La fiction du politique

La fiction semble l’emporter sur le réel, alors que de grands et forts penseurs essentiellement outre-Rhin — c’est tragique — prirent de front les enjeux qui permettraient de se conforter dans le réel. Ils produisirent une telle diététique, un tel curriculum vitae potentiel ou nécessaire, une telle masse de livres à lire — ce qui est très fatiguant — qui apprennent comment vivre avec cette verrue

La fiction semble l’emporter sur le réel, alors que de grands et forts penseurs essentiellement outre-Rhin — c’est tragique — prirent de front les enjeux qui permettraient de se conforter dans le réel. Ils produisirent une telle diététique, un tel curriculum vitae potentiel ou nécessaire, une telle masse de livres à lire — ce qui est très fatiguant — qui apprennent comment vivre avec cette verrue pustuleuse qu’est la raison, qu’on a plus vite fait de se vautrer dans la paresse en se passant de raison. C’est-à-dire : l’approximatif d’une existence superficielle, fictionelle, inventée — les plus astucieux de ces rampants parlent d’une vie poétique. Les plus géniaux — le plus génial — des philosophes parle quant à lui, parlera, d’une vie en partie dionysiaque.

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La suspension volontaire de l’incrédulité

La fiction est un formidable matériau de construction du réel. Elle pose d’entrée de jeu différentes conditions à sa réalisation. On ne saurait s’approprier sa narration si l’on n’accepte pas ses paramètres : de monde, de personnages, de dynamiques, etc. Qu’il s’agisse de l’œuvre écrite, traduite ou non, ou du film, sera-t-on surpris de voir un elfe faire de la magie dans le monde de Tolkien ? Non. On tolérera quelque entorse en reconnaissant que le monde de Tolkien est aussi vaste que riche et le Silmarillon débordant de surprise. En revanche, un elfe faisant de la magie n’aura pas sa place dans la trilogie de Matrix. Néo a suffisamment à faire avec le Mérovingien, les différents programmes de contrôles, l’agent Smith qui s’émancipe pour équilibrer l’équation, pas besoin en plus d’une grande et belle blonde en robe blanche qui se balade pieds nus sur les toits des buildings en brandissant une fiole lumineuse. Et puis, surtout, cela dérangerait le spectateur.

 

Les exemples peuvent être multiples mais ceux-là suffisent : instinctivement lorsque le lecteur ou le spectateur entre dans un monde, il en accepte les définitions et, surtout, il choisit de « suspendre son incrédulité ». Ce que Coleridge écrivit en 1817 dans sa Biographie Littéraire :

 

« [...] it was agreed, that my endeavours should be directed to persons and characters supernatural, or at least romantic, yet so as to transfer from our inward nature a human interest and a semblance of truth sufficient to procure for these shadows of imagination that « willing suspension of disbelief » for the moment, which constitutes poetic faith. »

 

Ce « willing suspension of disbelief », littéralement « volonté de suspendre l’incroyance », la théorie littéraire française l’a traduit par « suspension volontaire de l’incrédulité ». C’est-à-dire que toute personne se faisant spectatrice d’une fiction accepte spontanément les codes de la fiction ou en délaisse le récit. Cependant accepter l’amplitude ne signifie pas se soumettre et la culture geek s’est beaucoup emparée de cette phénoménologie de la fiction pour produire ce qu’un snob appellerait volontiers, et en frétillant des paupières, de la « méta-fiction ». Que l’on prenne un pirate comme Mozinor, coupable de nombreux et brillants détournements, ou des espaces dits de fan-fictions, les mondes fictionnels s’entrecoupent à partir d’un socle commun. La culture se partage. Par exemple Hugo Weaving qui sévit dans les deux mondes cinématographiques sus-cités, est à la fois Elrond dans l’un et l’agent Smith dans l’autre, mais il est aussi V dans l’adaptation de V pour Vendetta. L’acteur devient support de méta-signes pour un nouveau « pacte de lecture » — Philippe Lejeune baptisera ainsi la fameuse suspension. Le lecteur et l’auteur nouent un contrat qui détermine les liens sacrés de l’acte de lire. 

Qu’est-ce qu’un texte ? 

L’étymologie du mot « texte » est fort connue des littérateurs et autres agités plumifères intellectuels et passe par le mot latin « textus », c’est-à-dire textile, texture, tissu. En d’autres termes, le texte est un réseau de fils. À ce sujet, Julia Kristeva a suffisamment écrit et nous ne pouvons que renvoyer à son percutant Semeiotikê, Recherches pour une sémanalyse 

Le principe d’un texte, donc, est de référer régulièrement à la trame déjà constituée. Le métier à tisser continue de produire du sens et du récit (c’est-à-dire hiérarchisation et structure de sens) au fur et à mesure qu’il avance et la narratologie appelle cette fibre en action de l’intertextualité. Stricto sensu : ce qui se trouve entre les textes et qui ajoutent du sens au sens. C’est là, par exemple chez Mozinor, que Hugo Weaving appelant Viggo Mortensen aka Aragorn « Monsieur Anderson » fait une blague intertextuelle. La plupart des gens qui le voient rient. Parce que l’intertexte appelle à un code culturel de connivence et fait du méta-texte ; c’est-à-dire du texte sur le texte. Le public rit parce que le méta-texte est porteur de sens et pourrait tout à fait ouvrir sur une fan-fiction délirante où l’agent Smith de Matrix serait en fait l’Elrond du Seigneur des Anneaux, équivalence révélée, portée — trahie, même — par l’acteur qui les incarne tous deux, Hugo Weaving. 

Bien sûr, tout cela n’est qu’un sourire ironiquement jeté dans la démonstration, mais l’idée est là : l’intertexualité est occasion de méta-texte et donc de nouveau récit signifiant, pour peu que l’on s’y intéresse voire y prenne du plaisir. Car c’est là le secret de tout pacte de lecture : le plaisir d’un nombre suffisant de lecteurs/spectateurs.

Pourquoi la fiction ? 

Il y aurait bien des recherches à faire qui permettraient de déterminer le premier point de fiction de l’homme, et des idéologies bardées de fer et de piquants jouiraient à s’y fracasser sous le tonnerre des dieux. Car précisément, il nous faudrait chercher du côté des différentes strates de la relation au surnaturel — ce que l’on appelle pompeusement — et à juste titre — « Le mythe ». Selon l’orientation de la culture à laquelle on réfère, les organisations politiques ont prétendu régir ou non l’accès à la poésie. Les plus sympathiques — au sens philosophique comme au sens de la philosophie de comptoir — ont sans nul doute été les polythéistes. Vers le deuxième millénaire avant notre ère naît une passion immodérée pour l’unicité et le zoroastrisme perse se répand comme un feu dans les cœurs et les têtes de l’est de la Méditerranée. Ce feu sourd qui déchira les peuples trouvera son aboutissement dans le triple monothéisme que nous connaissons désormais.

Le laïciste facile revendique assez spontanément que la religion contient les maux de l’espèce humaine ; celui qui fait un peu d’Histoire et, plus que cela, un peu d’Histoire des religions, de la philosophie ou des sciences sait tout ce que la liberté doit au principe religieux. Car c’est avant tout une organisation des signes du réel qui produit un sens — une sémiotique. Qu’on le prenne au sens le plus primitif, c’est-à-dire superstitieux : la foudre frappe tel arbre parce que tel dieu n’est pas content, offrons-lui des fleurs, des bœufs, une femme ; ou qu’on le prenne au sens moderne, c’est-à-dire scientifique : la foudre frappe tel arbre parce qu’il y a un différentiel de charge électrique dans l’air qui s’effondre, planquons-nous sous des fleurs, des bœufs, une femme ; la religion commença sans doute comme une intelligibilité du réel. Une intelligence du monde. 

La représentation dans une logique divine permettait d’expliquer un phénomène, de produire un récit susceptible d’être compris. Mais n’entrons pas en théologie.  

Sur un processus d’adhésion religieuse ou simplement par le pragmatisme, déjà, d’une proto-science, la fiction naquit sans doute très vite dans l’aménagement de l’espace social afin d’interpréter le contre-intuitif. Plus tard les sciences produisent un récit plus crédible et des protocoles de contradiction permettent bientôt une rigueur et une exigence telles que la place au doute est de moins en moins permise. Soulignons une troisième fois : la superstition — qui permet de produire du sens à partir de phénomènes dont, de toute évidence, les mécanismes nous échappent, ou dont certaines informations capitales nous manquent — un réseau de trames narratives, une véritable mythologisation des anecdotes qui l’entourent, cela s’appelle la fiction. 

« Take back our purpose » 

Roland Barthes n’a pas seulement révolutionné la question linguistique et sémiotique, il ne s’est pas contenté non plus d’être un écrivain généreux, il a notamment — surtout, pour les mythologues — posé les bases d’une pratique tout à fait bouleversante avec ses Mythologies. Prenant des phénomènes communs, il écrivit une série d’interprétations de mythèmes modernes en les interrogeant sous le sens d’une culture chaotique mais unie. Le catch, le vin et le lait, Adamov et le langage, etc, sont autant d’occurrences, de signifiants d’une nouvelle mythologie, d’un nouvel alphabet crypté du monde qu’il se propose d’interpréter. Bien entendu, chacune de ces entrées ne sont que des anecdotes à l’échelle de toutes celles qu’il aurait pu — qu’il aurait du ! — traiter, mais ce sont surtout les prises d’une méthodologie analytique ou interprétative : une méthode de construction de sens, ce que l’on appelle communément une science. Hélas il n’en a pas livré le protocole expérimental et il est mort bien trop jeune. 

Le processus des mythologies est sensiblement identique à celui du scientifique ou du religieux : il créé des réseaux d’équivalence, d’interprétation, des généalogies qui donnent du sens et inscrivent les phénomènes dans une chaîne sinon causale du moins structurelle. Les mythologies barthiennes expliquent les disparités qui semblent à première vue éloignées par mille années et par des cultures trop antinomiques. Elles envisagent l’idée que l’on en revient toujours à interpréter les signes du réel de la même manière et donnent une ligne directionelle au réel ; un but. Or toute fiction a besoin d’un but pour exister — et nous repensons à l’obsession de l’agent Smith de Matrix : « take back our purpose » ; dans une des nombreuses scènes d’anthologie, la première lors de laquelle il attaque Néo à l’aide de plusieurs lui-même.

Posséder, prendre, donner ou décréter le but d’un discours est un mécanisme sémiotique fort puisqu’il permet de construire une narration de l’action. L’écrivain est responsable de cette clef de voûte dans son œuvre et plus elle s’intègre naturellement dans le récit, plus il aura de lecteurs ou de spectateurs. L’intertextualité sert de saveur supplémentaire, de sel intellectuel qui permet au lecteur ou spectateur de prendre un plaisir encore plus grand — dans un monde idyllique uniquement composé de lecteurs et spectateurs intelligents et cultivés.

Le bavardage pour toute action

Revenons maintenant sur le bon et calme plancher de notre époque. Qu’il s’agisse de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Valls, François Fillon ou Marine Le Pen ; pas un n’échappe à cette règle du « pacte de lecture » : ils nous intègrent tous dans un récit que teintent spécifiquement les écoles idéologiques de leurs traditions politiques. Tous sont dans la fiction, tous se défendent de s’y trouver et tous accusent les autres d’y vivre. Ainsi tentent-ils d’inscrire leur rhétorique dans la vérité, dans l’histoire, dans le progrès ou n’importe quel avatar qui donne du sens à notre quotidien. Ils vont même jusqu’à affirmer que, eux, contrairement aux autres, savent ce qu’est le réel

L’affrontement des discours politiques, au fond, se résume à cela, et ne porte pas sur des ambitions culturelles, des convictions, des projets politiques, idéologiques voire de civilisation — goûtons l’inflation sémantique. Tous ces discours sont uniquement tournés vers un but car, à l’instar du texte de fiction, la vie politique est assujettie à la perpétuelle démonstration de sa nécessité. Pour quel but avons-nous vraiment besoin de toute cette activité politique ?

Tout l’enjeu de ce déchirement dans l’arène médiatique repose donc sur la question de savoir si tel.le ou tel.le candidat.e est crédible. Chacun de ces acteurs fait le jeu d’une perpétuelle intertextualité du feuilleton politique et mythologise les non-déclarations, les non-événements et tout le néant anecdotique qui occupe la scène publique. Nous avons bien vu comme tous ces discours ne sont que fiction et comme ces candidats n’incarnent guère plus qu’un rôle de narrateur qu’ils échangent comme un ballon. 

Pierre-Adrien Marciset 

07.12.2016

 

 

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