To be citizen or not, l'épineuse question d'une dictature constitutionnelle.

Être ou ne pas être un citoyen responsable ? Accomplir ou bafouer le devoir que nous ont légué nos ancêtres ? Assumer d’être capricieux, tourné vers notre seul nombril et de négliger l’action politique qui se fait dans les urnes, tourner le dos à la démocratie ? Autant de questions qui portant un discours culpabilisant.

 

Le paysage des modalités électorales est dans une situation inédite en France et nous n’avons pas beaucoup de raisons de nous réjouir des résultats de l’élection qui arrive ; quels qu'ils soient. Nous sommes le dimanche 6 décembre 2015 et alors que rien ne me permettait de l’imaginer en août dernier, j’hésite à aller voter. Je vais bien sûr venir sur les arguments qui motivent mon hésitation, mais je veux d’abord préciser une chose, à la suite d’observation sur les réseaux sociaux.

 

Que j’aille ou non voter ne regarde que moi : c’est un droit. Le droit de vote est un choix laissé à chacun de prendre part ou non à l’activité politique de son pays et de s’investir, à échelles raisonnables ou non, dans les tractations et jeux de pouvoir qui participent de la synergie électorale. En effet, chaque citoyen majeur, peu importe son sexe, ses préférences religieuses, son régime alimentaire ou sa couleur de peau, est libre de se rendre aux urnes pour participer à l’élection de ses représentants politiques. En effet, tout un chacun porte la part de souveraineté politique qui lui incombe et qu’il choisi, ou non, d’investir dans le fait de glisser un bulletin dans une enveloppe. C’est un droit.

 

Et ce droit me regarde. Quiconque me reprocherait mon choix, quel qu’il soit, ne vivrait pas en démocratie dans sa tête : en effet, qui est-il pour me dicter ma conduite, qui se croit-il pour entraver l’expression de mon libre-arbitre ? Chacun est libre d'user ou non de ses droits ; autant sur le candidat qu'il veut élire que sur le fait de se rendre aux urnes.

 

« — Non ! C’est avant tout un devoir ! »

 

Nous sommes au XXIe siècle et nous vivons selon des normes politiques établies en 1958 par un homme qui avait alors déjà bientôt soixante-dix ans. Nous vivons sur une constitution qui est archaïque. Nous vivons sur le mandat oligarchique d’une caste qui ne veut pas que les choses changent. Et elles ne changent pas. Je ne parle même pas de révolution : il n’y a aucune évolution. Et nous ne sommes certainement pas en démocratie, qui est le « pire des régimes après tous les autres », rappelons-nous, mais en dictature constitutionnelle. Il est aujourd'hui parfaitement évident qu'une démocratie représentative élective n'est qu'une oligarchie à peine maquillée. J'exagère : il y a une évolution. Bientôt internet sera surveillé et les citoyens astreints à la plus grande transparence quand les gouvernements sont de plus en plus opaques et de plus en plus détournés de leur fonction première de surveillance bienveillante de la vie civile en vue de promouvoir un milieu de vie épanouissant. Je cite à ce propos Milan Kundera : 

 

« Plus les affaires de l'État sont opaques, plus transparents doivent être les affaires d'un individu ; la bureaucratie bien qu'elle représente une 'chose publique' est anonyme, secrète, codée, inintelligible, alors que 'l'homme privé' est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation familiale et, si le verdict mass-médiatique l'a décidé, il ne trouvera plus un seul instant d'intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la mort. Le désir de violer l'intimité d'autrui est une forme immémoriale de l'agressivité qui, aujourd'hui, est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à l'information devenu le premier des droits de l'homme) et poétisée (par le beau mot : transparence). »

Art du roman, entrée 'Transparence', page 178, édition Gallimard, collection Folio, 1978, Saint-Armand.

 

L'état de caste transparaît de plus en plus et tous les partis vagissent dans la même auge, le Front National pas moins que les autres. Ce ne sont que des oligarques qui encouragent la médiocrité afin de ne pas risquer la contestation de leurs têtes. Le néo-libéralisme sacre toute victoire de légitimité et toute défaite d'insuffisance de qualité pour atteindre l'objectif ; autrement dit qui réussit le mérite et qui échoue n'est qu'un incapable prié de se taire et de se coucher, comme les autres. Quelle conception de l'humanité ? Quel goût pour l'universalisme et l'humanisme ? C'est un nouvel obscurantisme, dicté par les accidents et l'opportunisme d'un groupe d'individus satisfaits de jouir et de vivre dans une cour d'école de six-cents acteurs. Ah, s'ils me donnaient la parole... Et je ne suis pas le seul.

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Quel devoir est-on encore en droit d’exiger du citoyen à l’issue d’un pacte social et politique largement bafoué ? Quel devoir de l’individu survit en légitimité à l’exercice d’une force illégitime par une caste de gouvernants qui ignorent parfaitement les résultats des urnes lorsqu’ils ne les manipulent pas à coups de complaisance ? Je ne suis pas d’accord : le droit de vote n’est plus un devoir mais n’est plus que la muselière de la société civile. En effet, qui n’est pas d’accord avec les décisions qui sont prises n’avait qu’à voter autre chose ; ou, le cas échéant, est prié de se soumettre à la décision de la majorité puisque c’est la règle du pacte politique. Les majoritaires l’emportent.

 

En avril 2012, je craignais que Nicolas Sarkozy ne triche sur les résultats du décompte électoral, et par le hasard du volontariat suggéré, je me suis retrouvé à dépouiller les bulletins de vote dans le bureau de mon arrondissement. J’ai rapidement compris qu’il était assez difficile de tricher sur les résultats d’une élection républicaine en France. Et pourtant il existe des façons parfaitement légales de tricher, auxquelles je pourrais refuser de prendre part.

 

Prenons par exemple la non prise en compte de l’abstention comme message politique. Dans le cadre strict où le citoyen a le devoir d’aller voter, celui qui ne vote pas rejoint la cohorte des déserteurs derrière Ponce Pilate : puisqu’ils s’en lavent les mains, qu’ils ne viennent pas se mêler de la vie de la cité par la suite. Ceux qui ne trouvent aucune représentation pertinente dans la vie politique sont donc passés sous silence. C’est le première point d’une véritable dictature des mass-média quand la visibilité politique passe par les média.  Qu’à cela ne tienne, ceux-là peuvent parfaitement voter blanc ! Certes. À ceci près qu’en France le vote blanc n’est pas comptabilisé. Il ne compte pour rien et n’a aucun poids politique. Ah. Décidément, cela fait tout de même deux modes alternatifs d’expression qui sont ignorés. Et il ne m’appartient pas de décrypter la sourde oreille qui est prêtée à ces deux formes de contestation du menu politique ; je n’en ai ni la compétence ni la force.

 

Il reste donc à celui que le devoir du citoyen travaille d’aller voter. Voter pour qui ? Je ne m’attarde pas sur l’étrangeté d’interdire les rassemblements de la société civile autour du COP21 au nom de la sécurité tout en autorisant les bureaux de vote, qui sont des cibles faciles pour tout terroriste chevronné ; et pourtant. Et pourtant j’y trouve l’énergie de ce qui me fait hésiter. Aller voter pour quoi ? Faire front républicain ? 

 

Je ne trouve pas que les discours de Nicolas Sarkozy et Manuel Valls soient républicains. L’un a déjà illustré le nationalisme de ses idées en choisissant les pires conseillers idéologiques possibles, l’autre explique que l’Europe doit renoncer à son leadership humaniste et fermer les frontières aux émigrés venus de Syrie. L’un est le parangon de la corruption, l’autre tape du poing sur la table quand on ose déchirer quelques chemises à des personnes qui en mettent plus de deux-mille sur la paille au nom d’une compétitivité qui n’est qu’un chantage d’actionnaires. Et parlons de l’état d’urgence ! Nous sommes à trois semaines de ce régime et combien d’abus physiques, de destruction de biens privés, combien de discours racistes ou islamophobes dans la bouche de policiers qui sont lâchés en roue libre ? La brutalité ne manque jamais d’imagination. Cessons de nous tourner vers le nazisme — qui, non, n’a jamais été élu démocratiquement, revoyez vos fiches d’histoire — et regardons bien en face notre propre barbarie. Nos enfants nous demanderont-ils comment nous avons pu laisser faire ça ?

 

Ah, alors voilà : il faut aller voter pour nos enfants ! Afin que l’on puisse leur répondre que nous avons fait front contre l’horreur et la barbarie ! Mais comment ? En votant PS afin que ses pontes saluent « les encouragements et confirmations que le peuple français approuve la politique menée par le Parti Socialiste », appuyant la détermination des réformes sécuritaires engagées ? Je refuse de voter pour des personnes qui s’apprêtent à restreindre encore plus la liberté de leurs citoyens et ce dans une mesure que le Front National n’aurait jamais osé présenter dans un programme. En votant LR afin que ses pontes saluent « le besoin du peuple français à trouver des réponses plus fermes que celles apportées par le Parti Socialiste » ? Je refuse d’encourager Nicolas Sarkozy et sa troupe de fanatiques du Mariage pour tous dans leur bêtise identitaire et haineuse, qui n’a rien à envier au Front National en matière de réécriture de l’histoire et de fantasmes morbides à propos de l’histoire d’un pays qu’ils ne connaissent pas. En votant FN afin que ses pontes saluent « la victoire des valeurs millénaires de la France, de Charles Martel et de Janne d’Arc et l’exigence de la démission de toute l’intelligentsia PS/LR » ? J’avoue, coupable, qu’un rictus de mépris vient d’étirer ma bouche.

 

Pourquoi se prêter à ce jeu de mascarade ? Pourquoi exercer son droit de vote, puisque rien ne changera le cap pris par nos politiciens depuis trente ans ? Le changement a toujours été l’argument de vote d’un nouveau candidat — et pourtant rien n’a jamais changé dans le sens du peuple. Oui, je crois que Lionel Jospin eut changé bien des choses en orientant le fond du débat sur des préoccupations essentielles. Depuis quinze ans les deux grands partis de France ne s’échangent le pouvoir qu’autour des idéologies du Front National. Pourquoi ? Parce que la paresse et la haine sont les deux mamelles de la caste politique dirigeante, à laquelle elle s’abreuve largement. Pendant un temps, le vote « frontiste » a été perçu comme un « vote contestataire », et a pu être investi une décade durant d’un message que l’on avait retiré des formes « normales » de contestation (vote blanc, abstention).

 

Comme l'écrit avec beaucoup de pertinence Gorgio Agemben dans son livre L'état d'urgence, tome deux d'une réflexion sur L'homo sacer dans nos sociétés contemporaines, la solution de toutes ces interrogations se trouve sans doute dans la compréhension de notre réalité politique. Nous ne vivons pas en démocratie mais en dictature constitutionnelle. C'est-à-dire un régime qui laisse peu de place à l'expression de la vox populi et s'intéresse plutôt à l'instauration d'un roulement de dictateurs dont les pouvoirs sont encadrés par un texte normatif pensé pour protéger le peuple des abus de ce dictateur. La particularité en France étant que ce dictateur a théoriquement trois courants d'énergie, trois initiatives différenciées, qui sont les trois pouvoirs. À ce titre la cohabitation est sans nul doute la plus démocratique des formes de gouvernement dans cette dictature constitutionnelle. Le fait que le Parti Socialiste possède à peu près tous les niveaux de pouvoir politique tend à concentrer cet effet dictatorial. Ajoutons à cela l'état d'urgence où la police et l'armée se substituent à la Justice, bouclier du peuple, et nous aurons une situation bien curieuse de dictature de moins en moins constitutionnelle. À l'heure actuelle, je ne crains pas que le Parti Socialiste fasse un coup d'État*. Mais à quoi bon voter  dans ce régime dictatorial où les dirigeants ne sont pas liés à ceux qui les élisent par contrat de réalisation de leur programme ? Il leur suffit de promettre n'importe quoi pour accéder au pouvoir ; en quoi suis-je concerné par un quelconque devoir avec ça ?

 

 

Le Front National est l’arbitre de la vie politique en France. Voter pour l’un ou l’autre des deux grands partis ou voter pour lui, c’est voter pour le Front National. Je crois que l’abstention massive reste la seule possibilité de contester le paysage politique qui est le nôtre. Et pourtant, je me sentirais coupable d’avoir posé un tel acte que l’abstention. J’ai vingt-sept ans et ne me suis jamais abstenu — sauf aux départementales mais cela ne compte pas vraiment. Je n’ai pas de réponse définitive à la légitimité ou non de s’abstenir, en revanche je sais que cela ne regarde que moi et les tyrans affectifs qui déclarent « supprimer toute relation avec qui n’irait pas voter » sont, au fond, bien puérils et les chiens de garde d’un fanatisme que je ne préfère pas à ceux que je décrie si assidument.

 

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Songez qu'une caste peut prendre son temps pour écraser un peuple.

Songez qu'une guerre des « classe sociales » prend dix à quinze ans à se préparer.

Et songez qu'une fois prêts, les gouvernants n'auront aucun mal à détruire le peuple qu'ils méprisent.

 

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