L'absence de conscience de classe, le grand mal des révolutionnaires.

L’absence de conscience de classe pose un problème majeur : les riches ignorent qu’ils ont des devoirs et les prolétaires ignorent qu’ils ne peuvent pas être des riches. Confondant son utopie, son idéal et son idéalisme avec l'état de fait (qu'il soit naturel ou politique), l'imaginaire révolutionnaire produit une société propre à la dictature et à la hiérarchie des classes.

 

 

L’écrivain ne doit pas s’habituer à édicter des vérités. Et l’écrivant je tombe évidemment moi-même sous la sanction du précepte. J’évoque cependant la vérité comme principe d’énonciation : les idées qui sont proposées sont à la fois sujettes à la démonstration inverse et à la fois soumises au droit de se contredire, droit, je le rappelle, tout baudelairien. 

 

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L’absence de conscience de classe, en France

 

L’absence de conscience de classe pose un problème majeur : les riches ignorent qu’ils ont des devoirs et les prolétaires ignorent qu’ils ne peuvent pas être des riches. La propagande néolibérale a à ce point détruit Marx que la vulgate a jeté le bébé avec l’eau du bain : la rhétorique de Marx disqualifiée par le monumental échec de son application politique (or ni le bolchévisme, ni le léninisme, ni le stalinisme, ni le soviétisme ne sont le communisme, mais passons), on renvoie au néant la théorie de la lutte des classes. Elle n’existe pas. Revenons plutôt au clivage tant chéri par les foules et bouclier favori des tyrans : le rejet du xénos, celui qui est autre, l’étranger, le métèque, le sale juif ou le sale bougnoul, voire le dangereux islamiste barbu qui vole mes troupeaux et mange nos femmes. Je m’emporte.

 

La loi travail remet violemment au goût du jour l’évidence de la lutte des classes et ne permet plus au discours politique de distinguer la dangereuse voilée de la gentille femme au foyer qui, à même métier, gagne un tiers moins que son tendre époux. La loi travail n'est pas adroite à montrer comme Saint-Denis est un nid de terroristes dont il faut exterminer l'engeance et, pour cela, maintenir de trois mois supplémentaires les douves qui séparent les riches des pauvres. Car un État policier, c'est un État de corruption. Oui : plus les pouvoirs sont concentrés, plus ils sont aisés à corrompre et à influencer.

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 Nous, qui ne sommes ni politiciens, ni cadres, ni célébrités du star-système, sommes le nouveau prolétariat. Ouvriers, intellectuels indépendants (ni membres des grosses maisons de production, ni chiens de garde, ni mondains), diplômés ou employés de la société de service, ne sommes que les éléments d’un bien : l’État, et les agents d'une source : l'argent de notre consommation. Un bien dont la classe dirigeante entend jouir, à la fois comme propriété financière (les scandales de grosses entreprises ou particuliers extrêmement riches qui ne paient pas leurs impôts ne cessent de pleuvoir tandis que croît sans fin la charge des impôts de la « classe moyenne ») et comme prérogative sociale : personnels et bâtiments de la république, carnet d’adresse étatique, visibilité médiatique, pouvoir institutionnel et, depuis peu, pénal et policier. En vingt ans, la classe dirigeante réduisit l’État à un bien, c’est-à-dire une source de jouissance pour une caste. C’est-à-dire rien moins que la négation de la res publica, la  « chose publique », la sacrosainte République ; amusant, à l’heure où Valls et tous les autres roquets du néolibéralisme n’ont que ce mot à la bouche.

 

Ici et là, je lis que Myriam El Khomri ne sait pas ce qu’elle fait, qu’elle n’est qu’une chèvre ou qu’un pantin, qu’elle est incompétente et qu’elle ne réalise pas la portée de « sa » loi, dont on lui conteste la paternité pour la donner à Manuel Valls — que j’appelle volontiers Sarkozy 2. Je ne me battrai pas à propos de son appartenance à la sous-famille des caprinae, quoique je puisse trouver cela cruel pour ces sympathiques bêtes, mais il faudrait ne pas tomber dans le piège de la femme incompétente. J’invite à regarder les différents entretiens qu’elle donne : elle sait parfaitement ce qu’elle fait et s'enorgueillit même de son syndrome de la bonne élève : elle fait ce qu'elle croit et sait qu'on attend d'elle. Elle répond à l’injonction de ses employeurs : les multinationales, la finance débridée, le néolibéralisme et elle remet l’esclavage à l’ordre du jour — du moins, plus explicitement. Elle sait ce qu’elle fait, et surtout ce qu'elle dit puisque c'est là son métier, dire, elle mérite son salaire, son statut social, son mode de vie, bref, elle fait ce pour quoi ceux qui l’emploient la paient. Il ne s’agit pas d’une rémunération financière, et c’est la limite de la lutte contre la corruption : comment quantifier les promesses de carrière, le carnet d’adresse, l’invitation dans des clubs, des regroupements, les avantages en nature ou en liquide, les passe-droits institutionnels, le réseau à l'international ? C’est impossible. Ce qui est possible pour nous, en revanche, c’est de se révolter. Que ne le faisons-nous pas ?

 

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Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est fort simple : par l'inconscience. Il ne s’agit pas tant des riches qui oublient qu’ils ont des devoirs que des pauvres qui oublient qu’ils ne pourront jamais devenir riche. Il n’est pas question de leur jeter la pierre, mais simplement de les désigner et d'interroger le formidable assaut dialectique dont ils sont les restes, les convertis, et finalement les victimes. Qui n’a jamais lu un pauvre, sur un forum quelconque, se lamenter que « dans ce pays, c’est toujours pareil, quand on réussit on se fait inquiéter » ? Qui n'a jamais discuté avec une personne relativement pauvre, ou correctement aisée, et constaté que cette personne était ce que l'on a tout lieu d'appeler un « chien de garde » du système ? La réussite comme élément de propagande, c’est brillant. Faire croire à un cadre moyen qui gagne deux fois le SMIG qu’il est membre de la grande famille des dominants, et l’inviter à être une véritable petite torpille publicitaire dans ses milieux de dominés (auxquels il appartint au fond), lui donner de quoi s'émerveiller avec une régularité suffisante, voilà qui est le nec plus ultra de la propagande néolibérale, une arme de destruction massive. Un tel individu vous affirmera, sans avoir rien lu sur la question et absolument sans autre sens critique que ce qu'on lui aura « dit au bureau », que oui, l’État doit être privatisé à tous les niveaux (et dont on peut encore plus aisément jouir pourvu que l’on soit in), que oui, si on veut, on peut devenir député (et donc jouir à son tour), que le libéralisme c’est le progrès, que l’esclavage c’est la liberté, et qu'un chat, oui, si tu regardes bien, c'est un chien parce que dans les autres pays, c'est pire. « La réussite possible pour tous » si chacun s’en donne les moyens. Hop, le tour est joué. Génie rhétorique du corollaire : celui qui ne réussit pas ne s’en est pas vraiment donné les moyens. Nous savons de mieux en mieux à quel point cela est hypocrite et malhonnête et comme beaucoup qui s'en donnent les moyens finissent dans la misère la plus noire ou le désespoir le plus morbide.

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Et si les pauvres étaient conscients de n’avoir jamais la possibilité d’atteindre les portes de cet Eden merveilleux où coulent à flot richesse et célébrité (sauf 5% d’entre eux, bien sûr), ils se révolteraient. Et quand ils se révoltent trop et qu’on ne parvient plus vraiment à les catalyser, il suffit de leur permettre de jouir de l’esclavage d’autres, autrement plus esclaves. La compétition de « l'Euro de football » est à cet égard une chose édifiante, où les investissements sont publics et les recettes privées, où les produits manufacturés sont fabriqués dans des pays qui deviennent trop cher (la Chine) et dont les sponsors retirent leurs ateliers. Ce vaste phénomène de « jumping social » qui n’est plus à décrire est typiquement ce que veut mettre la loi El Khomri en place, sur fond sonore d’une litanie : « faites confiance à vos maîtres pour vous récompenser si vous la laissez passer ». Non seulement il est bien évident que les maîtres ne récompenseront personne hors des classes dirigeantes, mais en plus la mascarade commence même à se passer de masques. La propagande néolibérale commence à s'essouffler, on embraie directement sur un nouvel outil de division du peuple, pour maintenir la mainmise sur l'État, objet privé : le panem et circenses et aux « chiens de garde » classiques se joindront désormais les défenseurs du « droit à se divertir ». 

 

La situation ne serait pas la même si la France était douée d’une conscience de classes où les pauvres, bien au fait d’être pauvres, se révoltaient et où les riches, bien au fait d’être riches, prendraient soin de leurs pauvres. Les riches formeraient des colonnades et leurs têtes sur des piques animeraient des célébrations autrement plus populaires. Mais nous sommes dans un pays civilisé, n'est-ce pas ?

 

PAM.

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