Emmanuel Macron: fist caché de Jupiter?

Il faudrait trouver l'inventeur de la formule. Car nul doute que l'électeur de Jupiter vaut mieux que l'électeur d'un sinistre et banal président de la république française. Il faudrait lui donner une médaille, car le servant jupitérien est encore au-dessus des hommes politiques, qui ne sont que des hommes, certes puissants, mais qui ne peuvent pas tout. Que peuvent les hommes devant tant de gloire.

Ainsi que le noble et digne Prince de Béarn*, je tiens à préciser que ce n’est ni l’apprenti-théologien, ni le mythologue, ni le spécialiste universitaire en lettres et philosophie du diable, ni même l'ancien employé de fast-food et désormais professeur certifié de Lettres Modernes, le romancier, l’essayiste ou le doctorant en philosophie, ni encore l'humble possesseur de deux poumons, deux reins, deux jambes, ni l'époux fidèle, ni le futur-père qui écri(ven)t ces lignes, mais bien le citoyen. 

Montage de Ludovic Delaherche. Montage de Ludovic Delaherche.

Sur le plan politique, il y a sans doute quelque chose d'édifiant dans ce jeu de cour auquel complaisent fort volontiers les journalistes et qu’il faudrait analyser avec ce sérieux que je ne consacre pour ma part qu’aux choses sans intérêt. Ceux-là, les hommes de lettres contemporains, ne se contentent pas d’épancher leur désir de transcendance (la cour du roi), non, ils ne se contentent pas de perpétuer le divin, et tout le tralala, ils obéissent du même coup à leurs maîtres. La Fontaine n'eut pas été dépaysé, s'emparant d'un tel sujet pour source de ses fables, et sa langue n'eut pas parue déplacée. Il n’y a pas d’anachronismes puisque tout a changé pour que rien, jamais, ne change. D’ailleurs, depuis quelques semaines, lire les œuvres de La Fontaine s'avère parfaitement instructif, comme un manuel de machine à laver peut l'être pour le frétillant et frais acquéreur d’un tambour tournant à multi-cycles. Or le fabuliste n'eut pas démérité à composer sur Jupiter, quoiqu'il se fut étonné d'une si grande médiocrité venant d'un peuple si constitutionnellement libre.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose qui appartienne au domaine de l'orgueil patriotique dans cette ruée vers les pourtours du trône ? Une sorte de cri choral qui s’exclamerait, la larme à l’œil, la langue pendante et le trouffion offert à la farce : « Habemus regem ! » Au plaisir d'avoir sa place dans la pyramide de l'ordre des choses, transcendant, n’est-ce pas ; mais il y a aussi, chez ces républicains schizophrènes, la jouissance d'être possédés. Et au portillon de la possession, tous les horizons historiques prétendent.

Être possédé comme l'est celui que le prêtre exorcise, dément et fanatique, qui s’arracherait la peau à l’aide de ses ongles pour peu que le dæmon, celui qui est autre-en-soi en donne l’ordre. Être possédé comme peut l’être l'esclave, servile et soumis par la violence, l’esclave qui ronge son frein et dont on serait bien forcé d’amputer un membre s’il venait à désobéir. La possession au sens de l’intrusion, en somme. Tout ce que les Montaigne, Condorcet, Wilberforce et autres Garrison fustigèrent âprement. 

La Boétie, on le sait, parle de servitude volontaire et capte ainsi l’enjeu qu’illustre notre formidable époque. Car la possession c’est aussi le masochiste qui aime ça, qui salive à l’idée d’avoir un divin maître, ce rampant qui jouit de n’être guère plus que le paillasson d’un autre. Cette possession qui l’autorise, au nom de l’aura de celui dont les chaussures lui labourent la crinière, d’exiger d'un plus petit que soi qu'il s’aplatisse à son tour, plus bas et plus vilement. Il faut bien nettoyer les pourtours de cette bouche souillée de l'étrange pratique, étrange mais jalousée, d'un soin rectal intégral obséquieusement donné aux plus puissants que soi. C'est la longue chaîne scatophile de la puissance politique. Comment s’étonner de que ces gens-là se sentissent tenus de pratiquer la langue de bois ? Oseraient-ils avouer que leurs langues sont encore sujettes au goût…? Mais nous avons notre petit orgueil. Attention. Nous voulons lécher les produits intestinaux du plus puissant possible, et non d’un joueur de flûte. Vous entendez ? Président d’une République, oui, quand celle-ci est financièrement puissante, culturellement rayonnante et politiquement libre. Nous savons bien ce qu’il en est.

Laissons-là ces sous-produits de gauchisme éhonté (nous ne sommes pas loin de lire que, finalement, la République, c’est un truc de gauchiste) et passons aux choses sérieuses : Jupiter. Pourquoi tous les torchons de lieu d'aisance se sont-ils entichés de ce colifichet qui, s'il est grotesque, n'en demeure pas moins extrêmement signifiant ? Jupiter. Le dieu-roi — ou roi des dieux — présidant à la cosmogonie romaine. Certains font l'erreur d'associer Jupiter à l'Empire Romain ; c'est certes une erreur mais elle n'est pas fautive. Qui sait que l'Empire Romain a surtout connu Sol Invictus au chef de son panthéon ? Il s’agissait d’une sorte de proto-monothéisme qui ne disait pas son nom et qui fonctionnait en recyclant beaucoup des énergies polythéistes, et ce Sol Invictus a plus régné sur l’Empire Romain que la totalité de nos régimes démocratiques mis bout à bout**. La question n'est pas là. Un roi des dieux romain. Que l'on n'associerait guère, ou fautivement, à l'Olympe (pourtant, l'adjectif olympien traversa quelques bouches). Et cependant, Jupiter, c’est une hyperbole qui sonne presque laïque.

L'Olympe, c'est Zeus. Et Zeus, déjà, c'est un vieux, dans l'imaginaire collectif. Tout de suite, l'effet est fort différent. Aurait-on idée de parler d'un président vieux et sage, certes philosophe mais dont le bestiaire et les attributs appartiennent à une tradition esthétique qui n'est pas la nôtre ? Non, on veut de l'image simple, du performatif, et, surtout, du type qui s'avance sur les nuées comme un Rambo 12, à ceci près qu'il ne porte pas de ceintures de munitions, croisées sur la poitrine, mais la foudre elle-même, l'aigle de Trump sur son point, l'ours de Poutine entre ses reins, et rien moins que la révolution du monde pour destin. Jupiter, c'est plus jeune, c'est plus concret, pragmatique. Zeus n'était pas un progressiste ! Et puis Zeus, ça a donné Dieu, en français, et si l’on s’assume doucement royalistes, et fanatiques d’un messianisme politique complètement déconnecté du réel, on recule encore sur l’ouverture du micelle (encore que…).

Jupiter, progressiste ? Peut-être. On ne sait pas. Il faudrait s'attarder, et nous le pourrions, sur la renaissance, le syncrétisme poétique de l'ère post-médiévale, des humanistes, l'oeuvre des poètes romantiques ; en somme, tout le processus qui expliquerait l'appréciation herméneutique, par une généalogie du signifiant esthétique et politique. 

Pourquoi, après treize régimes, dont cinq tentatives de république, nous écopons lamentablement d’un « Jupiter » (vu dans Le Point, qui n'a pas toujours été le plus visqueux des organes de propagande) ? Car, il faut arrêter de travestir la trivialité du système politique : nous sommes en monarchie et les électeurs ont désigné celui que les riches voulaient. Attendez ! Cela signifierait que la pyramide débuterait au-dessus du jeune et rayonnant Jupiter ? Quoi ! Jupiter, plus grosse, plus visible, plus majestueuse planète du système solaire, n’est-elle pas maîtresse de son ellipse ? L'argent passe, il semble, au-dessus des quatre lois fondamentales de l'univers et le dispute — triomphalement — à la gravité. D'ailleurs, plus rien n'est grave. Le roi n'est pas seulement nu, il est aussi drôle. Il fait des mots d’absence à des élèves, des bisous sur le crâne à des admirateurs, on s'agenouille devant lui pour obtenir la bénédiction avant un match, sa salive, nous diront bientôt les journaux, apporte le retour de l'être aimé et ses excréments, à en croire quatre-cents-cinquante de nos prochains députés, couvrent, en sus d’un rare parfum capiteux, de fortune, de gloire et de prestige. Bon.

Il faudrait trouver l'inventeur de la formule. Car nul doute que l'électeur de Jupiter vaut mieux que l'électeur d'un sinistre et banal président de la république française. Il faudrait lui donner une médaille, car le servant jupitérien est encore au-dessus des hommes politiques, qui ne sont que des hommes, certes puissants, mais qui ne peuvent pas tout. Mais que peuvent les hommes devant tant de [gloire]*** ? 

Sans rire, tout cela est fort signifiant. L'inflation sémantique a cru autour du processus politique en proportion exacte de la perte de sens de l’action politique. La perte de substance et de capacité de la structure politique française se trouve compensée par une théâtralisation, une mise en scène, une création, même, de l’acte politique qui n’est guère plus qu’une incarnation creuse. Les hommes et les femmes ne se racontent-ils pas des histoires pour remplir le vide, l’angoisse, ce que Pascal cinglait du titre méprisant de divertissement ? C'est là, peut-être, parlons contre Pascal, l’origine des plus merveilleuses habitudes et des plus grands récits, dits parfois fondateurs, de nos civilisations, les dotant d’un sens et d’une espérance. Or, en tant qu’elle est une vertu chrétienne, Jupiter, ce ridicule Macron, à qui les journalistes, au train où vont les choses, ne trouveront pas au monde suffisamment de qualités humaines à lui prêter pour les cinquante-neuf mois qu’il lui reste à gouverner, ravive cette espérance et promet au lendemain. 

On s’esbaudit longuement de son interview par Médiapart, avant qu’il ne fût élu, et beaucoup s’extasiait de ce qu’il avouait n’avoir pas de solution pour les jeunes qui se trouvent en perte de sens social, et notamment sur la polémique des chauffeurs VTC. Des gens s’émerveillaient de son humilité. On l’applaudissait de ne pas savoir pourquoi il voulait devenir président de la République française, en quelque sorte. L’inversion du grotesque, la bouffonerie, est complètement consommée. En 2017, on se présente aux élections d’abord, on verra ce qu’on fait ensuite et c'est normal. Jadis, il me semble que l’on prétendait à un mandat politique parce qu’on avait un projet pour changer le monde, l’améliorer, selon qu’on fût de droite ou de gauche, dans le sens d’une hiérarchie sociale figée ou mobile, d’une conception différente des rapports entre tradition et progrès, une approche différente de la théorie hégélienne de l’histoire. Là, non. Macron admet son impuissance et l’électeur jupitérien est ravi.

Bon. Que voulez-vous conclure après ça ? Je veux bien que dire d’un électorat qu'il est à vomir n’est pas très friendly, mais au bout d’un moment, ce n’est pas celui qui colle l’étiquette qui est fautif, mais plutôt celui qui la mérite.

 

Pierre-Adrien Marciset,

aka Mercure (pourquoi pas ?)

À lire ceci, si vous voulez comprendre ce qui se joue, en fait, et pourquoi ces journaux n’en peuvent plus et en mettent partout. Le billet est de Gérard Filloche, mais même la classe moyenne-plus, celle qui a pour satisfaction d’être/de se croire en mesure de mépriser les pauvres, aurait tout avantage à cesser de déconner parce que le fist de Jupiter va vite devenir très concret.

* Ainsi se nomme lui-même l'auguste maire de Pau et désormais Garde des Sceaux.

** ERRATUM : je vérifierai mais l'esquisse que j'avais de la place de Sol Invictus dans la phylogenèse de la structure monothéiste de la civilisation est erronée. Donc, non, il n'y a pas eu plus d'années de Sol Invictus dans l'Empire que d'année de République en France. Mea maxima culpa

*** citation originale de Théoden, roi du Rohan : Mais que peuvent les hommes devant tant de haine ?, or justement, lui répond Aragorn : la gloire et l'honneur.

**** il faut noter que l'on parle d'un président jupitérien et non jovien, lequel second adjectif est l'adjectif propre pour parler de ce qui concerne les attributs de Jupiter. Le néologisme met donc l'accent sur le caractère divin du personnage (culte de la personnalité) et se préoccupe peu de la taille (la sienne ou celle de ses attributs, qui lui permirent pourtant de briser la main de Trump lors d'une célèbre rencontre de cow-boys).

 

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