Pierre-Adrien MARCISET
Professeur certifié de français, Doctorant, Étudiant en Théologie, Romancier, Essayiste.
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Billet de blog 11 janv. 2015

#Miseàmortdel’ordreJedi

Pierre-Adrien MARCISET
Professeur certifié de français, Doctorant, Étudiant en Théologie, Romancier, Essayiste.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »
Bossuet

Il y a tout autour de nous comme le tourbillon d’un débat essentiellement malsain : pour ou contre la marche « pour la liberté », « pour la République », etc. Ceux qui sont pour, surtout, reprochent aux autres d’êtres des insensibles, des sans-coeur, les accusent peut-être de haine ou de cynisme et finalement restent étonnés, une fois que le chantage affectif n'aura pas fonctionné. Or si je vais droit au but de cet article : la République et la liberté, pour ne prendre que ces deux exemples, ne sont menacés par rien sinon par la marche. Que je puisse écrire cela fait :

  • grincer des dents, 
  • gigoter des écailles de l’immense cuirasse des gens qui m’aimaient a priori bien et m’ont relégué depuis dans les Enfers de la pensée, avec Sade et Wilde pour leurs contemporains, où je me sens du reste assez bien, 
  • et s’effaroucher bien des défenseurs de l’Homme, qui font entrer dans sa définition tout ce qui leur semble profitable sur le moment. Nous sommes dans une société de profits. 

C’est parce que je ne suis pas un cynique que j’écris ce troisième article. Nous observons que cette histoire se dérouler avec d’aussi nobles rebondissements esthétiques, philosophiques et politiques qu’une vulgaire série B dans laquelle Brandon est amoureux de Linda qui est la petite amie secrète de Léo, lui-même marié à Angelica, qui voudrait vivre avec Linda, mais qui ne peut pas parce que Franklin a mangé la tortue de Rodolphe, lequel depuis s’en porte si mal, etc. Tout cela n’a strictement aucun sens et devient un chaos sur lequel chacun brode. 

La presse a parlé. Les politiciens ont parlé. Aujourd’hui le peuple a parlé. Et cela produit une cacophonie pathétique où l’émotion étrangle la pensée, où le discernement passe pour être « moralisateur », le penseur pour un rabat-joie parce qu’il condamne qu’on applaudisse la destruction de vies humaines sur le sol français et où, en fin de compte, la bonne vieille loi du sang prend le pouvoir avec la bénédiction des nouvelles générations qui y voient « la vérité du cerveau simiesque, trace bestiale de l’évolution et de la sélection naturelle dans l’être humain et sa société ». Brr, j’en ai froid dans le dos. Mais comment peut-on lire de telles réponses sans que la moindre discipline scientifique rappelle tout ce gentil monde à l’ordre ? Où sont les historiens ? Les biologistes ? Les philosophes ? Ils ne parlent pas. N’entendez-vous pas leur inquiétant silence ? Ne trouvez-vous pas angoissant que les Universités se taisent et laissent tout ce beau monde déclarer n’importe quoi à l’extérieur de leurs enceintes ? Pourquoi les intellectuels se taisent ? Car s’ils parlaient, combien seraient amoindris les enthousiasmes de la bêtise et ridiculisés leurs théories eugéniques et raciales ! Je crois, j’y ai réfléchi sans avoir de réponse, que les Universitaires sont les derniers démocrates de la planète. Ils laissent le peuple à sa bêtise, et il décide seul de son destin. Peut-être est-ce ainsi qu’ils le punissent ? Ils peuvent agir comme individus, mais ils n’interviennent pas. Où est mon professeur adoré, dont la bienveillance et la chaleur lui ont fait tenir de si réconfortants propos lors de la sortie du livre de Zemmour ? Pourquoi nos intellectuels se taisent ?

Parce que vous les avez fait taire. Aujourd’hui on préfère regarder une Télé Réalité stupide plutôt que lire un essai, même de vingt pages, sur la bêtise, l’oisiveté, le bonheur ou l’avenir coopératif de la société. On préfère consommer que se cultiver. C’est un poncif de l’écrire et l’on peut se demander le rapport avec le sujet. Nous sommes vides. Notre société est creuse, et n’a aucun sujet de transcendance. Nous n’avons plus ni dieux, ni patrie, ni idéal politique prochain, nous n’avons plus de rêves. Chanter la Marseillaise aujourd’hui fait passer pour raciste, ou xénophobe, ou même un hooligan — et pas seulement un amoureux de la France et de son histoire, avec ses hauts et ses bas, et surtout l'orgueil de sa grandeur lorsqu'elle a libéré des peuples, inventé des libertés, encouragé des philosophes, inspiré des artistes. Et, je l’ai écrit dans mon mémoire, la nature humaine est propre au rêve — elle se distingue du règne animal par sa capacité à rêver — entendre « faire des projets » et non « faire des songes », cela au moins, tous les mammifères le peuvent. La condition humaine est de se projeter, de chercher toujours au-delà ; nous sommes une espèce sublime — sub-limes en latin, « au-delà des limites ». Nous sommes une espèce vouée au partage et à l’universalisme ; pas à l’aigreur et au rétrécissement sur soi. 

Mais je n’écris pas pour nous faire la morale. J’écris pour donner mon avis sur les avis à propos de la marche d’aujourd’hui. Déjà, et quoique je n’y sois pas allé, je ne la désapprouve certainement pas, bien au contraire ai-je été heureux qu’autant de gens s’y rendent. Et pourtant, parisien, je n’y suis pas allé : pourquoi ? Parce que la définition et l’importance de la République n’ont jamais connu de variation dans ma tête depuis mes cours d’éducation civique : objet du peuple, l’État accorde à tous une naissance libre et égale en droits. Je n’ai pas besoin d’aller prendre un bain de foule pour savoir ce qu’elle signifie, je n’ai pas besoin d’aller au contact des autres pour me souvenir de son sens ou de son importance. Oui, j’entends que beaucoup n’ont aucune capacité d’envisager son immensité, et ont pour ce faire besoin d’aller au contact de celle foule contre laquelle ils crachent en général. L’individualisme a largement battu la notion républicaine en brèche, en témoignent les innombrables selfies et duckfaces avec les hashtag #Jesuischarlie, #Pourlalibertédexpression, #Marcherépublicaine ou #Legrandrassemblement. C’est moins une marche pour la France que pour soi. On se prend en photographie dans un événement important. On est son propre journaliste. On est vaniteux et lamentablement cynique. On se montre à voir dans un élan indiscutablement bien où les centaines de visages alentours sont un décor flatteur et prestigieux pour un portrait de nous déguisé en citoyen français. Ça vaut un bicentenaire de la Révolution Française !

Qu’y serais-je allé faire ? Communier à l’ombre pâle d’une grande idée depuis longtemps déjà perdue ? La République ? Qu’est-ce que la République ? Du latin, tout le monde le sait, res publica, c’est-à-dire la « chose publique ». En quoi est-ce que l’État est aujourd’hui une chose publique ? C’est une chose essentiellement contrôlée par les médias, vécue par des égoïstes avides et sans empathie qui votent à droite pour faire baisser leurs impôts (qui paie l’hôpital ? qui paie l’enseignement ? qui paie la police ? les routes ? les pompiers ? l’armée ?) ou à gauche pour punir le type de droite, qui appartiennent à des industriels, des financiers et une caste de dirigeants privilégiés. Il faut le reconnaître, et intuitivement les gens le savent. Et ce pourrait n’avoir aucune gravité si les dirigeants avaient des principes et de l’Humanisme, c’est-à-dire s’ils étaient des tyrans éclairés — hélas ils ont bien plus souvent de l’avidité et le discours nihiliste des cyniques. Aussi marchant parmi les français, j’eus participé à une vaste farce. La République, ce n’est pas de marcher contre l’acte de trois fous mais de les juger pour leurs actes comme des citoyens français ayant commis l’irréparable. Peu importe que leur mort soit accidentelle ou non, il n’y a pas eu de procès et la conclusion de cette affaire n’a pas été républicaine du tout. La marche n’avait rien de Républicaine, mais elle était populiste. On comprendra qu’un tant soit peu d’esprit critique nous en tienne à l’écart.

Je ne déplore pas que les terroristes soient morts, je regrette qu’il n’y eut pas le choix. Je déplore qu’on sanctionne les sarcasmes contre Charlie Hebdo et pas la jubilation à l’annonce de la mort des coupables — je condamne fermement, en tant qu’individu, qu’on ricane sur le sort des dessinateurs de Charlie Hebdo, et je mettrais volontiers ma main dans la tronche de qui se le permettrait devant moi. Mais les assassins étaient des êtres humains, bon sang ! De ceux dont on ne peut comprendre ni les mécanismes ni les symboles, mais des êtres humains tout de même ! Quatre tarés dans une rédaction avec des armes automatiques, ce n’est pas un acte de guerre mais un attentat terroriste ! Ce ne sont pas deux cultures qui s’affrontent mais un acte de fracture civile. Ils étaient pauvres et malheureux avant d’être extrémistes religieux : on ne naît pas sans bonté ni compassion. J’en viens à la notion de liberté d’expression, et au sujet qui me fait saisir une troisième fois mon clavier en trois nuits.

Je ne suis pas d’accord : la liberté d’expression n’a pas été menacée par l’assassinat barbare de la rédaction de Charlie Hebdo. En quoi l’aurait-elle été ? Comme je suis cohérent je vais justifier cette déclaration avec les mêmes éléments qu’à l’instant : quatre types qui tuent ne portent pas atteinte à la liberté d’expression. La liberté d’expression est un droit et une liberté. Tant que l’État ne met pas de censure en place contre tel ou tel auteur, tel ou tel humoriste, tel ou tel politicien, etc, la liberté d’expression n’est pas menacée. En revanche, me reprocher par principe de n’être volontairement pas allé marcher avec les autres gens ou de tenir un discours qui n’encense pas le meurtre des terroristes ou ne canonise pas les victimes de Charlie Hebdo, c’est une contrainte populaire et une dictature de la majorité, qui brime ma liberté d’expression. Comment pourrais-je avoir raison seul contre tous ? Le concept de liberté d’expression ne signifie pas de ne laisser la parole qu’aux gens avec qui nous sommes d’accord. J’en ai déjà parlé lors de mon article « Je ne suis pas Charlie » du vendredi 9 janvier 2015, mais nous sommes « tous très prompts à tolérer que nos ennemis idéologiques ne jouissent pas de ces droits que nous estimons pour nous fondamentaux ». Je ne suis pas d’accord avec Dieudonné — car c’était l’exemple de ce je hypothétique — alors je trouve naturel et bon qu’il soit censuré. On ne discute pas avec les ordures, dit-on. Mais je refuse d’être moi-même censuré : ce que je dis et pense est vrai, dit-on encore.

Je ne rejoins pas la meute efflanquée qui crie contre la pensée-unique, prône les théories du complot, etc. Il serait fort simple pour mes lecteurs de pouvoir m’assimiler à une catégorie d’écrivains politiques déjà existantes mais, si j’écris de tels articles quand je m’étais promis de ne plus en écrire, c’est hélas que personne ne défend ce que je pense. J’aurais, comme tout un chacun, fort volontiers dissimulé ma paresse derrière un quelconque avis similaire au mien, avec l’avantage certain d’être mieux écrit et, surtout, plus couramment diffusé par les jeux du clientélisme — chose dont je n’ai strictement pas le talent. Je me serais parfaitement accommodé de « suivre », comme nous suivons tous sur les réseaux sociaux en y allant de notre petit commentaire pour se singulariser un peu d’un discours autrement bien trop étranger à nous. Pour l’écrire clairement : je n’ai ni corporation ni école. On ne peut donc pas m’assimiler à Alain Soral, dont l’idéologie me débecte, ni à Renaud Camus, qui est à l’exact opposé de ma conception de l’Humanité, sans me pousser immédiatement au suicide. Pour vous donner ma couleur, je suis ce qu’on appelle « un type de gauche ». Philosophiquement de gauche.

De ce qu’aujourd’hui les contenants importent plus que les contenus, où l’on peut se prétendre n’importe quoi pourvu qu’on le fasse assez fort grâce aux bonnes personnes, sans avoir à se soucier d’y correspondre vraiment, je dois me déclarer Humaniste. Je défends des principes sans exception ni complaisance : la rigueur de la pensée droite et transparente, le partage inconditionnel de la connaissance, l’accès pour tous par tous à la culture, l’universalité de la condition humaine, que la méchanceté n’est que pauvreté de l’imagination, le capitalisme un cancer agressif, la pauvreté une anomalie sociale, internet l’avenir de notre société, le racisme une maladie effrayante du cortex cérébral, etc. Cependant, j’ai assis toutes ces convictions, d’abord intuitives, sur de très nombreuses lectures et une réflexion sans cesse en action. Superstitions et approximations n’interviennent pas dans un raisonnement sain. Quel rapport ! Pourquoi nous vante-t-il son curriculum vitae ? Parce que d’un discours qui dérange et dont on ne peut pas accuser les défauts, on agresse bientôt son auteur.

La liberté d’expression n’était pas en péril mercredi. Il eut fallu que l’État ait commandité l’assassinat — ce dont je doute furieusement — et qu’il en ai commandité autant d’autres qu’il y a de caricaturistes dans les rédactions des journaux. À premières vues ce ne fut pas non plus le cas. Je le répète, et il faut le marteler tant l’émotion fait perdre aux gens tout discernement : je pleure comme tous la mort de ces journalistes. Je suis resté trois nuits sans pouvoir dormir. Mais je tremble ce soir pour la liberté d’expression et la liberté tout court : je connais l’Histoire et je n’ai pas des grands mouvements de foule motivés par la ferveur nationale pour une quelconque idée un souvenir très plaisant. Chaque fois que ce monde a changé au XXe siècle par des mouvements de foule, et bien chaque fois, il a changé pour le pire. Qu’on ne me parle pas de mai 68 où les étudiants ont mis le modèle intellectuel à la porte à la faveur de nouveaux maîtres, les mass-média et la consommation. La plaque de marbre solennel était sans doute nécessaire à ôter, mais s’en dissocier totalement a donné qu’aujourd’hui des gens m’appellent un « petit moralisateur » parce que j’émets l’idée que, peut-être, tout de même, se réjouir de la mise à mort d’êtres humains est un peu fort de café, et vaguement hideux, oh là là. Mais la hideur a pris les atours de l’élégance et il convient de se faire laid pour être diffusé. Je ne me plains donc pas d’être si peu lu.

Notre société est pourrie. Elle n’est pas pourrie par la Grande Loge Juive, ni par les Méchants Musulmans, encore moins par les Banquiers Vilains ou les Fourbes Politiciens Corrompus ; non elle est pourrie parce que l’individu dont la démultiplication forme le peuple n’a pas de colonne vertébrale. Nous sommes tous des politiciens corrompus en puissance. Infiniment complaisant avec nous-même, nous nous ruons dans l’exhibition #JesuisCharlie, nous achetons des objets fabriqués par des enfants à l’autre bout du monde, dont certains mourront de cancers à cause de la peinture qui y est collée à la bombe sans protection, nous détruisons nos océans, ravinons les fonds marins, pompons le pétrole, anéantissons des milliers d’espèces animales et végétales, nous ne nous engageons plus politiquement, nous faisons des prêts à la consommation pour revendiquer les mêmes rangs sociaux que nos voisins, qui, sans nous le dire, font de même… Notre société sonne creux, elle est vide et nous nous jetons dans son vide en croyant nous donner une consistance. Elle ne contient plus rien qui nous fasse rêver. Ce n’est même plus pessimiste, c’est une observation franche et directe de la marche. Car voilà tout ce que montre la marche — et les politiciens du monde entier, de Berlin à Jérusalem, se sont hypocritement mêlés, chacun pour son petit compte et son petit intérêt, à cette marche. Pourquoi a-t-elle suscité un tel engouement ? Parce que tout le monde a senti la liberté d’expression menacée ? Parce que la République est en danger ?

Parce qu’on s’ennuie. Parce qu’on n’appartient à aucun grand projet, qu’on ne communie dans aucune ambition humaine ou idéologique. Ne vous inquiétez pas : des prédicateurs viendront bientôt insuffler à vos âmes fatiguées de grands projets idéologiques, de grandes ambitions humaines. Parce que les promesses du néant ressemblent si fort à celles de l’Humanisme lorsqu’on se sent vide et que les contenants peuvent si simplement recevoir les contenus les uns des autres — ce que Pierre Desproges résume dans le « Notre époque est formidable, elle a résolu tous ses problèmes en appelant un chat un chien ! ». Nous nous sentons tristes et creux alors cette marche, soudain, nous donne un sens. Le sens collectif. Le sens d’une cité, de ce « quelque chose » qui nous dépasse et nous transporte. L’individualisme a consommé son vide et nous porte aujourd’hui aux frontières de nos possibilités, contre le mur — The Wall. Et maintenant que nous avons vécu sans transcendance, nous sommes à peu près prêts à nous jeter dans l’uniforme et le rythme de la première venue. Nous nous oublions jusqu’au-delà des limites qui nous opprimaient et nous rejoignons la grande fraternité de la République et des défenseurs de la liberté d’expression. Là se profile l’angoissant silence qui menace la République et la liberté d’expression, pour peu qu’on mette n’importe quel contenu dans ces flacons, car, vous savez bien, « pourvu que soit l’ivresse ! »…

Puisque c’est presque ma génération, j’invoque une nouvelle série de hashtag #ChancelierPalpatine, #Miseàmortdel’ordreJedi. Il n’est pas difficile de dire de son chien qu’il a la rage et de le faire croire au bon peuple qui, s’ennuyant fermement, croit voir dans sa mise à mort le signe de la Justice, quand il se condamne lui-même en applaudissant le meurtre organisé de son gardien.

Je nomme bien entendu le risque du fascisme ; on me dira que c’est mon obsession comme on aura pu le dire à Nietzsche, à Musil ou à Mann. Comme écrivains, on a pu leur reprocher d’aggraver le trait — et sans doute auraient-ils préféré n’être que des paranoïaques. Comme je préférerais n’être qu’un paranoïaque. Ma connaissance de l’espèce humaine, des mécanismes psychologiques collectifs, de l’Histoire, de la peur du néant, du besoin de sublime, bref, mon expérience théorique et empirique des miens ne m’encourage pas à être rassuré. De là, qu’aurais-je été marché avec des gens dont les commentaires m’eussent sans doute indigné, alors même que je suis profondément républicain et pour la liberté d’expression ? Est-ce une faute ou une malédiction que d’être capable de nuance et d’esprit critique ? Au pays des borgnes, le voyant est-il roi, ou bien plutôt celui qu’on va s’empresser d’éborgner ? Quelle est la valeur de l’esprit critique si on le cède contre un buzz ? Quelle rigueur si l’on quitte la réserve au moindre motif d’émotion ? Suis-je cynique d’appeler tout cela « un moindre motif d’émotion » ? Assurément pas. J’énonce une réalité rationnelle, certes discutable mais surtout intenable de ce que le pathos se mêle au débat.

Je n’ai pas le droit de dire ça. Non pas parce que c’est faux, ou injuste, mais parce que « ça ne se fait pas » — cette remarque sans appel que font les collégiens où je travaille. « Ça ne se fait pas de dire ça ». Pourquoi ? D’où ? Comment ? On n’a pas le droit parce que ce n’est pas gentil. Argument bien insidieux qui permettra vite, au bénéfice de ceux qui dominent l’émotion, de faire varier les lois de la nature à leur avantage. Ça ne se fera bientôt pas d’estimer la mort des terroristes aussi grave sinon plus que celle des journalistes — ceux-ci tués par des fous, des imbéciles, des malades ; ceux-là indirectement tués par la vindicte de la foule. On pourra même me reprocher de dénoncer au nom de la raison et de l’honnêteté intellectuelle l’inhumanité de qui se réjouit de la mort d’un homme, quoi qu’il ait fait. 

Le débat sur la peine de mort en est un autre mais je souhaite donner un écho à mon article du samedi 10 janvier 2015 : qu’un individu souhaite la mort d’un autre pour quelque raison, c’est soutenable, et même assez sain. Il vaut mieux, lorsqu’on perd un proche, être prêt à déchaîner les pires enfers sur le ou la responsable. L’être humain est fait de passions, d’affects, de mythologies et la volonté de détruire qui détruit ceux qu’on aime fait partie des réflexes barbares et primitifs de l’homme sans culture, société ni conscience. On peut donc parfaitement l’imaginer. Mais que ce même individu exige que l’État institutionnalise la mort d’un autre, ce n’est plus recevable du tout. L’État est une force à laquelle on ne peut se soustraire, fondée par des principes idéologiques et philosophiques forts de l’Histoire et du progrès humain. L’État est objectif et vise l’intérêt du bien commun, et non à venger la blessure de l’individu ; cela tombe d’ailleurs fort bien puisque la puissance de l’État est soixante-six millions de fois supérieure à celle de l’individu. Il est un monstre titanesque qui nous broie d’un seul clignement de paupière. La mise à mort systématique est tout sauf humaine. Elle est un manque de civilisation et un signe de barbarie.

Mais je tiens une posture détestable pour toute personne qui met ses émotions dans la marmite de la réflexion létale. Je l’ai déjà écrit, et en maintes occasions, l’émotion doit être suspecte sitôt qu’elle contamine le débat public. Elle permet de substituer l’impulsivité à l’entendement et de produire de grands drames. La violence n’apporte jamais qu’une nouvelle cascade de violences. Nous avons semé la violence : nous récoltons la violence. Et ceux qui ont peur de retourner à l’ennui d’une routine hivernale : rassurez-vous, tout cela ne fait hélas que commencer. Puisse l’univers me donner tort. Par insouciance, par légèreté, par manque de compassion peut-être, par une certaine forme d’égocentrisme, nous avons blessé, et nous sommes blessés à notre tour, et nous allons le rendre, et cela nous sera rendu. Jusqu’à ce qu’Athéna, peut-être comme jadis auprès des deux derniers des Atrides, descende encore sur Terre pour substituer la Justice à la Vengeance. Il faut se garder de perpétrer le cycle infernal de la haine. En ce sens, se réunir tous dans une grande marche peut être une bonne idée, à la base. 

Seulement le rodéo des médias est écoeurant. Les sur-discours politiques sont saturants. En se rendant à cette manifestation, outre le danger larvé dans les principes invoqués, on cautionne donc toutes les prises de parole qui se font tout autour d’elle. Qu’on le veuille ou non : associations, politiciens de tous poils, journalistes, « experts journalistes », chroniqueurs, groupuscules fanatiques, candidats en mal de voix confondent tout à coup leurs ambitions et le drame et l’on donne un poids certain à toutes leurs lubies du moment. Pour peu que l’on reconnaisse que la marche défendait une République et une liberté d’expression qui n’étaient pas en danger du tout, fort heureusement, et qu’il ne s’agissait que d’un grand signe d’ennui du peuple, d’une volonté de compenser une absence de transcendance, et de rêve, par la fervente fusion dans le premier prétexte venu, d’autant plus jouissif qu’il est dramatique, symbolique et sanglant, alors on conviendra qu’il est bon de 

  1. Se tenir à l’écart des récupérations possibles et dangereuses.
  2. Garder son esprit critique.
  3. Toujours imposer la nuance et la même rigueur méthodologique à tout événement et tout principe.

Le jour où la République et la liberté d’expression seront menacés, vous me verrez marcher dans les rues de Paris, seul et à poil s’il le faut, histoire de marquer les esprits. Mais aujourd’hui, j’avais le droit, et peut-être même le devoir, de rester chez moi et de ne pas participer à cette vaste mascarade sur fond pathétique qui permette aux politiques de tous les bords et de tous les enjeux (que faisait Benyamin Netanyahou à marcher là ?) de se retrouver un sens et un support, aux journalistes de brasser un vent un peu plus dense que d’ordinaire, aux marcheurs de se sentir appartenant à « quelque chose » quoiqu’ils ne sachent pas trop quoi, aux extrémistes d’épaissir leur haine et aux cyniques de se payer la tête d’un paquet de gens. 

Je souhaite vivement que ce ne fût pas ça, mais je l’ai trop craint pour m’en mêler ; or je rappelle que je suis écrivain, et non journaliste.

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