Le premier parti de France est abstentionniste

Le FN a été choisi par 12% des électeurs légaux de ce pays, non par 28% ! Cela vendrait moins, ce sont des chiffres normaux. À la rigueur, ce qui choque, le fameux «choc», c'est 22% pour les deux grands partis. Ça oui, c'est signifiant. Mais on oriente le débat en terrain connu et contrôlable en culpabilisant d'un discours agressif les abstentionnistes qui représentent plus d'un électeur sur deux.

N'en déplaise à la citadelle narcissique (il aurait mieux fait de lire Alain Roger plutôt que de se contenter de l'interviewer dans son émission sur la bêtise) de Raphaël Enthoven, qui n'a de philosophe que les parchemins accrochés sur son mur, l'abstention est un acte fortement signifiant. Il y a juste que la caste à laquelle appartient, d'ailleurs, le journaliste-philosophe choisit consciencieusement d'ignorer la valeur sémiotique de ce contenant. Ce n'est certainement pas un acte nonchalant ou indifférent ; et je n'imagine pas qu'il l'ignore lorsqu'il agresse tous les abstentionnistes comme s'ils n'avaient qu'un seul visage et qu'une seule voix. Il y a quelque chose, là.

Soit que les français ne se sentent pas concernés par la politique soit qu'ils la refusent en l'espèce. Le Front National a fait un score de 12% des électeurs légaux de ce pays au premier tour des élections régionales en 2015. Remettons les choses en place ; et battons en brèche la complaisance tournée vers le seul effet buzz des média traditionnels, au nombre desquels la presse écrite qui ne souffre d'aucune angoisse fiscale : Le Monde, Le Figaro, Le Point, Marianne et compagnie.

 

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Nous voyons bien ci-dessus, en additionnant toutes les formes de non-vote que 58 électeurs sur 100 ne se sont pas rendus aux urnes, c'est-à-dire un peu moins de six sur dix. Voilà qui signe explicitement l'avancée d'un phénomène autrement plus préoccupant que la « montée inéluctable depuis trente ans du FN », laquelle n'est qu'un vulgaire épouvantail. Jean-Marie Le Pen avait fait 17,7% en 2002 aux présidentielles au second tour face à Jacques Chirac, les chiffres sont ici plus bas pour plus d'abstention. Il y a fort à parier qu'on retrouvera les mêmes équilibres de force en 2017, ce qu'au reste François Hollande doit appeler de ses vœux. Je ne serais pas fâché, à titre personnel, s'il grillait Manuel Valls pour atteindre cet objectif. Mais c'est un autre sujet ; l'agitation mesquine et agressive me dérange autant chez Nicolas Sarkozy que chez Manuel Valls, et je n'ai pas de complaisance partisane. Revenons à nos chiffres.

 

Je reprends mon décompte : non, quand vous marchez dans la rue vous ne voyez pas trois fascistes sur dix personnes croisées. Il est à peu près certain que vous n'en croisez pas un sur vingt ; car les électeurs du Front National ne sont pas une espèce homogène et étrangère au républicain moyen que vous incarnez. De même que le Parti Socialiste est illégitime à demander à telle ou telle liste de se retirer ; quelle est cette féodalité politique fondée sur les mêmes et les clichés ? Quelle est cette passion pour la similarité, les formes sérielles et lisses ? Le XXIe siècle sera-t-il l'intention de l'individu égalitaire sans équité ? Tous identiques ? Non. Le Front National est protéïforme et opportuniste ; la preuve en est dans ce résultat qui, s'il est bien loin d'être spectaculaire et différent des années passées, lui permettra d'atteindre à quelques échelons de pouvoir dans notre pays.

Je n'envie pas la conception démocratique de celles et ceux qui approuvent ou colportent insulte et mépris sur les abstentionnistes. La démocratie est un régime politique du libre-arbitre et du choix personnel, fondé sur la conviction, sur l'équilibre entre l'empirisme singulier de tout un chacun et les leçons communes à tous versés par l'école de la République. En niant le droit à l'abstention, vous entérinez la dictature constitutionnelle telle qu'elle est établie par les énarques et tous les tenants de cette caste oligarchique qui vous ignorent hors des périodes électorales, riches en promesses absurdes.

Je ne préférerai jamais le discours fanatique qui se prévaut de limiter la liberté d'autrui : qu'il fût frontiste ou anti-abstentionniste. Messieurs  les violents, vous êtes tous les mêmes et ce quelle que soit votre cause et la noblesse dont vous croyez la couvrir. La violence est toujours défaite de la pensée. Il y a trois semaines, j'écrivais qu'il fallait refuser l'espit de guerre. Je constate hélas qu'il n'a pas attendu les attentats du 13 novembres pour être présent partout. Notre pays est assiégé par sa propre putréfaction. La victoire du FN est moins dans les urnes que dans nos modalités de pensée, dans nos idéologies politiques et dans notre conception de voir le monde.

Ce qui me choque, c'est que les deux grands partis maîtres du pays, ceux qui se renvoient le pouvoir comme une balle de volley-ball depuis cinquante ans ne font que 22% des suffrages potentiels et moins de 50% des suffrages exprimés. Plus loin, me choque le silence absolu des média sur cette question ; alors on nous répète en boucle, comme pour nous laver le cerveau, que le Front National signe ici un score historique, une percée dans la France, on parle de plombs sautés dans la France des lumières, etc, et que les grands partis doivent faire front. On assiste aux discours ahurissants d'un Nicolas Sarkozy qui glapit des insanités végétales (j'évoque ici sa métaphore pour justifier le refus d'un front républicain), d'un Manuel Valls vaguement douché qui a la décence de se taire à peu près tout en donnant des ordres à ses lieutenants, quand l'intelligence politique de François Hollande le mure dans le silence des intouchables que préoccupent de vrais problèmes exigeant l'action ; et les chiens de garde tels qu'Enthoven qui crachent sur ceux qu'ils sont pourtant incapables de comprendre. Il y a manifestement une dissonance cognitive entre l'intention et l'interprétation.

Non, le Front National ne menace pas d'emporter la France.

Je ne me ferai pas plus sage que je ne suis : j'ignore le sens de l'intention. Mais il est un point indiscutable : 58% des français n'ont pas participé aux élections régionales. Le systèmes de la Ve République est en faillite démocratique et la caste dirigeante joue explicitement toute seule ou presque. La dictature constitutionnelle actuellement en vigueur permet d'ignorer superbement cet état de fait, et la servilité des média traditionnels permet d'en détourner la manifestation vers des bêtes brunes qui, permettez que je l'écrive, ne gagneront pas grand chose. Même à la tête de régions, elles puniront ceux qui les ont élus et ne remettront jamais les pieds au pouvoir nulle-part ; il n'y a qu'à voir ce qui se passe dans les mairies frontistes. Des gens vont souffrir et cela, je le déplore ; il reste le déménagement pour limiter la casse.

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Quelle possibilité contestataire nous reste-t-il dans une dictature constitutionnelle bourgeoise comme la nôtre ? On le voit bien, plus personne ne manifeste vraiment, ou pas longtemps, ou pas suffisamment. On est mieux chez soi. L'état d'urgence n'arrange pas les choses (où est le front républicain face aux abus de la police et à la complaisance envers les coupables de crimes climatologiques extrêmement graves ?), outre qu'il n'ait strictement aucune légitimité. La violence est pénalisée. Détenue par la police (dont certains syndicats sont proches d'idéologies fascistes, l'état d'urgence se faisant état de liberté de la violence xenophobe et machiste). Les média nous tiennent par la main jusqu'aux élections d'une caste, toujours identique et dont seuls changent les prénoms. C'est à peine s'ils ne nous épargnent pas la pénibilité de glisser le bulletin dans l'enveloppe. Qui oserait encore appeler ça une démocratie ? Où sont les livres ? L'éducation civique ? Le partage de films ? Les débats sinon politiques tout au moins dans trois ou quatre langues ? Où sont les promesses d'un XXIe siècle généreux, tourné vers l'épanouissement et les technologies saines ? Une caste qui ne fait plus aucun référendum et qui, lorsqu'elle en fait comme pour l'Europe, ignore purement et simplement le refus, voilà qui nous gouverne. La démocratie est morte, lentement et discrètement mais sûrement et nous avons cette fameuse dictature constitutionnelle dont parle Gorgio Agemben dans son livre L'état d'urgence, disponible dans toutes les librairies qui le vendent. L'abstention est une façon de mesurer la déconnexion de ce système et la fin d'une imposture trop longtemps demeurée cachée grâce à la bonne volonté de citoyens qui croyaient participer à un jeu honnête. L'abstention est le dernier vote contestataire ; et il est possible qu'il nous emmène à sacrer des cadres du parti du Front National dans les responsabilités politiques. En effet.

Alors que faire ? Nous insulter les uns les autres ? Sur les réseaux sociaux, Dorian Astor a dit mieux que je ne pourrais l'écrire moi-même tout ce qu'il y a à dire dans son billet En faveur des abstentionnistesJe ne suppose pas qu'il soit besoin de défendre ceux qui ont choisi de voter, je ne fais pas partie de ceux qui auraient la bêtise de leur propre certitude. Il faut enrayer cette guerre de tous contre tous qui est une modalité de gouvernance politique particulièrement pratiquée par Nicolas Sarkozy et dont Manuel Valls reprend le flambeau. Dans tous les états de nature et de politique, la coopération l'emporte toujours sur la dissension, et les chances de survie en sortent individuellement grandies. Je crois que le seul barrage durable contre le Front National est le changement, tout simplement nécessaire parce que 58% des français ne viennent pas voter.

Des mesures très simples et rapidement applicables existent ; comme donner la parole à des politiciens certes moins polis que les autres mais à bien des égards plus subtils et plus généreux, Jean-Luc Mélanchon par exemple, que les média se plaisent à mettre sur le même plan que Marine Le Pen (logique, vous imaginez un Front de Gauche au pouvoir ? L'hégémonie capitaliste prendrait une sacrée claque) ; comme l'instauration d'une élection proportionnelle pour les régionales, ainsi que Laurent Guignon, membre de la liste FLUO en Île-de-France ne cesse de le répéter. Le motif de refus serait que le FN y gagnerait des sièges... On voit ce que donnent les arrangements avec le principe démocratique quand les règles du jeu sont biaisées. Pourquoi le Parti Socialiste et Les Républicains s'arrogent-ils le droit d'arranger les règles de représentation au nom du barrage d'un troisième parti ? Qui est souverain, le peuple ou les bonnes élites qui savent, eux, ce qui est bon pour lui ? Ce qui est bon ne semble plus très bon, tout à coup que les abstentionnistes font entendre leur silence, cette fameuse « majorité silencieuse », si chère et si étrangère à la fois à Nicolas Sarkozy. La situation est absurde. Soit c'est une élection à la majorité et les barrages républicains sont anti-démocratiques, soit il faut redéfinir les règles du jeu. Et reposer le cadre c'est fonder une nouvelle République — ce qui adviendra tôt ou tard.

Alors quelles solutions trouver ?  Je ne crois pas qu'il faille compter sur l'irresponsabilité de nos politiciens qui préfèrent jouer les pompiers pyromanes que les sages bienveillants. Il faut commencer par quitter l'esprit de guerre ou le Front National l'emportera pour de vrai, et cela cessera de n'être qu'inquiétant.

 

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