Pierre-Adrien MARCISET
Professeur certifié de français, Doctorant, Étudiant en Théologie, Romancier, Essayiste.
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Billet de blog 10 janv. 2015

Contre la peine de mort.

Pierre-Adrien MARCISET
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 « Il faut être crétin ou salement malhonnête,

pour trouver une oppression insupportable

et juger l'autre pleine de poésie »

Virginie Despente

Tout principe est Totalité.

Pourquoi rougirais-je d'accorder à tous les hommes le même amour, et de ne tolérer d'aucun ni la haine ni la violence ? Comment justifierez-vous de vous féliciter de la mort arbitraire d'un homme ; que faites-vous des droits que vous réclamerez pour vous-même, et des principes de civilisation ? Ah vous les balayez ? Ah je ne suis qu'un "petit moralisateur" qui montre du doigt comme votre réjouissance est malsaine et barbare ? Alors vous êtes pareils à eux dont vous fêtez la mort et qui s’enchantaient d’avoir tué ceux dont vous déplorez la disparition. S’ils n’étaient qu’ordures, ces fous convaincus par des motifs sans raison, vous êtes bien pire car vous, vous prétendez raisonner.

En se mettant du côté de l'intelligence, on a quelque responsabilité : on doit se justifier. Trouver l'appui de vos opinions dans le pathos et la haine ne vous met pas de ce côté : au contraire. Or il n'y a rien qui puisse justifier que l'immense machine de l'État, terrible et titanesque, mette un individu à mort. Qu’il porte l’étoile du shérif, la cagoule du bourreau ou le foulard d’un bandit de grand chemin, un meurtrier n’est jamais qu’un assassin. Vous qui dansez sur des cadavres, je vous souhaite de n’avoir pas à tomber sous le couperet de votre justice hypocrite. Vos cris de haine ne sont que des cris de haine, quoique vous tentiez de les vêtir des attributs de la Justice — divine ou naturelle , en quelques sortes ; bref, qui corresponde à votre critère subjectif et particulier de justice. Vous n'êtes que xénophobes et le prétexte de l'étranger extrémiste vous fait perdre toute rigueur éthique et devenez l’extrémiste supposément légitime. De plus je n’ai jamais su rire et chanter dans un tombeau ; et c’est la tombe symbolique de la grandeur morale qui vient d’être élevée par votre vacarme superstitieux. Encore nous n’évoquerons que rapidement les détails de vos chants : vous trouvez drôle que ce fût dans une imprimerie, vous eussiez préféré un kebab ou une épicerie kasher — Ciel ! que vous êtes bas et laids !

Je ne suis qu’un petit moralisateur. Rester au contact des grands principes humanistes et rationnels qui ont fondé nos républiques et notre Démocratie, pour ainsi dire le critère civilisationnel à partir duquel on fait croire à nos enfants que nous sommes essentiellement supérieurs à ceux que nous aimons maltraiter, est-ce là ce que vous appelez être un « petit moralisateur » ? Ne pas se laisser glisser dans la fosse spongieuse de la haine, du fascisme diffus, de la violence de principe, est-ce cela que vous appelez être un « petit moralisateur » ? Rejeter les modèles arbitraires et subjectifs de l’État, et préserver que chacun soit protégé par tous de l’injustice et de la mort, est-ce cela enfin ce que vous appelez être un « petit moralisateur » ?

Ainsi qu'il ne faut pas être très sophistiqué pour envisager la mort comme une fête, je vois évidemment votre réponse venir : mais c’étaient des ordures. Avant d’en être, ils étaient des hommes. Ils sont nés, ont grandi, ils ont vécu le parcours de leur expérience pour venir jusqu’à nous ainsi armés et déterminés à tuer. Oui, ce sont des ordures : mais quiconque cautionne qu'ils fussent tués ne vaut pas mieux qu'eux. Ici donner la mort est une honte, mais là c'est légitime ? Non, jamais. Un principe est invariable ; il n'y a que les anecdotes que l'on peut modifier sans les annuler. Et ce n’est pas leur qualité de meurtriers que je leur enlève, au contraire : c’est leur état d’hommes que je ne leur retire pas. Comme, si demain vous tuiez autour de vous, je ne voudrai pas qu’on vous la retire et je me battrai s’il le fallait pour que vous ayez le droit d’un procès équitable. Toute ordure que vous soyez. Mais rassurez-vous : ceux-là même qui communient avec vous dans la joie féroce d’une mort bien méritée pour ces « ordures », seront les premiers à se féliciter de vous voir mourir. Peut-être même se réjouissent-ils moins de la mort que de l'autorisation de s'en réjouir. Comme la bêtise me terrifie ! Le plaisir des foules à contempler une pendaison, une guillotine à l’oeuvre ou une roue de torture sur la place publique est si proche, malgré notre époque, malgré notre technologie et tout l’édifice de notre connaissance, que j'en frémis. C’est en vous que je vois la preuve d’un fascisme tout prêt de renaître, plus fort et plus furieux que jamais.

Je ne suis pas un « petit moralisateur ». Je suis un Humaniste. Je défends l’être humain contre lui-même, et je suis gardien des clefs de la raison. Nous sommes désormais en 2015 et il m’est révoltant que vous puissiez vous réjouir de la mort des présumés coupables de l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo. Je l’écrivais hier, déjà, n’osant pas croire que je verrais si vite la justification de mes mises en garde. Alors que faire ? La bêtise est tellement convaincue d’elle-même… Il faut rebondir sur cette citation de l’Homme sans qualités, grand roman de Robert Musil — toujours lui qui a tant médité sur la bêtise comme fluide du fascisme — :

« Si la bêtise, en effet, vue du dedans, ne ressemblait pas à s’y méprendre au talent, si, vue du dehors, elle n’avait pas toutes les apparences du progrès, du génie, de l’espoir et de l’amélioration, personne ne voudrait être bête et il n’y aurait pas de bêtise. Tout au moins serait-il aisé de la combattre. Le malheur est qu’elle ait quelque chose d’extraordinairement naturel et convaincant. », page 93-94 de l'édition SEUIL, format broché.

Et pourtant, notre expérience et l’immense erreur que nous avons déjà eu à assumer il y a près d’un siècle, nous montrent peut-être comme la bêtise est bête, et ses conséquences désastreuses. Comment trouver dans la satisfaction de la mort d’autrui une quelconque trace de progrès, de génie, d’espoir ou d’amélioration ? La mise à mort de ces terroristes nous renvoie où nous ne voulons pas aller : lapide-t-on la femme adultère ? Pend-on le voleur ? La civilisation ne se distingue de la barbarie qu'en période de crise esthétique et morale ; comment se différencierait-elle lorsque tout va bien ? Nous sommes un peuple barbare, vos discours le prouvent. Nous n'avons de la philosophie que vanités, et nous nous méfions seulement du jugement de ceux qui pourraient nous condamner. Autrement nous sommes vils, lâches, méchants, haineux et nous piaffons de nous réjouir de la mort et du sang. Nous sommes barbares parce que nous ne nous méfions pas du tout de nous-mêmes, convaincus d'avoir raison dans l'usage de la violence. Cela-dit les assassins n’ont pas à mériter pire que la Justice, qui est déjà une grande punition. Vous, pauvres êtres sans imagination, avez-vous déjà supposé de vivre sans vos droits civiques, dans un monde où vous ne pourrez fuir nulle-part tant tout se sait très vite, si vite que vous n'êtes plus qu'un marqué, condamné à vivre le monde uniquement par son ombre ? Dans une certaine mesure, mettre à mort est peut-être ce que l'État peut faire de plus compatissant. Lorsque je vois que ce discours est émis par des personnes qui sont sensées porter en elles le principe républicain, je m’effraie de ce que cela doit être chez les extrémistes de tous poils. 

Comment associer une telle satisfaction à autre chose qu'au réactionnisme ? Il n’y a aucune ambition humaine dans un tel projet, il n’y a que la haine et la petitesse d’esprit. Est-ce viral ? Est-ce que cela doit se transmettre ? La haine n’engendre qu’elle-même ; la violence n’est mère que de violence ; la mort ne promet que la mort. L'excitation morbide qui découle naturellement d'un tel spectacle avait motivé le Sénat romain à convoyer tout son petit peuple dans des arènes et Colisée, d'où il pourrait se repaître de la mort, et devenir plus sage, plus soumis, parce que rassasié. Lorsque je recevais dès l'enfance mes premières leçons de civilisation romaine, j'imaginais déjà que j'eus été dégoûté de cela, et que je m'en serais tenu très à l'écart : plus de quinze ans plus tard je n'ai là-dessus pas bougé d'un iota et mon intuition s'est même raffermie d'édifices philosophiques. La philosophie est en l'espèce une science dure. Ce n'est pas un critère de civilisation mais une complaisance face à notre propre barbarie que l'appétit de sang. Ceux qui tiennent à ménager en l'homme social cette partie instinctive et plus aisément manipulable de l'Homme, appelleront ça la « partie simiesque du cerveau humain », s'appuieront sur des théories de l'évolution partielle, assimilant l'être humain à sa partie animale qu'il ne doit pas refouler, et, en fin de compte, produiront exactement les mêmes théories justifiant la brutalité humaine que celles produites par les idéologues du Nazisme. Oui, c'est peut-être notre seul défense, qui nous permettra de dispenser des douches froides aux hésitants, à ceux qui manquent de rigueur intellectuelle ou de discernement lorsqu'ils sont confrontés à ces théories qu'ils trouvent non dénuées de sens dans les manuels du parfait petit SS. L'intuition et notre abus de confiance en elle nous ont déjà piégés une fois. Nous avons encore l'Histoire avec nous ; et voilà peut-être l'ultime rempart contre le néo-fascisme. Non, l'être humain n'est pas au fond et en vérité brutal et bestial, il est une sensibilité en constante quête de la beauté. Voilà une définition qui ne cède rien au nihilisme, et tient le fascisme en échec : l'hubris prométhéenne définit la condition Humaine.

Lequel dispose d'une arme démoniaque : laisser glisser la sémantique pour la confondre. Peu à peu, on en viendra à appeler un chat un chien et, donnant des noms différents à des principes identiques, on pourra, comme on dit, noyer le poisson. Lorsque ces gens sautaient littéralement de joie à l'annonce de la mort des terroristes et que, « petit moralisateur », je leur reprochais de se réjouir de la mise à mort d'individus par la force publique, l'une d'entre elles m'a répondu que « on ne se réjouit pas on est content que cela soit terminé ». Il m'a fallu appuyer sur la nuque, maintenir, comme on dit, leurs nez dans leur caca, pour que l'un d'entre eux m'explose à la figure et me dise, coupant court aux dénégations de sa camarade : « Et bien oui ! Je me réjouis que ces ordures soient tuées ! » Nous avons là les deux temps de tension du fascisme : 

1/ Dénégation et jeux de glissements sémantiques où la définition du mot chat correspond bientôt à la définition du mot chien.

2/ Assomption brutale et arrogante du fondement fasciste : la haine de l'autre et la volonté de le voir anéanti.

On pourrait, avant de fermer ce billet, faire un petit laïus sur la valeur philosophique du racisme et de la xénophobie, puisque c'est bien de cette dernière dont il s'agit en fin de compte. Je ne suis pas bien certain que si le crime avait été moins passionnel, les réactions eussent été identiques. Désirer la mort d’autrui est une mort en soi, de soi, de sa capacité à la bonté, à la compassion, au partage, au dépassement de ses propres conceptions limitatives d'un monde et condamne lentement mais sûrement à l'appauvrissement radical de toutes les vertus. Il ne reste que soi, qu'on anéantit à petit feu ; démarche bien paradoxale et morbide. Inversement, on croît de s'étendre par l'autre. Se réjouir de la destruction d’un être, aussi vil et méchant qu’il fût, c’est se réjouir d’une morbidité que nous portons en nous à bien des égards et lui ouvrir grand la porte vers une partie du réel qui semble immense mais n'est qu'un cul-de-sac. Nous l'avons déjà vécu. Tous les hommes naissent et vivent libres et égaux en droits. La conception philosophique de la mort n’est pas compartimentée, de même que les grands axes de droits humains : la liberté d’expression est totale ou n’est pas ; la condamnation de la peine de mort est absolue ou n’est pas ; la défense de la liberté meurt sitôt qu’elle est conditionnelle. Et ce néo-Humanisme que j'appelle de mes voeux, vivant par l'internet, est porté par tous ou n'est plus à terme porté par personne : qu'on tue ses porteurs ou qu'ils s'exilent. Pour le moment, il n'est porté que par une poignée ; cela changera-t-il ?

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