Pierre-Adrien MARCISET
Professeur certifié de français, Doctorant, Étudiant en Théologie, Romancier, Essayiste.
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Billet de blog 17 juil. 2015

« Et qu'en est-il de cet endroit sombre, là-bas ? », demanda Simba.

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« C'est avoir tort que d'avoir raison trop tôt. »

M. Yourcenar.

Je n’ai aucune satisfaction à faire partie des forts — encore que l’on puisse à juste titre me répondre que des forts je n’ai que l’intellect et la culture, et ni la position financière ni la jouissance politique. En démarrant ainsi mon article du jour, je pense évidemment à la situation de la Grèce qui devient le joyeux prétexte de dire absolument tout et son contraire sur tout sujet polémique. Le bouillonnement médiatique témoigne sans doute d’une hystérie qui compense le mauvais goût de la marmite par la quantité de ce qu’on y fait cuire. Alors s’y jettent pêle-mêle l’immigration, la corruption, l’identité, le terrorisme, l’idéologie européenne, des hoax internationaux tous plus énormes les uns que les autres, la compétition sportive du moment, etc, et Big Brother. Pourtant les motifs d’investigation qui ressortent de cette crise européenne, à la fois identitaire, politique et structurelle portent plus sérieusement sur la question du genre humain que sur une quelconque bataille triviale de noms des prochains candidats aux élections françaises. 

Nous nous rappelons surtout des conséquences partielles de la dernière grande guerre en Europe, et les causes sont des objets obscurs à qui ne s’y intéresse que confusément, et n’existent encore que parce que c’est au programme d’histoire du baccalauréat. Viendra le jour béni de la suppression de cette matière quand les Illuminatis viendront au pouvoir !*

Le mot n’est pas hasardeux : guerre. Ce que nous vivons aujourd’hui est le nouveau visage de la guerre — nouveau par son usage à l’intérieur même de l’Europe mais aussi nouveau par le refus général de dire son nom. Repousser le nom d'un crime est le premier signe du fascisme. Ici s'avance l'échec de l'idée européenne, et les anciennes antiennes de « races des seigneurs » portent de nouveaux noms mais attisent la même convoitise. Et nul ne s’interroge sur le simple changement des masques puisque « non, le fascisme ne peut pas revenir » entend-on dans la bouche de nos parents. Entendre qu'ils ne le veulent pas et que la volonté a suffit pendant toute leur vie. Puissiez-vous avoir raison et que j’aimerais avoir tort. Il me semble que l’économie seule maintenait la guerre armée hors du continent ; et l’économie vient d’être ébranlée en plein jour et aux yeux de tous. Seul le FMI défend la Grèce de manière explicite — certes pas par charité. La Grèce est en guerre idéologique et économique avec l’Allemagne et une certaine vision extrêmement libérale et peu humaniste du monde. La France est sans doute la nouvelle munichoise qui signe en regardant ailleurs — c’est plus commode. L’histoire nous jugera mal, mais nous avons à vivre avec le présent, peu nous chaut l’histoire ! Ces mêmes personnes enthousiastes à médire niaisement sur les responsables d'avant-hier, qui jugent très durement les dirigeants d’hier trouvent cependant des excuses à ceux d’aujourd’hui, sans s’imaginer qu’ils seront eux-mêmes les lâches groupies fanatiques de la barbarie aux yeux ébahis des générations futures. Celles-ci se tourneront vers nous en nous demandant ce qui a bien pu nous aveugler et nous leur répondrons que les lignes étaient brouillées. 

Jusque dans les années 2000, il était assez simple de se représenter le monde. Les gentils portaient  tous l’inscription « gentil » sur le front et les méchants, même s’ils pouvaient chercher à se déguiser, avaient le sourire mauvais et l’œil malhonnête du pervers vilain qui veut du mal aux gentils. S’ils portaient l’inscription de gentil, ils avaient fait une faute quelque part qui permît de les identifier sur le champ. Il y a eu la crise et dès lors tout est devenu si compliqué !  Les méchants y ont sans doute pris des cours accélérés et sont devenus des images parfaites de gentils : Zemmour est gentil puisqu’il passe à la télévision et est l’ami de Nicolas Sarkozy. Dieudonné est méchant puisqu’il est l’ennemi de Manuel Valls et ne passe plus à la télévision. On confond le succès du courtisan avec l'élection de la vérité. Emmanuel Macron est forcément gentil puisqu’il a fait des études et donc sa loi est gentille et ceux qui la critiquent sont méchants. Éva Joly n’est ni méchante — pas assez de charisme — ni gentille — pas assez girouette. Et l'on suit ce que la grande distributrice d'étiquettes nous dit sans nous intéresser aux contenus, aux discours, aux essences, à ce que cachent les étiquettes. Les institutions glissent lentement vers la neutralité des genres — glissent lentement vers le fascisme diffus de l'interprétation subjective du réel et de la compréhension par les affects. 

À la question de savoir ce qu’est le fascisme diffus, je réponds simplement qu’il s’agit d’une étape idéologique dans laquelle le faible à tort de l’être, et le fort raison d’en profiter. On pourrait parler du sacre paradigmatique de la violence. Y exercer un pouvoir arbitraire et brutal est devenu tout à fait normal et ceux qui s'y refusent deviennent des émotifs fort suspects. Une sorte de phénoménologie dynamique de la jouissance. Cela me laisse bien pensif.

Afin que le faible soutienne le système et ne le mette pas en danger par des questions dérangeantes ou même d'un coup de poing sur la table, on lui donne de quoi s’occuper. Par exemple, l'espoir de rejoindre le camp des forts, rouage génial du libéralisme débridé et de la monarchie médiatique, dans lesquels tout un chacun peut devenir quelqu’un « s’il s’en donne les moyens ». Le discours est double : on rejette l'égalité de nature mais on fonde la société sur la capacité de chacun à « se donner les moyens de ses ambitions ». Tous égaux devant la loi, non, tous égaux devant la réussite, oui. Occuper les foules peut aussi prendre la forme d'un encouragement aux liesses du « complotisme », usant de la plasticité formidable d’internet.  Comment savoir s’il n’y a pas un complot qui arrive ? De grandes forces malveillantes, obscures et démoniaques commandées par Lucifer — allons-y carrément — dirigent le monde depuis leurs souterrains top-secrets. C’est une évidence aujourd’hui, ce n’était pas même soupçonné hier. Ceux qui y croient prouvent que c'est vrai et ceux qui n'y croient pas... prouvent que... c'est vrai ; puisqu'ils sont floués par les franc-maçons judéo-illuminanito-féministes sataniques !

L’ennui des théories du complot étant, pour un quelconque esprit rationnel et cartésien, qu’elles ressemblent à s’y méprendre à une nouvelle religion. Lorsqu’on trouve une partie d’échecs aussi médiocre que déprimante, rien ne nous interdit de nous imaginer une stratégie hallucinante et géniale — et puis on sort immanquablement grandi d’avoir affronté un adversaire génial. Ne trouve-t-on pas volontiers brillants ceux qui nous permettent de briller ? Ainsi les différents intervenants de cette crise politique et identitaire profonde — pourquoi l’Europe ? Comment ? Par qui ? — s’empressent-ils tous de répondre aux différents fantasmes de leurs peuples sans trop se préoccuper du fond du problème : un état de guerre. La jalousie l’emporte aujourd’hui sur l’esprit de corps et la volonté de fonder un modèle civilisationnel exemplaire. Mufasa est un héros, Scar un vilain pas-beau et l’on voudrait tous être le beau roi qui se sacrifie pour sauver son fils, le royaume, Dieu et l’Angleterre. Mais en 2015 on est tous plus prompts à incarner Claudius, l’antagoniste du Hamlet shakespearien dont Le Roi Lion est la version pour enfant, c’est-à-dire Scar. Nous rêvons tous des ténèbres en nous prétendant enfants de la lumière ; car nous sommes surtout les fils de l'ennui.

Le manichéisme kikoolol** a si bien corrompu notre socle symbolique que les discours obtiennent des puissances relatives à leurs valeurs abstraites, et non plus à leurs contenus. L’inconscient collectif prime sur la raison. La haine extrêmement violente et dangereuse de certains chroniqueurs qui se targuent de littérature est applaudie — celle de certains comiques, tout aussi violente et sujette à la caution de l’humour, est poursuivie en justice. La même radicalité de discours, à ceci prêt que la seconde est proposée sous le signe, discutable, du second degré est gérée de façons opposées. On ne peut pas rire de tout et, je l’ai déjà écrit ici, la liberté d’expression commence là où s’arrête l’apparence du correct. Au fond, les pires tyrans de l’histoire n’avaient qu’à se doter de meilleurs communicants, capables de transformer un chat en chien et un rat en lion — un rat malade, borgne et pelé en lion. Voici l’Europe et le monde actuel : seules nous intéressent les surfaces et les questions de fond fatiguent le lecteur, dans cette dialectique de l’apparence. Aussi le journaliste et le politicien ne s’occupent-ils de vendre que du rêve et du fantasme : du voyage, de la jouissance proche, de la vengeance, des solutions radicales, de la surveillance et surtout, la conviction d’appartenir à une élite — à n'importe quel prix. 

Comment justifier une guerre ? Par le bien-fondé de l’usage de la violence. Les Grecs ne savent pas se gouverner, un mauvais système fiscal, sucent le sang des travailleurs français et allemands, de toute façon ils ne veulent pas de l’Europe, ils vivent au soleil avec des plages de rêve, etc, aussi réduisons-les en esclavage puisque nous en avons le pouvoir. Quoi ! Ce ministre des finances ose ne pas nous lécher les semelles ? Qu’on ordonne sa démission. On l’aura compris et quoique je ne sois pas spécialement d’extrême-gauche, je suis de tout cœur avec les grecs qui vivent le quotidien économique d’une guerre. Peu m’importe les prétextes politiques ou idéologiques, une agression ne se justifie jamais et l’Allemagne fait une faute historique en se montrant aussi intransigeante. 

J’ajoute que je trouve la situation non dénuée d’ironie à voir les exterminés d’hier être les bourreaux d’aujourd’hui : si le bon sens n'y suffit pas a priori, comment est-ce que le fait de subir la violence et la barbarie n’encourage pas les hommes à en préserver leur prochain sitôt qu’ils en ont le pouvoir ? Et puis, certains allemands sont probablement fatigués d’être les coupables de l’histoire passée et préfèrent devenir les maîtres à venir. Je réalise, lentement mais sûrement, que mon idéalisme est loin de la réalité et que l’être humain peut s’avérer sincèrement mauvais. La lie de l’humanité se manifeste souvent par les commentaires au-dessous des articles de journalistes déjà peu brillants eux-mêmes : danses sur des cadavres, remarques rancunières et satisfaites, illusions d’être aussi bien voire mieux informés en géopolitique que des dirigeants qui y consacrent leurs vies, mis à jour du racisme, du chauvinisme et, au fond, vaste désir d’appartenir à la caste des bourreaux, juste pour le plaisir de voir son patron, voisin, rival, depuis quelque surplomb. Parce que le quidam moyen d'aujourd'hui est un frustré prêt à tout pour se venger de ce dont il croit qu'ON le prive injustement. Avec les existentialistes, je sait bien que «c[e n]'est [pas] une étrange fatalité que nous devions éprouver tant de peur et de doute pour une si petite chose. » Nous sommes nos propres risques de corruption et nos seuls bourreaux.

La crise de la Grèce est un thermomètre, et l’Occident a bien de la fièvre. La tempérance et la retenue sont devenues des comportements de dégonflés, la philosophie et l’histoire objective des préoccupations de bobos gauchistes écolos de merde. Et c’est avec cette imparable double-réponse que l’on traitera désormais toute nage à contre-courant du fascisme diffus qui règne ici-bas, tout discours qui chercherait à comprendre comment et pourquoi on en est arrivés là. Ainsi l’Europe sombre dans la joie farouche des civilisations barbares et s’enorgueillit de gérer avec la fermeté qui s’impose ce pays de gens qui s’enculent et mangent des kébabs toute la journée, dépensant nos sous et que sais-je encore en glaces à la vanille sur des plages de rêve. Le trait est lourd mais pas beaucoup plus que celui d’articles de certains chroniqueurs de radio ou certaines frasques télévisuelles. L’Allemagne, répondra-t-on, fonctionne bien économiquement. Elle est forte, compétitive, et peu importe le taux de chômage de sa jeunesse, puisque demain ne nous importe plus autant qu’hier. Doit-on suivre le modèle économique qui fonctionne à tous prix ?

Je suis de ceux qui préfèrent passer pour fous dans une société malsaine ; ce qui n’est du reste pas bien difficile. Et je suis très favorable à l'idée d'une suppression d'une partie de la dette de la Grèce, même si pour cela je dois toucher moins d'aides quotidiennes de l'État dans mon parcours d'étudiant déjà bien pauvre.

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* Humour.

** Forme de fanatisme égotique que j'ai ainsi défini dans Ascétisme, manuel de l'écrivain heureux

« Il s'agit d'une nouvelle catégorie comportementale qui fleurit joyeusement et gaiement entre licornes, bisounours, étoiles scintillantes, vampires à paillettes, néo-punk à fleur de peau, etc, dont les principes égocentrés s'exercent par le « tout le monde il est beau » de la chanteuse Zazie. L'expression « kikoolol » vient d'une première insulte inventée par des internautes qui détestaient les adolescents venant sur un chat tel qu'IRC ou des chats de jeux vidéos, discutant en langage SMS et rigolant absolument pour rien (lol vient de lot of laught, signifiant exactement « beaucoup de rire »). Le terme est devenu particulièrement péjoratif pour désigner toute personne mettant le pathos en avant en adorant l’individu pour se complaire à haïr l’humanité, se muant en tyran au premier principe de contradiction qu'elle rencontre. »

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