Lettre ouverte à la caste au pouvoir.
Rentré ce soir de Genève où j’ai rencontré mes éditrices samedi après-midi dernier, après avoir marché pour le climat puisque c'était interdit en France. Deux femmes que j’ai eu l’occasion de rencontrer et que j’estime pour leur volonté de mettre l'humain en avant, indépendamment de la publication du roman de Baudelaire. Deux sœurs aussi déterminées que chaleureuses, que la condition de nature pour acquérir une quelconque visibilité dans notre société n'intéresse pas, et qui préfèrent la patience à la violence. Après tout, la mer n'engloutit-elle pas les falaises qui la dominent ? Je suis pour ma part un écrivain sans profession, à qui plusieurs journaux ont refusé l'entrée, sans aucune visibilité traditionnelle par ailleurs, et mon intransigeance et ma lassitude m'interdisent de reprendre une carrière dans les petits boulots humiliants. Je suis détenteur d'un Master de Lettres Modernes sur le mythe de Faust, et j'espère, tant bien que mal dans l'apocalypse financière des classes moyennes qui caractèrise votre règne, commencer ma thèse bientôt. Quant à l'enseignement, je désapprouve trop la politique actuelle pour imaginer enseigner plus longtemps que ce que ma thèse exigera de financement.
Privé de mon ordinateur et de tout support pour prendre des notes lors de mon voyage, je rumine depuis quatre jours ce que je veux écrire ici. Je suis indigné ; c'est peu de l'écrire, et devenu slogan politique, mon indignation s'épaissira d'un article tout entier. Mais avant cela, je laisserai parler l’incarnation de Pierre Caron de Beaumarchais par Fabrice Lucchini, dans cet excellent film de 1996 que je recommande à tous, Beaumarchais l’insolent. J’invite à regarder au moins de la première minute à 3’20’’, qui servira de préambule à ma Déclaration des droits de l'homme numérique contre ceux qui le tiennent en esclavage.
Oui. Nous en avons assez.
Nous en avons assez de ces ministres qui prônent l’austérité et ne touchent pas aux cumuls de leurs propres salaires. Nous en avons assez des impôts qui augmentent où la finance n’est pas taxée. Nous en avons assez de ces députés et sénateurs condamnés qui restent éligibles, assez de devoir choisir entre la peste et le choléra. Nous en avons assez de la corruption, du lobbyisme, de la division comme méthode républicaine de management ; non, messieurs les politiciens qui faites partie de cette caste que j’abomine et dont rien ne justifie les salaires, non, vous ne représentez pas le peuple que vous méprisez tant. Et non, encore, non la société civile n’est pas une entreprise. Elle est espace de vie, de partage, d’enrichissement, de hasard et de puissance culturelle. Autant d’idées qui vous sont hors de portée. Car nous sommes las de vos clientélisme de caste. La vie n'a pas de vocation lucrative et la menace de la dette a encouragé l'idéologie néo-libérale à gérer les pays comme ce qu'ils ne sont pas : des mauvais clients de banques.
Nous en avons assez, nous, acteurs des réseaux sociaux, de voir les mensonges de vos chaînes télévisées ; nous en avons assez, nous, artistes, de voir récompenser la bêtise qui est obéissante ; assez aussi, nous, penseurs, de voir la méthode et le fond évacués du moindre débat public à la faveur de l'insulte et de la mauvaise foi. Nous en avons assez de vous voir invoquer le pacte républicain pour arrêter un Front National que vous nourrissez de vos laxismes et de vos discours par trop ressemblants aux leurs ! L'étiquette ne suffit plus, nous jugeons au contenu du flacon, désormais. Nous en avons assez de votre absence totale d’estime et d’amour pour notre culture, européenne et internationale ; nous sommes tellement fatigués que vous usiez de ce que nous chérissons pour épancher vos soifs de pouvoir ! N'entendez-vous donc pas le vent qui vient ?
Les affrontements place de la République, qu’ils fussent provoqués par le cynisme de vos méthodes aussi stupides que brutales, vous qui ne comprenez rien au mot d'humanité, ou bien qu’ils fussent véritablement le produit de provocations de gens du peuple, doivent vous alerter. Dans le premier cas, mes pauvres, vous vivez dans un monde qui n'existe pas et la paix civile n'est pas de votre fait. Dans le second cas, craignez de voir un peuple se soulever. Notre histoire et nos traditions rendront difficiles vos excuses au monde. Notre peuple n'est pas de ceux qu'il est bon de menacer sérieusement, encore moins d'acculer. Il sera délicat de faire passer plusieurs millions de vos concitoyens pour terroristes ou forcenés. La France que vous prétendez représenter est prête au combat, parce que vous ne la connaissez pas. Elle semble moins prête à se battre avec les terroristes — prétexte aussi ridicule que grotesque à vos politiques archaïques et vos énergies fossiles — qu’avec vous. Ne craignez-vous donc plus la plus grande force publique ? Nous avons assez d’une démocratie élective sans contrat de réalisation du programme électoral, et nous n’en voulons plus. Que vous faut-il pour réaliser que vous usurpez le trône de Marianne ? Quand comprendrez-vous que nous ne sommes pas nos aînés, et que nous ne vous craignons pas ? Cela vous fera rire mais nous sommes légion, et vous n'êtes qu'une poignée.
Vous ne voulez pas d’une sixième constitution ; vous pensez donc qu’un pacte social fondé en 1958 — bientôt soixante ans ! — puisse être un temps soit peu valable ? Internet ! Le digital portatif ! Les réseaux sociaux ! L'encyclopédisme absolu ! Autant de rapport au monde qui n'existaient pas en 1958. Vous imaginez que votre réel a un sens pour nous ? Je vous l’affirme : il n'en a aucun. Darwin n'a jamais exclu la coopération de l'ordre naturel, vous l'avez fait. Le capitalisme prône la loi du plus fort ; la nature n'illustre pas une telle loi. Elle se fait vaste horizon où l'on ne voit qu'une loi : celle de l'épanouissement. En état de crise, la loi du plus fort, en état d'abondance, la recherche du bonheur. Ce au moins pour tous les mammifères. Si les riches exploitent les pauvres et les traitent en esclavage, c’est-à-dire que si les dirigeants bafouent le pacte civil, le droit à la désobéissance civile autorise philosophiquement le peuple à se soulever, à voler les riches et à ne pas voter. Le taux français d'abstention ne vous inquiète donc vraiment pas ? J'imagine que sans imagination, même régner sur un cadavre ne peut plus être effrayant. Ne trouvez-vous pas les signes d’un tel soulèvement dans votre totale perte de contrôle actuelle ? Les vingt-quatre militants écologistes assignés à résidence ne sont-ils pas des opposants politiques ? Quelle démocratie saine, où s’épanouit un pacte social performant, enferme ses opposants politiques ? J’évoque seulement le ministre de l’Intérieur qui dit « assumer » ces assignations à résidence — mais je pourrais m’arrêter dessus. Je ne le fais pas, il illustre lui-même la décadence de votre modèle.
Je suis révolté, comme toute ma génération, mais celle qui vient juste après l’est encore plus. Une chose est sûre : vous ne nous survivrez pas. Et nous sommes prêts à déboulonner vos statues et faire tomber vos idoles. Quelle France intellectuelle ? Zemmour, Finkielkraut, BHL, Onfray ? Des guerriers impuissants, des langues mesquines qui n’ont qu’un projet de haine et de bile pour ambition de civilisation ? La France est une terre d’assimilation et votre rejet, et leur rejet, ne sont pas nos bras ouverts. Vos bottes blindées ne piétineront jamais assez le mémorial de la place de la République ; d’autres fleurs seront déposées, d’autres bougies seront allumées. Vous persisterez à les écraser ? Paris est grande, et les hommages qu’elle renferme sont prêts à renaître dans toutes les villes où patiente douloureusement notre génération. Vous êtes finis, et peut-être que vous le savez — alors je comprendrais votre folie, votre brutalité, votre acharnement.
Nous ne plaiderons pas coupables auprès de nos enfants. Nous tournerons, paisiblement et tristement, nos regards vers vous et nous dirons sans doute que vous étiez rongés par l’avidité de l’homme moderne, satisfaits de jouir et incapables de penser que vous ne pouviez pas vous empêcher d’exiger ce qui vous était matériellement possible d’obtenir. Et pourtant. Ce que vous mangez aujourd’hui, vous le retirez des assiettes de nos enfants. Vous passez à côté d’une révolution. Les réseaux sociaux vous détrônent et vous ne le savez pas encore. Vous allez faire ce que vous savez faire de mieux, ce qui vous est le plus instinctif et le plus évident : vous allez nous battre. Et vous nous vaincrez, mais le monde aura vu. Nous en avons assez que vous portiez des masques.
Nous en avons assez d’être pris pour des imbéciles, de voir l’éducation vandalisée par des gouvernants sans éducation, renouveler des programmes qui ne pensent qu’une abstraction technocratique sans aucun lien avec la réalité humaine du XXIe siècle ; nous en avons assez de ne pas disposer du droit à l’oisiveté annoncée par Russel, de voir les très riches le devenir encore plus au détriment de la dignité humaine ; nous sommes fatigués de vos langues de bois, de vos cynismes, de vos insultes répétées, chaque jour ; et par-dessus tout, nous en avons assez d’être pris pour des enfants.
Le Premier ministre de mon pays qui ose déclarer, alors que les cadavres de cent-trente de mes concitoyens ne sont pas encore en terre, que la France est la cible du terrorisme « parce que c’est la France » ? Quel narcissisme ! Son ministre des affaires étrangères qui affirme sur la même onde radiophonique que « le Qatar et l’Arabie Saoudite sont nos alliés et luttent contre le terrorisme » alors que le moindre internaute sait qu’ils les financent et pratiquent la même politique d’avilissement de la femme et applique la même barbarie en guise de pénalité ? Quel cynisme ! La France n’est pas le nombril du monde, a fortiori n’est-elle pas celui des terroristes. Ils n’ont frappé Paris qu’à cause de notre présence dans leurs intérêts militaires ; ils n’ont frappé Paris que parce qu’ils ont trouvé là le meilleur moyen de nous frapper à leur tour. Je ne cautionne pas ce qui se passe en Syrie, mais je ne comprends pas en quoi ce qui s’y passe regarde la France.
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J’ai entendu, ce matin même, une phrase très étonnante, dans la salle où se réunit le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, à Genève. La guide, une personne passionnante qui parle au moins cinq langues mais ne travaille qu’en temps partiel comme guide touristique du palais des Nations-Unies à Genève, expliquait le plafond. Il s’agit d’une oeuvre d’un artiste espagnol où des stalactites de plâtre semblent figés dans une myriade de couleurs. L’idée derrière cette oeuvre étant que selon la place dans la salle, on ne voit pas les même couleurs dominer. Ici, la perspective mettra l’accent sur le violet, là sur le rouge, au contraire sur le vert de l’autre côté, etc. Le plafonnier doit rappeler qu’il n’existe pas une seule vision des droits de l’homme, et que tous doivent se recroiser pour rechercher le meilleur mélange possible. Bien.
Alors qu’allons-nous faire en Syrie ? Apporter notre vérité ? Imposer notre modèle politique ? Assurer la mainmise sur le pétrole ? En novembre 2015, à l’avant-veille de la COP21 ? Décidément, nous en avons assez d’être pris pour des enfants, à qui il suffirait d’allumer la télévision pour les détourner des activités d'adultes coupables de les tuer sans le leur avouer.
Vous êtes les enfants, désormais. Nous nous sommes émancipés de vos canaux de culture. Nous avons brisé les chaînes de la consommation et libéré nos rêves. Nous voulons sauver la planète, partir dans l’espace, aider nos frères et soeurs de toute l’humanité, nous voulons aimer le monde et lui rendre son autonomie, briser le carcan des vieux colonisateurs et partager, tous ensemble, ce que chacun sait faire de mieux. Nous ne voulons ni voler plus vite que les autres ni porter une quelconque couronne ; nous voulons être heureux.
Non, l’argent n’est pas une fin en soi. Les vieilles politiques impérialistes ont fait leur temps, et si vous deviez me faire mentir, alors vous plongerez notre espèce dans la faillite. Bien sûr, vous survivrez à notre destruction, et vos fils avec vous. Mais vous aurez la satisfaction bien maigre de ne pas avoir dépassé le stade de l’enfant égoïste et capricieux qui veut un bonbon, et se fiche de savoir ce que devient le reste du monde. De tous temps les grandes luttes triomphantes ont été portées aux nues. Droits de l'Homme, recul de la peine de mort, droits de vote, émancipation (partielle et conditionnée) de la femme, encyclopédisme, séparation de l'Église et de l'État, abolition de l'esclavage, des privilèges, chute du nazisme, libération de l'Algérie, etc. De tous temps, des hommes comme ceux que vous incarnez aujourd'hui ont lutté contre ces luttes. Vous prenez le chemin du chaos, du néant, de la destruction.
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Valets d'un vieux monde, vous resterez à jamais les piètres ancêtres d'une humanité du partage et de l'égalité. Vous ne dominez que par la guerre de tous contre tous. Criminels d'avoir encouragé la guerre pour protéger vos intérêts, travestissant le langage pour légitimer votre avarice et votre violence. Craignez que cette guerre cesse, car nous n'hésiterions pas à créer un tribunal qui vous juge. Pour le moment, vous contrôlez les règles du jeu, vos partis, vos média, vos castes verrouillent tout. Mais... Où sont votre déontologie, votre noblesse, votre vision, où est votre humanité ? Qu'est-ce qui vous rend digne de diriger le monde si vous ne vous distinguez pas d'un surplus de générosité ? Pourquoi nous guider si vous êtes sans abnégation ? Pourquoi vous ? Vous déclarez que l'Europe ne peut pas accueillir des réfugiés qui fuient votre guerre en Syrie mais vous dotez votre garde-porte d'un portefeuille de trois milliards d'euro — somme ironiquement symbolique puisque vous n'aidez pas la Grèce — pour qu'il ne laisse entrer personne ? Vous n'avez pas d'argent pour les pauvres de vos pays mais vous financez une guerre ? Cette guerre, vous tirez son budget d'une réduction de moitié des budgets de l'écologie, de l'éducation et de la santé ? Tant d'autres questions restent, ainsi, sur nos lèvres stupéfaites...
Je choisis la vie. Comme toute ma génération.