« Enfin ! »

Le monde libre, texte d'Aude Lancelin paru tout récemment fait date. De toute évidence, la scène journalistique s'émeut et s'éprend de cet opus. Je réfléchirai, avec ceux qui me suivent, aux raisons qui font de ce texte une mèche allumée. Dans le même geste, voyons le travail de renversement scénique qu'il opère.

Parmi l’aride médiocrité des textes qui paraissent en foule et chaque année, sous les tonitruantes fanfares des trompettes commerciales, certains, parfois, méritent que l’on s’attachent à eux, voire même que l’on s’y arrête. Je veux parler de l’excellent cri de guerre d’Aude Lancelin : Le monde libre. Il faut se réjouir qu’enfin tel cri soit poussé, et si radicalement. Verso d’un discours trop longtemps univoque, ce texte taille en pièce la lisse enveloppe d’une société médiatique toute entière tournée vers sa propre (et sa seule) courtisanerie.

 

 

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Et voilà. Voilà qu’une espèce de folle furieuse a déchiré sa robe à corbeille, rassemblé les baleines de jonc ainsi arrachées pour y mettre le feu et brandit ce tison contre tous les aspirants mondains. Ce n’est pas qu’elle les menace, non, c’est qu’elle propage le feu. Or la crinoline brûle admirablement bien et, de loin, cela se voit : on s’en vient par tout le pays ricaner de ce lupanar de marbre appelé « monde de la presse ».

 

Le monde libre est une torche nécessaire, apportée au cœur même du système médiatique français et  il souhaite à la fois dénombrer ses problèmes, servir d’électrochoc et faire figure de panache blanc. Ainsi que notre vieux Henri de Navarre à la bataille d’Ivry, Aude Lancelin semble avoir pour vocation de rassembler autour d’elle les énergies journalistiques belliqueuses de ce début de siècle.  La lecture des pages 84 et 85 dressent un bilan qui nous encourage à imaginer que ces énergies ne seront jamais trop nombreuses :

 

« C’était en effet l’époque où la France, qui semblait en avoir fini avec l’avenir, était en train de se transformer en gardienne de cimetière de son propre passé, faisant visiter ses propres artères, où un sang vif avait autrefois coulé, comme on fait visiter un caveau. » (p. 85)

 

Cela n’est pas sans rappeler ce qu’écrit Camille de Tolédo dans l’exact même temps d’écriture (la même anée de parution, 2016) :

 

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« Nous avons été tels des promeneurs dans un cimetière. Nous avons médité sur la faute, sur le meurtre, sur la destruction. Dans ce cimetière du XXe siècle, nous avons ressassé une culpabilité qui coïncidait, croyait-on, avec notre civilité, notre culture retouvée. Deplorer ce qui a eu lieu, se souvenir de ce qui fut détruit… Nous nous sommes enfermés, ce faisant, dans le cimetière d’une présent sans avenir, un présent occupé par le passé : un renoncement à l’avenir devenu, pour l’Europe, moralement souhaitable. Un non-pouvoir éthique, autrement dit, pour une époque de l’après. » (Les Potentiels du temps, 2016, p.34)

 

N’est-ce pas ce renoncement à l’avenir et cette satisfaction dans le passé, ce refus de continuer l’histoire qui défait l’histoire, l’art et le projet de civilisation ? N’est-ce pas là le précipice de la postmodernité ? Dans ce refus, la parole rapide et efficace, celle qui n’est ni documentée ni savante mais efficace prend le pouvoir ; ce que Bataille sanctionne d’une phrase pudique mais brûlante : « Une vision immédiate de la vie est pauvre, comparé à celle que la réflexion et l’art de l’historien élaborent ». Nous verrons qu’il donne un rôle au journalisme que le journalisme biaisé (et que fustige le texte d’Aude Lancelin) se réjouira de corrompre. Entre : 1. dénonciations indirectes (l’auteure fait le choix de changer certains noms des différents acteurs du récit véritable) 2. descriptions directes de mécanismes tels que la peur de l’extrême droite comme rouage électoral, l’absence d’authenticité ou le limogeage des idées par de richissimes investisseurs 3. l’exhibition des agencements politiques du système médiatique (logique de protectorat, féodalité du capitalisme, témoignages au plus vif d’un féminisme de premiers secours et d’une lâcheté de seconde main) et  4. l’attaque sans fard de vastes putsch tels que ceux d’Alain Finkelkraut, Éric Zemmour ou encore Bernard-Henri Lévy qui en prennent convenablement pour leur grade (à juste titre, diront ceux que le texte aura dressé sur leurs argots, le poing levé) : c’est moins un livre qu’un brûlot que le lecteur tient entre les mains. Cette lecture pourrait difficilement passer pour non-partisane !

 

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Contrairement à ce que laisserait croire la distribution de la parole publique en France en 2016, ceux que ce texte heurte et choque ne sont pas légion. Non. Sont au contraire légions tous ceux qui se diraient, se diront « Enfin ! » à cette lecture. Qu’ils fussent ou soient simples spectateurs de la société civile, et là encore, parmi ceux-là, qu’il s’agisse des consommateurs ou des acteurs de l’arrière-monde intellectuel — du hors-monde médiatique — un grand nombre parmi les cerveaux encore en éveil s’exclameront « Enfin ! ». Non pas que ce long article incendiaire puisse se recevoir comme une fin en soi mais qu’une intelligence, ici, celle, acérée, redoutable, d’Aude Lancelin, ouvre le ventre pourri de ce monde et permette à tout un chacun d’en regarder les viscères tomber. Elles ne sont pas très vaillantes — et la seule parution de ce texte sous forme de livre en témoigne. Enfin, enfin quelqu’un déchire la chrysalide pour nous montrer comme le papillon qui s’y prélasse n’est qu’une méchante et vilaine mite nihilophage, boursouflée de sa propre importance et sourde à tout ordre qui ne soit pas donné dans le cliquetis de l’or et la grossièreté d’un pouvoir au grand jour.

 

Espérons que ce texte ne soit que le premier des récits directs d’un horizon de putréfaction, de corruption et de conflits d’intérêts (intérêts qui s’accordent très bien pour quitter vite les rives du conflit, où le peuple termine en dindon de la farce). Car c’est tout un monde à bascule que le discours féroce d’Aude Lancelin ridiculise, un monde à bascule qui se gargarise d’avoir le même mouvement qu’une toupie folle ou qu’un godemichet mécanique — c’est égal. Odieux carnaval ou saturnales cyniques, toutes les instances s’y mélangent pour se brouiller, afin que du grand ordre capitaliste une féodalité anarchique uniquement fondée sur l’argent puisse régner — et cela fonctionne fort bien. 

 

Il n’y a plus guère de noblesse d’âme, plus de valeurs, plus de grandeur : il n’y a plus que l’utilitarisme, fonction monnayable par excellence, qui permette de croître et d’avoir droit au relais dans ce système de diffusion non plus verrouillé mais cadenassé, bardé de fer, de famine et de violence. L’État, neutre et bienveillant ? Qu'on m'attache ou bien j'éclate de rire jusqu'à la mort ! Mais enfin... Voyons... Mais l’État n’est rien, sinon un principe d’organisation sociale par la répression, tout manipulé par des hommes dits de pouvoir, formés par et pour l’exercice du pouvoir. François Hollande s’inquiétait en personne des mécanismes à l’œuvre dans deux journaux de gauche (Le Président qui croyait à la presse, pp 179-186) et participe plus ou moins directement, absurde « roi nu », à l’exclusion de l’auteure hors de la rédaction de « l’Obsolète ». L’intelligentsia ? Cela fait longtemps que des acteurs comme Paul Ricœur ou Emmanuel Todd sont priés de parler en silence, à la faveur des « nouveaux-philosophes » et de leurs bacchantes polémistes que sont les jumeaux infernaux « Zemmy & Finky ». Nous retiendrons cette saillie réjouissante : « À maints égards, on aurait pu dire que Bernard-Henri Lévy était entièrement remisé. Dans un inconscient français sans doute encore imprégné par la cour du Roi-Soleil, un « ridicule » public était manifestement plus grave que trente années d’impostures intellectuelles maintes fois dénoncées par les voix ls plus autorisées du pays. » (p. 132) Le roi est nu et les enfants le savent, certes ; et cependant le public continue de le célébrer. Lui offre-t-on d’autre choses à contempler ?

 

Dessinateur : Nawak (dont la fan-page est disponible sur FB) Dessinateur : Nawak (dont la fan-page est disponible sur FB)

 

Il n’est pas utile de passer les différents aspects de la critique au crible, ni de les nommer tous, mais évoquons quelques titres : Non serviam, Fini de rire, La domesticité publique pour ceux qu’il faut prendre, hélas, au premier degré. D’autres sont plus imagés (Le Narcisse de Bilda, Le triangle des Bermudes de la pensée), ironiques, d’autres encore sonnent terriblement (Dieu vomit les tièdes ou Destruction d’un monde). La peinture de la société que propose l’auteure n’est pas réjouissante, je l’ai déjà écrit — et toutefois elle réjouit. Comment ? Par ce scandaleux et rassurant soupir de soulagement que poussent sinon une génération entière, au moins celles et ceux qui aspirent à la liberté et veulent en découdre : « Enfin ! ». Ces trente années d’imposture(s) intellectuelle(s) imputées à Bernard-Henri Lévy ne sont pas seulement les siennes : c’est tout un âge de bêtise et de brutalité. Enfin, nous cessons d’être emprisonnés dans nos têtes. Une voix dissonante fait ressentir le vaste mensonge politique dont nous sommes les cobayes.

 

Il s’agit de cette révolution réactionnaire dont on parle ici et là, dans les endroits où l’on pense en silence. Georges Bataille écrit comme toute révolution n’est qu'un « déchaînement de la violence armée [qui] va mal avec le souci d’enrichir un domaine dont la paix assure seule la jouissance ». Ce domaine de la paix, c’est l’art. L’histoire. La philosophie. Tout ce qui n’est pas utile. Il poursuit en dotant le journalisme d’un rôle magnifique et charismatique : « Les journaux se chargent alors de donner sa figure à la destinée de l’homme : la ville elle-même, non les héros de tragédies et des romans, donne à l’esprit ce tremblement que d’habitude les figures imaginaires nous procurent. » (La littérature et le mal, Sade, p.78). En quelques sortes, à la question de Juvénal : « Quis custodiet ipsos custodes ? », la réponse est peut-être selon Georges Bataille : « les journalistes ».

  

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N’est-il pas question d’une ambition magnifique ? Une intendance noble et authentique que le journalisme pourrait avoir à cœur de remplir avec ces idéaux qui présidèrent à la fondation d’une presse d’après-guerre ? Non. Le journalisme de notre temps, et décrit par Aude Lancelin, prend la tangente inverse et corrompt même les élans des pères de la presse postmoderne. Ces journaux qui se substituent volontiers à la littérature au point de la confondre tout à fait, de l’assigner, de la diriger même (qu’est-ce qu’un Finkelkraut sinon la lie du journalisme réactionnaire, sioniste et raciste ? Est-ce un écrivain ? Un artiste ? Le voilà admis à l’Académie Française !) et qui hypothèquent pour les intérêts de quelques uns la santé, l’avenir et la liberté intellectuelle de trois décennies de français. Les temps de violence ne sont pas propices à la réflexion, à l’édification d’une pensée admirable et belle. Où sont les écrivains, les artistes, les philosophes, les historiens qui devraient participer à ce grand œuvre nécessaire qu’est le journalisme — et l’apaiser !Ils frémissent, ils parlent (je pense notamment à Laurence De Cock ou Grégory Chambat), ils grondent et la fumée des crinolines ne manquera pas de leur donner du cœur à l’ouvrage (ils foutent le feu à un autre palais de marbre, dit « le monde de la pédagogie »). 

 

En effet, Aude Lancelin ne se satisfait pas de nommer ou décrire ce qu’il y a de pourridans le journalisme, ni même de résumer la politique de gauche à l’épouvantail de l’extrême-droite. Elle va sous les surfaces et montre les rouages qui produisent les absurdités de ce spectacle de marionnette (« Maintenant, il faudra toujours dire la vérité », pp. 91-99, expression entendue à l’issue des élections présidentielles de 2002) et elle agresse toute la méthodologie de notre temps. Une révolution frémit sous ces pages.

 

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Ce choix de montrer ce qui est ob-scène (construction à partir d’étymons latins, littéralement hors de scène) renoue avec l’un des éléments fondateurs d’une démocratie qui ne soit pas trop malsaine : la transparence. Dans le Dictionnaire qu’il rend disponible à la fin de l’essai L’art du roman, Kundera a ce mot sur la transparence : 

 

« Règle : plus les affaires de l’État sont opaques, plus transparentes doivent être les affaires d’un individu ; la bureaucratie bien qu’elle représente une chose publique est anonyme, secrète, codée, inintelligible, alors que l’homme privé est obligé de dévoiler sa santé, ses finances, sa situation de famille et, si le verdict mass-médiatique l’a décidé, il ne trouvera plus un seul instant d’intimité ni en amour, ni dans la maladie, ni dans la mort. Le désir de violer l’intimité d’autrui est une forme immémoriale de l’agressivité qui, aujourd’hui, est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à l’information devenu le premier des droits de l’homme) et poétisé (par le beau mot : transparence). » (L’Art du roman, p.178)

 

Le journaliste qui ne jouit pas de la sympathie ou de la bienveillance de la tête bureaucratique de la pieuvre ne saurait demeurer dans l’anonymat : on le jette, ainsi que dans le film Le meilleur des mondes, dans l’arène médiatique et on dit tout de lui : sa sexualité, son caractère, ses humeurs, on lui crache dessus, malades et enrhumés si possibles — et il en va ainsi contre toutes les voix qui refusent de geindre ou rugir au diapason de l’État. Aude Lancelin a ouvert une brèche ; non qu’elle ait écrit quelque chose d’absolument scandaleux mais qu’elle ait violé un tabou.

 

« Cette lecture pourrait difficilement passer pour non-partisane ! », ai-je écrit tout à l’heure.

 

C’est que notre époque est au paraître. Oui, bien sûr, le texte de Aude Lancelin est partisan ; et heureusement !Heureusement car enfin ! l’honnêteté, la rigueur et l’intransigeance s’expriment. Il a su percer le nuage poisseux de cette cloche de pollution qui pèse depuis trente ans, insidieusement mais de plus en plus lourde et de plus en plus opaque, sur la France de la pensée. Pour ma part, je me rallie à ce panache qui, s’il n’est pas blanc, garde l’ambition d’atteindre à l’être. Toute information est partisane et le lent et gourd mouvement dont Le monde libre décrit peut-être le geste final a permis qu’une société prétendument plurielle, riche et bigarrée soit devenue l’espace d’expression d’un seul pouvoir, d’une seule préoccupation, d’un seul enjeu : ceux d’une caste. 

 

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 L’obscénité prise au sens étymologique présente bien des promesses (et des frustrations) à l’intellectuel postmoderne: demeurer caché pour écrire en toute sécurité. Nous ne trouverons pas d’intellectuels sincères qui soient célèbres, c’est-à-dire célébrés par cette société mass-médiatique. Comment pourrait-il en être autrement sans un formidable malentendu ? Comment la foule d’une part et les industriels, capitalistes, d’autre part pourraient donner leurs voix, leurs concours et leur humanité à quelque ouvrage désintéressé, tourné vers l’art, tout à fait inutilement ? Si le travail, la rigueur, l’entièreté ou les convictions sont des qualités que l’on trouve difficilement pures — absolument tenues hors de toute contamination féodale — dans l’arène publique où croissent les petites, moyennes et grandes importances publiques, il est tout à fait courant de les trouver à l’œuvre dans ces palais discrets et merveilleux qui opèrent en retrait. Il n’est pas question de parler d’écrivains, philosophes ou journalistes qui ne parviennent pas à se faire entendre : ceux-là participent déjà à la logique politique de l’État. Ils cherchent à tout prix l’accès au mégaphone promené ça et là par le corps gigantesque et gangréné de l’État, qui seul répand la voix par-delà les ondes individuels et le réseau social primitif (l’antique et fameux bouche-à-oreille).

 

Aude Lancelin est certes partisane mais c’est être parfaitement malhonnête que de le lui reprocher : la parole d’en face occupe tout l’espace médiatique et s’est glissée dans toutes les écoles. L’absence d’éducation, de connaissance historique des mécanismes politiques et idéologiques de ces trente dernières années abandonne à lui-même tout candidat à la connaissance et à la liberté. Peut-on penser librement si notre nourriture intellectuelle est chaque jour empoisonnée par les propos insidieux mais bien présents du néo-libéralisme qui, ainsi que de paisibles mantras progressistes, se glissent partout ? « L’école a besoin de l’entreprise ! » « L’État doit être rentable ! » « L’ordre ne se laissera pas dicter par une bande de hippies ! » « La croissance est nécessaire ! » « Le monde de l’entreprise doit être simplifié » « Ne reste pas seul, participe à la collectivité ! » « Ferme bien ta gueule mon coco ! » Autant de commandements, en apparence anodins, d’une idéologie qui a tous les aspects d’une religion et ne tolère pas qu’on lui échappe. Il n’y a qu’à voir comment le rire ou le silence recouvrent celles et ceux que le système n’intéresse pas depuis trente ans. Il n’y a qu’à regarder le mépris que l’on jette sur ceux qui se maintiennent ob-scène et l’admiration béate et ridicule que l’on prête à la moindre visibilité. Car je suis bien là, toujours, dans la perspective de la problématique soulevée par Le monde libre : je vais maintenant plus loin, avec un exemple dont certains pourront juger. Les chiens de garde aboient, la pensée passe.

 

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Il y a bientôt quarante ans (juste avant que les « nouveaux philosophes » n’imposent leur absence d’utopie), une formation intellectuelle et politique féconde et riche fut fondée : l’Union des communistes de France marxistes-léninistes. Pour le projet de cette démonstration, je ne retiendrai que quatre des acteurs principaux et dans cet ordre : Sylvain Lazarus, Natacha Michel, Pierre-Noël Giraud et Alain Badiou. Aujourd’hui, que ce soit auprès des communistes contemporains (ce que l’on appelle des « vieux-marxistes » qui souhaitent revenir à la pensée première de Marx, dépouillée de toute interprétation léniniste, soviétique, excluant tout appareil d’État), des membres du Parti Socialiste ou du reste de la droite française, parler de ces personnes fait sourire ; sourire ou indiffère puisqu’ils ne sont pas célébrés. De fait : qui les connaît ? Alain Badiou, oui, sans doute, puisqu’il passe obstinément et en boucle sur les écrans de télévision, dans les émissions de radio et écrit à tour de bras dans différents journaux. Mais les autres ? Pierre-Noël Giraud, éminent économiste à qui le Monde économique a dernièrement réclamé une tribune sur et contre le « négationisme économique » face à Pierre Cahuc, et dont les interventions dans la presse sont régulières. Sylvain Lazarus, oui, sans doute, peut-être connu pour son Anthropologie du nom et ses travaux d’anthropologue. Et Natacha Michel ? Romancière précise, essayiste redoutable, agrégée de philosophie et ancienne professeure de philosophie. Mais qui sont ces parfaits étrangers du star-système ?

 

D’ailleurs, sont-ils bien catholiques ? Ça, pour ne pas l’être ils ne le sont pas du tout. Figurez-vous qu’en plus d’avoir participé à un truc de « rouges chinois » dès les années soixante-dix (le maoïsme), ils se sont obstinés jusqu’au début du XXIe siècle ! Ah, n’est-ce pas qu’ils sont ridicules ? Ils se trompaient et ils ont continué, les pauvres ! À la fin de l’UCFML, en 1985 (triomphe des « nouveaux-philosophes », dans la chronologie mass-médiatique et la mode des plateaux télévisuels pour parler de livres se développe), une unité plus petite et plus radicale encore se forma à partir de l’UCFML et choisit de tirer le bilan de l’échec du maoïsme : l’Organisation Politique. Selon ses membres (les quatre choisis s’y retrouvent), le maoïsme n’a pas réglé la question de l’État. Du marxisme au maoïsme, une seule nervure conflictuelle entrave le principe révolutionnaire : quid après la révolution ?

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Comment métamorphoser le principe révolutionnaire en promesse d’un monde stable ; comment régler la question de l’État ? En 2007, tout récemment, donc, l’OP elle-même se dissout. Alain Badiou se met à fréquenter les sphères médiatiques, les autres non ; d’où la différence de célébration et l’écart de célébritéSi j’écris ici que j’ai écrit une lettre, un jour, à Alain Badiou, et qu’il m’a répondu, une sorte de révérence accidentelle m’est à peu près acquise ; si je dis que j’ai la chance de compter parmi mes amitiés celles, précieuses, de Natacha Michel et Pierre-Noël Giraud, on me demandera une banane ou l’heure.

 

Toujours dans la perspective de cet « Enfin ! » provoqué par le texte revigorant d’Aude Lancelin, la somme romanesque de Natacha Michel a de beaux jours devant elle. Elle n’a jamais cédé au désir d’être célébrée, qui aurait empiété sur la nécessité de bénéficier de conditions monastiques pour écrire une œuvre qui soit à la fois précise, serrée, violente et tranquille. La lecture de textes comme Le repos de Penthésilée (Gallimard, 1980) ou Plein Présent (Verdier, 2013) participe à un ralliement proche de celui auquel invite Le monde libre : celui d’une lutte contre un système machiste, réactionnaire, féodal, brutal et innocemment fasciste, c’est-à-dire capitaliste. Sans besoin de connaître le militantisme politique de Natacha Michel, ses romans témoignent de cette volonté de refuser une idéologie qui, avec l’effondrement de l’idéal du maoïsme, n’a plus connu d’antagoniste suffisamment menaçant pour le brider. Et le néo-libéralisme a bientôt muté, excité par les radiations venues des décombres de l’URSS, en ultra-libéralisme ; monstrueux enfant de la modernité et du clientélisme, ère politique du postmoderne.

 

 © Émilie Tonto © Émilie Tonto

 

Comment peut-on poursuivre une œuvre ob-scène ? Pourquoi écrire si l’on est cantonné à son seul palais et aux amis et habitués de ce palais ? Dans l’environnement proche de l’auteure du pamphlet qu’est Le monde libre, il y a suffisamment d’acteurs importants pour propulser cette langue, sinon sur le devant de l’espace de célébration, au moins dans un espace de diffusion. Le hasard des rencontres n’a pas fonctionné, de toute évidence. Cette grande bataille qui sera celle du « quatrième âge », où les numénoriens ont semble-t-il encore trop prêté l’oreille à quelque nouveau lieutenant de Melkor, déjà devenu le noir Morgoth, a pourtant besoin de toutes les forces du monde libre : celui qui pense depuis la pluralité des sources, qui aime la pensée et ne distille d’esprit politique qu’au travers de l’art. La politique comme seule fin du politique est un fascisme : l’exercice de la force par la quête de la force. On ne peut poursuivre d’œuvre obscène, en toute patience et inlassablement, que par cette très vieille qualité de l’humaniste, à peu près oubliée en ces temps de réjouissance eschatologiques : l’optimisme.

 

Pour méthode (qui signifie chemin, en grec) à notre époque, peut-être, n’oublions pas les premier mots du poète :

 

« Do not go gentle into that good night… »

 

Car il faut y entrer, sans se préoccuper de ce qu'il advient de nous, et y briller. Même si nous nous trouvons obscurément tenus loin des regards par une farandole de trous noirs. Telle une Pénélope astronaute, Natacha Michel poursuit son métier, cousant et brodant les fils de l’intertextualité, inlassable et subtile, discrète et souriante (car c’est une plume et une femme qui fait immensément sourire) et c’est encore une raison de célébrer cet Ohm de soulagement : « Enfin ! ». Si les temps d’imposture mettront du temps à remonter dans leurs vaisseaux de roches et de sel, comme la marée repart, les premières tentures qui nous cachaient les étoiles semblent se décrocher et commencent à tomber. Dans le prolongement de ce texte d’Aude Lancelin tout un monde que dissimulaient ces opacités pouilleuses et putrides pourra venir en scène. Parmi l’ensemble des scintillements que nous aurions intérêt à réaliser, il y a Natacha Michel, Penthésilée-Pénélope et autre Sigourney Weaver moderne ; et beaucoup d’autres qui n’ont pas rejoint l’une de ces cours marbrées. Là, à l'abri des regards mais aussi à l'abri du feu, ils écrivent des mondes libres

 

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PAM.

 

 

 

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