Voyez, ils ne peuvent rien pour nous.

Les politiciens ne se préoccupent que d'eux-mêmes et du meilleur parti qu'ils pourront tirer de tout ce qui arrive. Toute cette indécence me dégoûte. La pudeur et le recueillement de chacun, la méditation à et sur ce qui fait nos sens d'êtres humains, nos priorités morales et affectives me semblent être plus que de mise. Sans cela, jusqu'où la surenchère ?

Hier soir, une attaque criminelle eut lieu à Nice. En réaction, j’ai lu ici ou là que « des parlementaires demandent la mise en place d’un état d’urgence permanent », c’est-à-dire, cessons d’être timorés et employons les mots adéquats, c’est-à-dire que des parlementaires demandent simplement que les institutions renoncent à la démocratie, à la république et ce à la faveur d’un état policier où le pouvoir citoyen serait limité au nom de la sécurité. Bref, de bien pâles et de bien médiocres Palpatine.

 

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Il s'agirait sans doute de faire le silence en soi et autour de soi, pour se recueillir, interroger le sens de nos humanités, de nos existences et nous demander dans quelle mesure nous participons à l'édification d'un monde qui ne tombât pas en chute libre dans la haine et le chaos. Interroger notre rapport au monde dans cette chappelle humaine, et vouée à l'humanité, dressée, improvisée dans ce silence. Refuser le bruit politique qui parasite notre empathie, notre compassion... Sont-ils, gouvernants, financiers et média, le bruit dont nous seront les adversaires ? Que sommes-nous qui puisse ordonner, interpréter, poétiser le chaos de ce monde ? Que faisons-nous pour cela ? Il semble qu'il faille plus que jamais faire le silence en soi et autour de soi afin de réfléchir. Le silence, oui, mais la lecture et le silence que ne trouble que le bruit des pages qui nourissent nos projets d'hommes et de femmes libres. Parce que l’on est toujours un idiot si l’on pense sans lecture, je me permets de citer un mot d’Agemben, in « Le terrorisme est une série de premiers coups » dans Télérama relayé sur Facebook Par Geoffroy de Lagasneri et qui est arrivé jusqu’à moi par le partage de l’excellent Marc Goetzmann :

 

« Les dispositifs de sécurité ont d’abord été inventés pour identifier les criminels récidivistes : comme on a pu le voir ces jours-ci et comme il devrait être évident, ils servent pour empêcher le deuxième coup, mais pas le premier. Or le terrorisme est par définition une série de premiers coups, qui peuvent frapper n’importe quoi et n’importe où. Cela, les pouvoirs politiques le savent parfaitement. S’ils persistent à intensifier les mesures de sécurité et les lois restrictives des libertés, c’est donc qu’ils visent autre chose. »

 

Mais n’entrons pas dans une habitude des théories du complot et disons-nous que nos politiciens, plutôt que d’être tous de dangereux chanceliers suprêmes en puissance dont les noirs pouvoirs des siths dictent la conduite et les intérêts, sont tout simplement démunis vis-à-vis de la folie meurtrière qui frappe, comme hier à Nice ou en novembre dernier au Bataclan. Car si la revendication islamiste tarde à couvrir l’événement d’hier soir de son drapeau macabre, il n’en demeure pas moins qu’il est un point commun à ces actes : la folie. Qu’il soit du à une détresse profonde, au rejet du système ou à un fanatisme religieux, le massacre fait corps avec notre société.

 

Vu sur la page FB de Dorian Astor. Vu sur la page FB de Dorian Astor.

En Afrique pour l’or, le cobalt, le nickel, les diamants, l’uranium ou les écrans de nos smartphones, en Asie pour la jade, les rubis, la main d’œuvre, en Syrie, en Irak pour le pétrole, en Ukraine pour les greniers à blé, en Amérique du Sud pour l’or encore, le bois, partout la conception occidentale et guerrière du monde a généré cette logique de violence. Nous sommes une espèce éminemment guerrière depuis que l’Europe a uniformisé le monde en conquérant les amériques et en y installant les graines d’un libéralisme financier narcissique. Paradigmatiquement, nous sommes des meurtriers. De facto ce qui nous traumatise à Paris ou à Nice nous importe peu à Bagdad ou en Afrique. Nous, gentils citoyens d'un monde libre et démocratique, découvrons que les méchants peuvent nous toucher : le conflit s'est mondialisé, emmêlant tous les peuples dans sa logique destructrice et consumériste. J’ai déjà parlé sur De rerum inferni de la question du manichéisme rhétorique qui gangrène notre conception du monde, et proposé de poser sur nos sociétés un regard de mythologue.

 

Nos politiciens sont donc démunis ; que font-ils au commande alors ? Ce n’est pas qu’ils « visent autre chose » mais plutôt, dirais-je, qu’ils se fichent de nos morts. Comment pourrait-on croire en l’empathie et la compassion d’un homme politique qui parle de son peuple sous le nom de « sans-dents » ? Pour arroser celui d’en face aussi, comment croire en l’empathie et la compassion d’un homme politique qui divise et oppose son peuple entre musulmans, bobos, syndicalistes et autres catégories fondées sur des clichés ? Les politiciens qui nous gouvernent sont indifférents à notre sort. La France est un bien financier dont ils ont à charge de tirer la plus grande rentabilité. L’état d’urgence est un outil légal qui permet un encadrement plus serré de ces ressources ; Giorgio Agamben en parle suffisamment dans son livre L’état d’exception, dont je ne peux que recommander chaleureusement la lecture. On y comprend pourquoi et comment « l’État » est nécessairement un arsenal d’institution d’exception, dotée de pouvoirs exorbitants organisés pour oeuvrer contre la liberté et l’épanouissement des individus : en effet, seules la fluidité sociale, la rentabilité et la puissance militaire sont des enjeux qui ont du sens pour eux. Dans un jeu comme Civilization, vous préoccupiez-vous du bonheur de vos citoyens ? Non, ils sont une manne de production, de la main d’œuvre, ils font tourner votre économie mais ce sont bien d’autres prestiges que vous poursuiviez : militaires, technologiques, financiers…

 

Quelle ironie… Le jour du concours national de mécaniques phalliques, où toutes les machines de guerre défilent sur les Champs-Élysées de Paris, un fou furieux simplement muni d’un permis de classe C peut tuer près de cent personnes, en traumatiser le triple et ridiculiser le sens sécuritaire de mesures parfaitement liberticides. Versons un peu dans l’analyse : une armée n’a aucune légitimité dans un tel monde. De même en novembre, plusieurs des assassins étaient « surveillés » par les services secrets. L'un d'entre eux a tout de même pu se rendre en Syrie malgré une interdiction de sortie du territoire et la confiscation de son passeport en ayant simplement prétendu auprès de la préfecture avoir perdu ce dernier… La préfecture lui a délivré un équivalent qui lui permit de voyager jusqu'aux camps d'entraînement terroriste. Augmenter l’arsenal liberticide ou faire d’autres choix politiques et commencer par appliquer les mesures déjà possibles ? 

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Mais je n’écris pas cet article dans le but de jeter l’opprobre sur des politiciens que ça n'intéresse pas et qui sont déjà débordés par leurs campagnes : ils viennent d’un monde où les armées s’affrontaient dans des pays étrangers, par le biais d’un néo-colonialisme qui s’essouffle et où les pauvres avaient la décence de mourir dignement : juste au début de la retraite. La misère et l’absence de projet culturel fort, le manque de perspective existentielle et un discours constant de violence et de guerre déchaînent les terroristes qui dorment dans les plus désespérés d’entre nous. L’homme d’hier, dont j’ignore le nom parce que ça ne m’intéresse pas, ne semble pas avoir été lié en quoi que ce soit avec DAESH et semble même n’être pas religieux. Pourtant, l’état d’urgence. Pourtant, ces propositions aussi excessives que les émotions sont fortes. À certains égards on pourrait parler d’un suicide meurtrier, d’un « attentat-suicide » mais sans soutien idéologique pour le moment. Demain, un policier se suicide avec son arme après avoir canardé une avenue commerçante : état d’urgence ? Après-demain, un autre fait sauter son immeuble avec le gaz parce que, comme celui d’hier, sa femme le quitte : état d’urgence ? Restriction des libertés publiques ?

 

Lire et refuser la propagande qui s’est précipitée sur les images horribles ; lire et refuser la surenchère politique de récupération (ici on parle de « complaisance avec l’islamisme », là de « partager la souffrance avec les victimes », partout on est obscène et coupables de participer à la grande mascarade médiatique) ; lire enfin et réfléchir aux substances des choses, des actes, des discours et refuser ce tapis d’illusions que l’on nous sert désormais comme lubrifiant politique d’un esclavage moderne.

 

 

 

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