
Chez Libé où le film fut encensé lors du festival des 3 continents, il est considéré, sous une autre plume comme hommage cinéphilique à Duras et Ackerman, « dans une intrigue à la Rivette »…

On retrouve bien là l’usage de l’histoire dans les Cinémathèques Présidentielles…

Une histoire du cinéma pour ne regarder ni entendre…
Au temps de Langlois, la Cinémathèque n’était pas un corbillard, mais un berceau.

Comme quoi tout est toujours (bien) écrit, il suffit toujours de (bien) lire.

Jf Neplaz
Café de la gare / 31.12.21

1 Avec le réalisateur Hou Hsiao Hsien.

2 « Tuk tuk » par exemple, souvent présenté comme un documentaire - car dans la norme télévisuelle de 52’- est en fait dans sa forme réelle une fiction de 70’.

3 Voir le billet "Une fille toute nue" sur le financement régional des films détourné par le CNC. 

4 Last Summer de Kiyé Simon Luang. Disponible en librairie ou aux éditions commune. Écrit toutefois il y a bien longtemps.

5 « Ici finit l’exil » documentaire de Kiyé Simon Luang, produit par Shellac. Société de production née aussi dans le cœur réactif du Polygone étoilé, d’un distributeur parisien ayant parmi les premiers compris ce qui se jouait là.

6  KSL m’écrit : « je vais les laquer ! »

Bonus gratuit (ou boite noire comme on dit chez MDP) : Pour tous les amateurs de cinéma à scénario, ou de séries à pamoison (et pour documenter ce que j’écris plus haut), pour les incrédules qui pourraient penser que je me laisse aller à la polémique, je dédie ces liens gratuits...

* Sabrina Agresti Roubache sur BFMTV

* Les quatre qui vont faire l’actualité en 2022 à Marseille

* On avait pas rendez-vous avec Sabrina Roubache

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