La guerre des castes aura de nouveau lieu.

Dans les faits, elle a déjà re-lieu. La bataille du langage est perdue pour les humanistes ; puisse la guerre toute entière ne pas l'être, elle. Je suis étonné d'entendre des gens chanter, les larmes aux yeux, le chant des partisans et de voir que ces mêmes gens se réjouissent de l'islamophobie ambiante, veulent plus de sévérité de l'État à l'égard des réfugiés, etc. Les peuples ont perdu.

Je déteste cette « mode » journalistique qui consiste à laisser glisser le langage, permettant au discours de la classe dominante d'étouffer sans l'air d'y toucher toute alternative à sa conception du réel. Le glissement laisse peu à peu place à deux usages d'un mot comme celui de racisme : l'usage politique, qui n'a plus rien à voir avec l'origine, scientifique. C'est une victoire idéologique quand le politique remplace dans l'esprit de tous le scientifique ; une victoire contre-humaniste ou obscurantiste.

 

Prenons par exemple les expressions « racisme antimusulman » ou toute autre déclinaison,  comme le « racisme antiblanc », le « racisme antinoir » ou, mais là on atteint un hallucinant niveau de bêtise au sens musilien (de Robert Musil) du terme, le « racisme antifrançais ». Ce sont des conneries qui n’ont qu'un sens populaire et, même, populiste. Ces déclinaisons du racisme ne sont que les éléments de langage d’une rhétorique politique qui divise toujours plus et toujours mieux les différents acteurs du vivre-ensemble et qui terminent d'occuper les « sans-dents » pendant que les riches et les puissants se remplissent les poches (libre-entreprise et revente du service public) ou s’arrangent pour ne pas les vider (exil fiscal ou complaisance sur la criminalité fiscale). Le racisme est un levain, celui de la guerre des castes, guerre à laquelle aide beaucoup cette bonne vieille haine ordinaire. Or les populations pauvres d’un pays coïncident souvent avec les cultures les plus ostracisées. 

 

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Parenthèse dont la lecture n’est pas nécessaire

Le phénomène de radicalisation vient toujours confirmer la prophétie haineuse. Discours politique : « Les arabes sont des voleurs -> ne les recrutez pas ou ne leur louez pas vos appartements ! » — Réaction sociale : « Les arabes sont sans emploi et pauvres -> la pègre les recrute pour faire les sales boulots, comme le vol à la tire en Cologne sous couvert de harcèlements sexuels. » — Bilan : « Prophétie confirmée : les arabes sont des voleurs ET des sauvages qui violent nos femmes et volent nos allocations ! » Je prends les populations nord-africaines, parce que ce sont évidemment les cibles à venir d'une haine généralisée et d'un pogrom de masse — tout cela de bon ton, surtout. La xénophobie est responsable de ça, pas le racisme. Mais elle ne pourrait rien sans l’idéologie dominante du racisme. Darwin a perdu et le XXIe siècle est aux obscurantistes et aux contre-humanistes.

 

 

Le racisme est une théorie qui propose une hiérarchie des ethnies à l'intérieur de l’espèce humaine. Cette espèce, contrairement à d’autres, n’a pas de sous-catégorie biologique qu’on appelle une « race ». Si bien qu'on peut indifféremment parler de « race humaine » ou bien « d’espèce humaine » par équivalence taxinomique dans les arbres phylogénétiques (voir Wikipédia). Le racisme consiste à nier cette évidence scientifique, de même que le créationisme nie l’autre évidence scientifique qui est que l’évolution et non Dieu a façonné la Terre et les hommes. Le racisme est la théorie des hiérarchies de races à l’intérieur du genre humain. Prétendre que les blancs sont supérieurs aux arabes, c’est bel et bien du racisme. Parler d’un comportement discriminatoire à l’égard des musulmans ou des français, ce n’en est pas. À la rigueur nous pourrions parler de « préférence islamophile » ou de « préférence nationale » et cela serait plutôt cousin de la xénophilie ou de la xénophobie. Notons que je trouve amusant de pouvoir écrire « islamophile ». Ce n’est pas tous les jours que cela arrive, en France en 2016.

 

 

Il n'y a donc qu’un racisme en tant que principe : considérer que les ethnies sont hiérarchisées et divisées dans des critères biologiques et scientifiques bien distincts, permettant qu'il y en ait qui soient objectivement et en nature supérieures à d'autre. Comme on peut le faire de chevaux, de chiens ou de trolls. Pourquoi alors est-ce que le concept de « races » à l’intérieur de l’espèce humaine résiste ?  La notion de race dans l'approche de l'espèce humaine est nécessairement utilitariste. Je prends l’exemple des chevaux, où les races ont des avantages et des inconvénients biologiques différents. Seront-ils travailleurs, musclés, grands, efficaces, dociles, fougueux, endurants, courageux ? Nous réfléchissons à la possible rentabilité pratique d’un animal en fonction de ses capacités organiques — de même que nous l’établissons aujourd’hui avec des tracteurs et que nous pensons en terme de « rapport qualité-prix ». Il en va de même pour les chevaux. Appliqué à l’homme, on appelle cela de l'esclavage — oui, le racisme est une idéologie de l'esclavage et il est bon de méditer là-dessus. Un cynique parlerait de « libre compétition du marché », le gauchiste que je suis insiste et redouble : c’est une idéologie de l’esclavage. Dans une société de droits, le racisme ne saurait avoir de place idéologique puisque l'esclavage est interdit ; distinguer radicalement l'autre de soi sur la base de critères biologiques est une pente permissive invitant aux pires atrocités.

 

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Mais ne soyons pas mauvais joueurs et prêtons-nous au jeu des glissements de langage. Imaginons maintenant la thèse de « races » dans l'espèce humaine et donnons-lui la visibilité d’une « ethnie » (la race de l'Homo Sapiens est la seule représentée depuis 30.000 ans) et venons sur le sujet des imbéciles : le « racisme antiblanc » ou « antimusulman ». Déjà, la question commence à devenir résolument capitaliste ou néo-libérale puisqu'intrinsèque au besoin d’esclaves de ces idéologies de l’argent pour l’argent. Prenons ces deux exemples et vérifions ce que peut être un « racisme anti-blanc » ou un « racisme anti-musulman ».

 

 

Être blanc n'est pas une race, pas plus qu'être musulman. Tout au plus, l'un est un critère racial/ethnique (couleur de la peau d'une race/ethnie au sein de l'espèce humaine) et l'autre une occurrence religieuse raciale/ethnique (croyance associée à la pratique culturelle d'une race spécifique). Alors quel rapport entre le racisme et les blancs ou les musulmans ? Je ne sais pas pour vous mais je n'en vois aucun. D’autant que l’Islam est par exemple pratiquée indifféremment par des africains, des indiens, des américains, des européens et des vénusiens. Outre que les hommes soient tous essentiellement égaux en espèce et en droit, leurs différences sont culturelles, pédagogiques, linguistiques, morales, etc, mais certainement pas raciales. Donc un racisme anti-critère-racial ça devient gentiment tautologique. On est raciste ou on ne l'est pas.

 

On peut parler de xénophobe voire d’islamophobe. On peut dénoncer le phénomène mondialisé d’une hiérarchie des cultures à la faveur des cultures d’Occident ; oui, et ça a du sens. Notons tout de même que depuis Levi-Strauss, vous trouverez difficilement un philosophe honnête capable de soutenir que les cultures se déploient selon une hiérarchie qui en placerait certaines au-dessus d'autres. Vous ricanez et proposez de comparer les cultures des tribus d’Amazonie avec la notre ? Vous trouvez que notre mode de vie est supérieur ? Je suis d'accord. Supérieur en pillage de la planète, réduction des autres cultures en esclavage et pillage de leurs ressources, expropriation de leurs terres, réduction de leurs traditions au néant, supérieure en destruction perpétrées au nom du profit, supérieur en capacité à tuer, à monnayer les vies humaines et animales, en potentiel de massacres, en tyrannie sur les autres espèces vivantes. Ah, vous voulez dire en confort et en espérance de vie ? C'est discutable, à la rigueur, mais au moins vous reconnaissez bien que tout dépend du critère ; et donc que les cultures ne sont objectivement pas mesurables entre elles. Il faut des critères précis et limités.

 

Le langage porte notre conception du monde (ce n’est pas moi qui l’invente mais Wittgenstein). Ne tolérons pas ces approximations, ces amalgames larvés, et assainissons le débat public en exigeant des discours dont les principes sont toujours concernés par les arguments, dont les postulats ne sont jamais ni fumeux ni approximatifs ; imposons de la substance dans le discours politique. Je suis un sale gauchiste ?

 

 

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Ah ah ! Dois-je me sentir insulté ? Je vais prendre un autre exemple que celui du racisme pour caractériser cette faculté d’appeler un chat un chien. Savez-vous depuis quand les « antifas » ont réussi à perdre la guerre des mots ? Je m'explique. 

 

Quand j'étais enfant, les antifas étaient considérés comme des sortes de veilleur d'idéologie, des héros, des moine-guerriers gardiens du temple et défendaient la société contre les vilains néo-collabos, les descendants de l'OAS, les fachos du clan Le Pen, les néo-nazis, les xénophobes, etc. Peu à peu, les juifs ont cessé d’être la dernière vague d’immigrés et les arabes (d’Algérie, surtout) ont commencé à récupérer les foudres de la vindicte populaire. Si l’Histoire demeurait très vigilante sur le traitement des juifs, et fort heureusement, elle ne fut pas si sévère avec la xénophobie à l’égard des populations issues de l’immigration depuis le nord de l’Afrique. On a même pu en balancer quelques-uns dans la Seine sans que ça ne fasse de vague, c’est dire. Le discours s'est durci et les sens ont glissé. Désormais, les antifas évoquent dans l’esprit du français moyen de dangereux révolutionnaires violents fascistes et fanatiques. Le mal a changé d’étiquette. Ce ne sont plus les gens qui n’aiment pas les étrangers qui sont dangereux mais ceux qui luttent contre la « fascisation » de la société.  C'est fou. L’expression « antifas » est un raccourci de « antifasciste ». Or être un « antifasciste » actif et mobilisé c’est… être un fanatique dangereux et violent. En discréditant le mot « antifas » c'est bel et bien le sens et l’importance du combat qui ont été éliminé, et les portes de la haine et de la xénophobie qui ont été toute grandes ouvertes. 

 

Notre société est actuellement fasciste et d'ailleurs Manuel Valls et son hystérie furieuse, fanatique, complètement sarkozyste dans la méthode et déjà dans le discours ont des allures de dictateur : ses collègues le disent, il déteste perdre ou reculer, et ils le disent à propos de la déchéance de nationalité. Depuis quand le débat à l’Assemblée Nationale est-il devenu un échange d’insultes et l’espace d’une obligation de pensée unique ? Où sont la contradiction, la pluralité des idées et des intentions, nécessaires à l’efficience d’une démocratie ? Ce gouvernement dit « de gauche » entérine un rejet de cette veille anti-fasciste et propage une version fasciste et dictatoriale de la Nation Française. Comme la « nationalisme » est un nom coupable dans l’Histoire, on parle de « républicanisme » et on nous vend la « république » à toutes les sauces. Riss révélant aujourd'hui le vrai visage de ce qui signifie, au fond, que « être Charlie » donne à voir le degré de putréfaction de notre société ; c’est-à-dire l’exercice d’un fascisme mollement dissimulé derrière un masque ludique.

 

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Alors qu'ajouter à ça ? La guerre des castes a commencé, prenant le terrorisme comme prétexte à créer des lois scélérates, liberticides et franchement despotiques ; on le voit avec une police violente et arbitraire, avec des procureurs qui obtiennent que des syndicalistes qui enferment trente heures deux cadres soient condamnés à huit mois de prison ferme, avec une réduction des aides aux étudiants, une réduction des moyens à la santé publique, une femme retraitée condamnée pour « délit de solidarité », c’est-à-dire pour avoir « caché » une jeune syrienne des services de police, une complaisance criminelle des policiers sur les traitements de jeunes néo-nazis et racistes calaisiens sur des immigrés kidnappés, passés à tabac et rejetés sur les bords des route, une violence arbitraire et démesurée de ces mêmes policiers lors des perquisitions qu’ils entourent d’insultes racistes et d’humiliations terribles, une réduction potentielle de l'allocation au chômage, pas d'intervention sur le SMIC et une complaisance carrément criminelle vis-à-vis de l'exil fiscal.

 

Chers amis, reculer sur le langage, c'est se laisser défaire, à terme, sur le champ de bataille des idées et, juste ensuite, dans l'état de droit qui n'a plus guère d'égalitaire que ses illusions et ses hypocrisies. Demain, les forces de police pourront vous arrêter pour ce qu'elles veulent et trouveront bien quelque chose à vous reprocher, et de nouvelles lois scélérates sur lesquelles s’appuyer. Et tout cela parce que nous avons laissé, tout petit mot par tout petit mot, les idées se déplacer, le réel évoluer à la faveur d’un monde où la haine et la guerre dominent. 

 

Dans quel cercle parviendrez-vous à demeurer légitime ? Dans quel cercle parviendrez-vous à demeurer légitime ?

 

Rappelons-nous qu'il y a un an, nous débattions tous, fort gentiment et presque par jeu, sur la surveillance d'internet et que d'aucuns clamaient qu'ils n'avaient « rien à se reprocher », eux. C'est une dynamique. Comme la déchéance de nationalité, comme la COP 21 déjà violée à qui mieux-mieux ; le langage est une dynamique, le souffle de notre société, l’âme de notre culture plurielle et invincible de sa pluralité. Notre langage est notre arme. Protégez-le, étudiez-le et restaurez-le. Ne les laissez pas l’accaparer tout à fait.

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