Le congé paternité : onze jours d'égalité des sexes.

Un nouveau-né a besoin d’attention : de soin, d’affection, de nourriture, d’être changé, d’être rassuré lors de ce basculement d’une vie aquatique vers une vie aérienne. Il réclame tout cela en faisant peu de cas du rythme salarial de ses parents — et qui le lui reprocherait, à part Pierre Gattaz ?

 

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Nous sommes le 12 septembre et, si j’étais un adepte d’un monde en marche, il me faudrait abandonner mon fils de 27 jours à mon épouse, afin d’accourir aux pleurs de l’économie, qui souffre atrocement de mon absence.

 

16 semaines, c’est-à-dire quatre mois. 

 

Lisons l’article L.1225-17 du code du travail :

 

« La salariée a le droit de bénéficier d'un congé de maternité pendant une période qui commence six semaines avant la date présumée de l'accouchement et se termine dix semaines après la date de celui-ci. À la demande de la salariée et sous réserve d'un avis favorable du professionnel de santé qui suit la grossesse, la période de suspension du contrat de travail qui commence avant la date présumée de l'accouchement peut être réduite d'une durée maximale de trois semaines. La période présumée de l'accouchement est alors augmentée d’autant. » 

 

Selon la loi, et pour un premier enfant, une femme a droit aujourd’hui à seize semaines de congé maternité. Elle peut répartir ces semaines entre la phase précédent la naissance et la phase qui la suit (on parle de congé pré-natal et de congé post-natal). Une femme enceinte de sept-mois et demi rencontre naturellement quelque difficulté pour servir des cafés, préparer des hamburgers, faire le ménage, enseigner, demeurer debout ou même, parfois, assise. Si cette future mère prend six semaines de congés (un mois et demi) avant que ne naisse son enfant, il ne lui en restera plus que dix pour demeurer avec lui — c’est-à-dire deux moi et demi. Tant il est vrai qu’un bébé de deux mois et demi n’a plus besoin de sa mère pour veiller sur lui la nuit, le jour, et tant il est également vrai qu’une mère de substitution (qui monnaye ses services) suffit, nous conviendrons que cette loi est juste, en plus d’être intelligemment pensée. Bien entendu, les gens qui jouissent d’un confort matériel et financier ne se posent pas toutes ces questions. D’ailleurs, s’ils se les posaient, comme ce sont eux qui font les lois, celle-ci en particulier serait bien différente.

 

La politique de congés maternités en France est une catastrophe et ça n’ira pas, hélas, en s’arrangeant avec les prochaines interventions sur le Code du Travail — car c’est tout le tissu de protection sociale de la vie, et notamment en famille, qui est bientôt radicalement bouleversé à la faveur de la libido phallique et sclérosée des membres du MÉDEF.

 

Onze jours : un argument stupide.

 

Quant au père, la politique de natalité française n’est plus simplement une catastrophe mais le signe de la plus crasse bêtise. À cela, une illustration aussi récente qu’éclatante, par la réponse de Marlène Schiappa lors d’un « interview par SMS ». Cette Ministre de « l’Égalité des Hommes et des Femmes » a montré que le remplacement du ministère « de la Famille, de l'Enfance et des Droits des femmes », quoi qu’auraient pu laisser penser les intitulés, a largement floué les femmes. Au titre d’une « autonomie » et d’une « prise en main » (en marche !) de sa propre destiné par la femme, les mères de France et de Navarre trouveront en cette teenager attardée rien d’autre qu’une contemptrice des droits des hommes. L’égalité homme-femme passe pour elle par un alignement systématique sur le plus petit dénominateur commun des droits et des libertés entre les deux sexes.

 

En effet, à l’occasion de récentes escarmouches journalistiques sur la possibilité ou non d’un allongement de la durée du congé paternité, fixé à onze jours, c’est pleine d’une lucidité dont la puissance intellectuelle n’est plus à prouver qu’elle répondit comme elle, je cite, « ignorai[t] que les hommes accouchaient ». Le motif du congé maternité ne serait donc pas lié à l’accompagnement,  l’affection, l’éducation, le soin de l’enfant mais bien la récompense durement gagnée par la femme qui accouche, dans les douleurs de l’enfantement. En somme : 

 

« Il dit à la femme : « Je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances ; c’est péniblement que tu enfanteras des fils. Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera. » [Genèse 3:16], TOB 2010.

 

En quoi cette réponse de Marlène Schiappa serait-elle bien loin de ce verset de la Genèse ? Le congé maternité permettrait à cette pauvre femme dominée par son homme de se remettre de l’enfantement de son enfant, et non pas de s’occuper des premiers mois de découverte, d’angoisse, d’apprivoisement des premiers instants du monde de ce dernier. La mère est une paresseuse qui retournera bien vite au turbin, et non la guide affectueuse et nécessaire de toute arrivée en ce monde. Qu’elle se remette vite de ses éventuelles blessures, car le monde capitaliste et sa sacro-sainte croissance ont besoin d’elle ! Peu importe le lien mère-enfant, peu importent l’affection, la famille et la sérénité des nouveau-nés ! En un mot comme en cent : l’oisiveté supposée par le terme de « congé » aura sans doute motivé la stupidité de cette réponse. Le capitalisme recycle volontiers les antiennes bibliques et, de ce fait, est le chancre d’un patriarcat satisfait en se donnant les discours d’un libéralisme égalitaire homme-femme. Or qui a eu un enfant sait parfaitement comme les premiers mois sont beaucoup de choses, mais des congés, point.

 

Contrairement à ce que la bêtise d’une idéologie de la domination diffuse, allonger le durée de congé paternité (sans diminuer le congé maternité) représenterait un véritable soulagement pour la mère et une avancée sociale anti-patriacat. Car, précisément, cette mère vient d’accoucher. Généralement très fatiguée par ce qui reste un acte chirurgical, éprouvée, certes heureuse de pouvoir tenir son enfant dans les bras, la mère qui est en congé maternité a fondamentalement besoin de repos. Son nouveau-né a besoin d’attention : de soin, d’affection, de nourriture, d’être changé, d’être rassuré lors de ce basculement d’une vie aquatique vers une vie aérienne. Il réclame tout cela en faisant peu de cas du rythme salarial de ses parents — et qui le lui reprocherait, à part Pierre Gattaz ? 

 

Il peut se réveiller cinq fois dans une nuit, exiger que l’on s’occupe de lui à grands renforts de pleurs ; or qui, mieux que sa mère, souvent épuisée, peut s’en occuper ? Son père, peut-être moins éprouvé, physiquement. Le congé paternité de onze jours, c’est onze jours accordés à la mère. Non pas onze jours de repos, mais onze jours de partage de la charge. Car, tout pétris d’amour que nous soyons pour nos nouveau-nés, s’en occuper est épuisant et il faut structurer le repos des parents. Aussi est-ce plus commode à deux et l’enfant sera-t-il mieux protégé du stress et de la fatigue de ses parents. En outre, reconnaître à l'homme une place et un droit de siéger dans l'antique gynécée, c'est là un véritable progrès social et un recul du patriarcat. L'homme n'est plus uniquement ce mâle velu, chargé de ramener un cuissot de mammouth pour que sa descendance et sa femelle fertile suçotent de la viande, mais devient, à l'égal de la mère, un être apte à s'occuper, trivialement ou non, d'un nouveau-né. Cela encore, serait un recul du modèle patriarcal et une nette progression de l'égalité homme-femme.

 

Nous sommes le 12 septembre et, si j’étais un adepte d’un monde en marche, il me faudrait abandonner mon fils de 27 jours à mon épouse, afin d’accourir aux pleurs de l’économie, qui souffre atrocement de mon absence. 

 

Pour en lire plus :

 

Blog Je suis papa

Bilan de rentrée Madame Le Figaro.

Le Parisien : et les pères dans tout ça ?

 

 

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