Leçon d'humanité féline, in 'Un humanisme éco-logique'.

Où le petit chat noir Zorbas (et son frère/sœur Mowglie) apprendra au très gros chat Crocmoue à aimer les chats.

L’an prochain mon épouse et moi allons être à plein temps occupés à travailler.

 

Sa miajesté Crocmoue. Sa miajesté Crocmoue.

 

Or notre chatte est un animal on-ne-peut-plus social et nous prévoyions et craignions qu’elle ne déprimât trop sévèrement, aussi avons-nous saisi la chance d’avoir, dans nos relations, une personne qui recherchait un foyer pour un chaton. Nous avons décidé de nous porter candidats et, par commodité, gardons temporairement son frère (ou sa sœur, ça n’est pas encore certain) avec lui. Or Crocmoue, femelle de trois ans, est extrêmement territoriale avec ses humains. Elle ne tolère pas qu’un chat entre dans son territoire et, tout chat d’appartement qu’elle soit, exclue radicalement les petits rivaux de tout espace commun. D’abord profondément déprimée, elle se fit véritable cerbère lorsqu’elle assimila que le mâle dominant de la meute, moi-même, ne la sanctionnerait pas de son agressivité. Très angoissée par l’arrivée de petits chats, stressée dans son identité territoriale, Crocmoue s’est muée en dominante alors que le premier temps la vit dominée par le frère-sœur qui ne restera pas, Mowglie. L’autre, le chat noir, Zorbas, qui deviendra son frère de territoire, est beaucoup plus accommodant et ne la défie pas. Elle a fait donc de Mowglie son adversaire et cherche à l’impressionner afin de chasser sa propre inquiétude et de maintenir, de réassurer (se rassurer à propos de) sa mainmise sur l’appartement. Elle ignore que Mowglie nous quitte le 16 juillet pour son vrai foyer. Passionnant, n’est-ce pas ?

 

Zorbas (le noir) et Mowglie (le gris), dormeurs de la housse orange. Zorbas (le noir) et Mowglie (le gris), dormeurs de la housse orange.

 

Et cependant, sinon une angoisse territoriale, existentielle, dirons-nous pour des êtres humains, qu’est-ce que la xénophobie ? Car, à proprement parler, Crocmoue craint l’étranger, le chat autre qu’elle ne connaît pas et qui incarne toutes les hantises et toutes les terreurs sans doute formées dans sa petite enfance. Chaton, elle haïssait la grande majorité de ses frères et sœurs de portée, ceux qui partageaient la même mère qu'elle, et nous avons supposé qu'ils la maltraitaient, qu'elles étaient en bas dans l'échelle de cette meute chatonnante. Chaton, elle haïssait les chats qui ne sont pas elle-même, et n'a pas dérogé à la règle depuis. Nous avons déjà constaté qu’après quelques jours de cohabitation elle s’accommode et qu'une hiérarchie naturelle, simplement fondée sur le poids, s'installe (Crocmoue a quelque Maine-Coon dans son ascendance généalogique et pèse tranquillement ses six kilogrammes avec un pelage très fourni qu’elle sait gonfler pour se rendre plus imposante encore, crème et tigrée). Mais ce qui m’intéresse ici est précisément l’avant de cette période, quand le chat autre est l’incarnation potentielle de toutes les angoisses, de toute la contestation possible de son territoire, du partage éventuel de l’amour des membres de sa meute (j’ai lu qu’un chat ne pense pas en terme de famille mais de meute, ce qui s’en rapproche beaucoup, et que les humains qui vivent avec lui trouvent une place dans la hiérarchie de la meute et nous l’avons éduquée ainsi, de sorte qu’elle sache où est sa place tout en jouissant d’une liberté immense). La xénophobie de notre monde humain est-elle autre chose que cette inquiétude territoriale, cette peur d’être nié en tant que membre de la meute — ou de la famille, de l’État, de la communauté civile, etc — et, au fond, la jalousie par anticipation de tout ce qu'est cet autre qui arrive après ?

 

Je ne trouve pas que les plus radicaux des chasseurs de l’autre aient un comportement qui soit bien loin de celui d’une meute excitée que l’hiver affame et que les hommes menacent de leurs fusils. Je parle bien sûr d’une meute de loups exsangues, blessés, qui recourent aux pires extrémités et correspondent ainsi à l’image hystérique que les hommes ont des loups. La violence de Crocmoue ne trouve aucune autre explication que dans la peur : ce n’est pas un chat cruel, méchant ou agressif et d’ailleurs son premier mouvement a été de se réfugier dans les différents sanctuaires qu’elle sait posséder dans l’appartement où même le chef de meute ne vient jamais l’ennuyer, en toute circonstance.

 

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Il n’est pas tout à fait question ici de faire un album de vie de l’ainé de mes chats mais d’en tirer une observation assez stupéfiante ; stupéfiante par sa simplicité et par la réalité bestiale que recouvre, au fond, l’un des maux les plus incurables de la modernité ; stupéfiante aussi par sa signification : nos premiers instincts, conduits par la peur, iront toujours à la xénophobie et à l’agression de quiconque dont nous jugeons la présence illégitime sur un territoire que nous estimons absolument notre. La xénophobie est un réflexe mammifère. Crocmoue m’en veut terriblement de la caresser après que j’aie fait un câlin à l’un ou l’autre des deux chatons : en tant que chef de meute, je suis responsable, coupable même, d’avoir toléré un trouble à sa tranquillité, si bien qu’elle m’en veut et tente tant bien que mal d’empêcher tout contact entre elle et moi. Je souris au passage à un autre des arguments de notre bestialité : les animaux n’ont ni émotion complexe, ni inconscient, ni affects et sont des anima, des machines qui se meuvent seules. Mais ça n’est pas le sujet.

 

Il m’intéressait particulièrement de faire ce lien, fort évident aux gens qui fréquentent les animaux depuis longtemps, et de l’écrire, ce lien qui montre au fond que le rejet et la violence ne sont même pas des « restes de notre cerveau simiesque » mais bel et bien le refus de dépasser nos peurs et nos traumatismes enfantins, que Crocmoue elle-même va dépasser à force de la douceur et de l’affection dont nous allons entourer le lent apprivoisement entre Zorbas, Mowglie (pour cinq jours) et elle.

 

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Nous n’allons pas, bien sûr, repousser sa xénophobie (permettez que j'ose cet amalgame, car il n'est certainement pas question de xénophobie chez elle en ce que cela n'a rien de politique : ce n'est qu'émotion brute), mais allons agrandir sa conscience de la meute et, imaginons que nous répétions l’opération cent fois (ce que nous ne ferons pas), un jour, finalement, on peut imaginer qu’elle serait bienveillante et en quête de sympathie avec ses pairs chats. En attendant, nous, qui avons un langage conceptuel qui permette de rationaliser beaucoup plus vite ce que Crocmoue et Zorbas mettront sans doute plusieurs semaines à construire ensemble, nous, hommes et femmes, avons en nos mains les outils qui apprennnt à refuser l’angoisse, la peur et la paresse de la xénophobie. Nous sommes tous autre à quelqu’un et cependant nous estimons tous être aimables pour ce que nous sommes ; en tant qu'invariable certes, mais aussi comme histoire d'un individu : ce qui nous fait être exactement ainsi. Cette réalité, précisément, que l'autre menace par sa part imprévisible (d'aliénation, de contestation, etc). 

 

L’autre, c’est toujours la question du moi.

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