Une fille toute nue

Une fois de plus la « culture » serait en danger. Combien de fois dans ma vie j’aurais entendu cette litanie… Et ma foi, entre ceux qui la voient essentielle et ceux qui ne pas, il y a au moins une évidence : ils semblent parler de la même chose… des salles fermées. Les salles où la culture se ferait bien voir...

Photogramme "Good Bye Mister Wong" de Kiyé Simon Luang © Fiflam Photogramme "Good Bye Mister Wong" de Kiyé Simon Luang © Fiflam

- Alors je comprends, c’est que la fille est riche ?
- Non
- Toute nue ! Et qu’est-ce que c’est que le père ?
- Je ne sais pas

Victor Hugo (Les Misérables)

Une fois de plus la « culture » serait en danger. Combien de fois dans ma vie j’aurais entendu cette litanie… Et ma foi, entre ceux qui la voient essentielle et ceux qui ne pas, il y a au moins une évidence : ils semblent parler de la même chose… Des salles fermées. Les salles où la culture se ferait bien voir... ce sont les lieux de spectacles… Car pour les uns comme pour les autres, la culture c’est le spectacle. Et même c’est l’industrie du spectacle.

Pourtant s’il est un haut lieu de la culture populaire dont les 800 âmes unanimes de mon village (médecin compris) réclament l’ouverture, c’est le « café de la gare ». Ouvert 358 jours par an, plus précieux encore de nos jours que la fontaine qui en coule 365, de jours (moins les grands gels). De ne pouvoir y retrouver les amis et voisins, certains en sont morts de solitude. Catherine cette semaine, qui ne pouvait plus nous balancer ses remarques fines, acides et rageuses, pour nous faire payer ses 2 cannes, elle la marcheuse, qui s’échinait encore au quotidien à faire les 300m entre sa maison et le café. A quatre pattes. Chienne de vie.

Industries culturelles ... ou culture industrielle ?

… Mais donc, à écouter, c’est là l’essentiel de l’accord : La culture serait industrielle ou elle ne serait pas.

Elle peut-être beaucoup de choses… mais industrielle !

On dit les industries culturelles… Surtout depuis Jack Lang et la gauche « de gouvernement ». On ajoute très vite ensuite évidemment, que « la culture a un prix » (assujetti au cours du béton ?) qu’il faudrait payer et le faire savoir. La payer suivant ce qu’on estime être son capital (et intérêt) social. Pour résoudre le problème des banlieues par exemple, ou lutter contre l’islamisme radical, ou pour l’égalité hommes-femme, ou pour la culture provençale, les énergies renouvelables ou contre… Selon ce que chaque décideur va considérer comme important pour son « vivre ensemble à lui » et qu’il voit lui glisser entre les doigts.
Certains de ceux là dans le même temps, manifestent derrière une banderole « La culture n’est pas une marchandise ». Allez comprendre...

Parfois un réalisateur, qui veut la jouer modeste sur France-Culture, se dit artisan. Ça me rappelle un peu la réponse qu’Alexandre le Grand aurait fait à Diogène dans sa jarre (selon l’AFP) « Je vois ton orgueil par les trous de tes haillons ». Par ailleurs, c’est comme la publicité sur le yahourt : quand on voit des vaches dans un pré ou la fermière avec son pot de lait sur l’emballage… C’est que l’un et l’autre ont disparu depuis longtemps. Le réalisateur lui, ressent bien la tache étymologique sur son métier, dont il voudrait se dépêtrer : c’est à lui qu’incombe de réaliser le bénéfice de l’investisseur, lui qui en fait du réel... c’est à dire de l’argent…

Faire croire que cette chose là serait artisanale et en rapport avec la réalité, ça s’appelle un tour de bonneteau.
Le contraire du réel, d’après le dictionnaire historique de la langue française c’est le personnel, puisque échappant à l’échange. Par exemple, un festival de documentaires qui s’appellerait festival du réel, célébrerait... l’argent et on n’y trouverait donc rien de personnel. Ça laisse songeur la cruauté des mots…

Mais c’est l’invite profonde des industries culturelles.

La crise sanitaire actuelle est une crise particulière : Une guerre détruit des infrastructures (et accessoirement les hommes, « le capital le plus précieux »), une crise économique détruit des entreprises (et au passage les hommes, « le capital le plus précieux »)... ici on voit bien que rien de matériel n’est affecté (sauf évidemment les hommes, « le capital le plus précieux »), juste tout sera organisé autrement.
On voit dans le cinéma, le jeu de chaises musicales qui transfère les blocks busters depuis les réseaux de salles vers les plateformes, une transition préparée de longue date par le passage au « tout numérique »… on voit la tentative de l’état et des collectivités de conserver les réseaux français de salles intactes (elles gagnent même plus d’argent fermées qu’en activité !). le département des Bouches du Rhône, pas en retard déclaré du soutien aux artistes, a même retiré de l’argent des créateurs vers les salles de cinéma.

... Et les 7 nains n’attendent plus que le baiser du chevalier-président qui réveillera la belle aux bois dormants.
A force de vivre des films américains on finit par croire aux contes de fée… Et confondre le réel avec la réalité.

Dans la réalité, les 7 nains qui piochent pour alimenter l’usine à paillettes ne sont pas des artisans, ils sont simplement le lumpen proletariat (j’adore ce mot ! Mais on pourrait dire aussi Uber proletariat) de l’industrie et suent la misère pour fournir dans des conditions de dénuement assez avancé, y compris sous nos latitudes, les métrages formatés que la première industrie du monde réclame. Celle de l’entertainment sous forme d’exception culturelle française… qui a réussi le tour de force de faire passer n’importe quelle idée, revendication (aussi radicale qu’elle puisse paraître), cris de bonheur ou hurlements de désespoir, comme un produit qui se vend et s’échange par le spectacle.

Travail préparatoire au montage de "... si muove" © Jf Neplaz Travail préparatoire au montage de "... si muove" © Jf Neplaz

Voir rouge

Un provincialisme du 19ème siècle, si l’on en croit le goût exponentiel pour les prix de comices agricoles et ses têtes de gondole, fait là dessus frétiller les politiques, tous bords confondus, à la vue du rouge... sous forme de tapis.

La France a pourtant une histoire cinématographique un peu autre dont il conviendrait d’être à la hauteur. Elle n’a pas toujours réclamé sa pitance et son sauvetage des blocks busters et son tissu de production, fragile s’il en est, artisanal pour le coup, avait pourtant tenu tête depuis l’origine a beaucoup plus fort qu’elle… En faisant confiance autant à la créativité de sa jeunesse qu’à la liberté de … pas moins jeunes.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui où le formatage télévisuel et le dogmatisme du scénario, pourtant obsolètes, ont fait des ravages jusque dans la formation, les qualifications et les ersatz d’Éducation Populaire ou autres dispositifs « d’école au cinéma » véritables filières de la consommation précoce du cinéma à cacahuètes... sauf dans des expérimentations, peu en vogue au CNC jusqu’alors, et portées par des cinéastes indépendants agissant en collectifs. Des expérimentations d'ailleurs autrement résilientes !

Le CNC a échoué sur le renouvellement des formes et des auteurs, la confrontation artistique, la diversité sociale et culturelle... comme ses prétendues « politiques territoriales » et les « systèmes d’aide » (pourquoi parle t-on de système d’aide pour dire donner ce qui est dû !?), c’est devenu flagrant, jusque dans ses bureaux !.. et s’il ne peut s’éviter l’introspection, on peut douter du résultat de celle-ci au vu de l’étroitesse du milieu.

Les élus des régions aussi devront s’interroger, qui alimentent à grand renfort d’argent public et sans être payés en retour, l’usine à rêve. Les régions sont restées un réservoir à spectateurs au lieu de devenir le berceau d’un renouvellement de la création.

Quant aux exploitants de salles et autres diffuseurs plus ou moins institutionnels, réseaux associatifs et la plupart des festivals inclus, le baiser du prince charmant en banquier recyclé, sera t-il suffisant pour les réveiller des années de passivité confortable à écluser le capital sympathie de l’Éducation Populaire pour le transformer en service après vente des marchands de sommeil ?
Peut-être préféreront ils n’en pas sortir... Il y a si peu du sommeil à dissipation.

Photogramme "La montagne des nuées" de Raphaëlle Paupert-Borne © JfN Photogramme "La montagne des nuées" de Raphaëlle Paupert-Borne © JfN

La création n’a « besoin de rien »

En vérité la création est pauvre fille et n’a pas le sens de la soumission… Elle n’a pas moins de puissance que la culture, la chose du monde mieux partagée que le pain. On ne les éradique pas. Ni l’une ni l’autre… la création n’a « besoin de rien » et encore moins de souteneurs. Toute fille publique qu’elle soit.

Les expériences que nous avons menées au Polygone étoilé depuis 20 ans comme celles de l’Abominable à La Courneuve ou du Navire à St-Étienne, celles de Grenoble et d’autres villes, moins repérées sur le territoire, sont le terreau d’une alternative dont « les industries culturelles » ne voulaient rien savoir… Pensez donc !… Naître et vivre sans capital(e) ! Sans pays même, que celui du cinéma… Mettre la liberté des artistes au cœur de leur Geste, se reconnaître héritiers de Jean Vilar : « ce sont les créateurs qui doivent gérer les entreprises de création »… sans laisser jamais les rênes ni le dernier mot aux bureaucrates, aux experts, ou autres prétendus gestionnaires (en fait dispendieux profiteurs).


Ce sont ces expériences là, artistiques, humaines, sociales et politiques, qui doivent être étudiées et répercutées sur le territoire…

Ce dont nous vous entretiendrons sur ce blog dans les semaines et mois qui viennent…
Mais peut-être aviez vous remarqué que la chose est largement commencée déjà depuis le premier jour ?

Là pour désosser les politiques territoriales du CNC (et ses complicités régionales) : 20 ans après... fable cinématographique

Là pour faire le point (critique) sur les salles de cinéma et leurs réseaux après la pandémie : Marge(s) ou crève

Là pour ironiser sur la politique culturelle de M. le président en bras de chemise : d'Uber sur les épinards

Là pour répondre à la lettre d'embauche de M. Macron "pour s'occuper des jeunes" : Bien le bonjour, Monsieur Macron

Là pour répéter que le COVID c'est du pain béni : Le monde de la culture, ça n'existe pas

Là pour faire le point (critique) sur les salles de cinéma et leur réseaux avant la pandémie : d'un nouveau chemin vers l'absolu

Là pour se demander au début de la crise, ce qu'il en est et en sera de nous cinéastes (à la fin, on confirme) : Cinéma, cinémas (2020)

6/05/2021

JfN

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