Il faut bien préciser que je ne réduis certainement pas Les Pensées à ce que j'en écris ici. Elles sont même le Big-Bang esthétique et littéraire philogonique — néologisme qui voudrait signifier l'origine de la pensée philosophique — de l'existentialisme et de la phénoménologie. J'ai donc pour Blaise Pascal une admiration sans bornes et pour ses Pensées un intérêt immense. Ceci étant-dit, attaquons son coup d'État idéologique contre lequel je me dresse de toute ma pensée.
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« Credo quia absurdum », dit le poète latin du IIIe siècle, Tertullien pour ne pas le nommer. En français dans le texte, « je crois parce que c’est absurde ». Il se trouve que la réflexion du jour, ou de la semaine, m’encourage à me servir de Tertullien non pas comme élément de fond mais comme soutien à l’auteur dont je souhaite utiliser la rhétorique pour réfléchir sur un objet moderne. Prenons carrément le texte, ou du moins l’une des occurrences qui m’intéressent :
« Sur ce que la religion chrétienne n’est pas l’unique :
Tant s’en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu’elle n’est pas la véritable, qu’au contraire c’est ce qui fait voir qu’elle l’est. »
Il s’agit du Fragment 620 de l’édition Sellier (toutes les numérotations référeront à cette édition que nous avons cette année au programme de l’Agrégation de Lettres Modernes) de ce cher vieux Pascal, un parmi les huit-cents vingt fragments de ses Pensées ; intitulées plus tard par ses héritiers Apologie de la religion catholique. Si ce texte n’est pas le plus édifiant du point de vue de la puissance rhétorique, il pourrait même servir de contre-exemple. Et pourtant son auteur fonde en lui une méthodologie qui connaît de nos jours le plus grand des succès, et le plus répété des usages.
Pour transcrire le Fragment en français moderne, Pascal répond à une attaque ou une mise en contradiction apportée par un athée, puisque le texte est écrit pour convertir les incroyants et s'adresse donc à eux. Pour eux, la religion chrétienne perd toute valeur philosophique et toute substance théologique de ce qu’elle n’est pas seule religion qui existe. En effet, le propos chrétien va au monothéisme. Toute sa démonstration — qu’il s’agisse de la Patristique ou des Évangiles, Pascal ignorant superbement la scolastique par dédain peut-être pour toute sécularisation du discours religieux — se fondant sur le caractère d’unicité de son Dieu, l'athée est légitime à questionner la pertinence théologique d’une religion monothéiste forcée de cohabiter avec… d’autres dieux.
La question peut passer pour provocatrice voire même insolente, mais elle a le mérite de se poser. Comment est-il possible de concevoir un Dieu unique dans un monde saturé de divinités aux usages et formes si divers ? On sait comme Pascal s’inspire philosophiquement de Saint-Augustin pour reprendre largement à son compte, dans un soucis de véritable défense et illustration de la religion catholique romaine, les thèses de La cité de Dieu et du moine Jansen ou Jansenius qui donnera son nom à l’ordre du jansénisme, ordre politique extrêmement exclusive et brutale vis-à-vis des énergies de la vie. Le monothéisme chrétien défendu par Pascal est une véritable révolution dans le rapport au merveilleux, tant dans ses motifs philosophiques (augustiniens) que dans son application politique (janséniste).
Le projet d’unicité devrait ne pas pouvoir tenir face à la réalité plurielle du matériau poétique et fantasmatique de l'être humain. De toute façon, je ne peux que me ranger du côté de la contradiction contre Pascal tant le projet d’absolutisme religieux, c’est-à-dire dans le rapport existentiel et spirituel au merveilleux, me semble être une barbarie. La volonté totalisante est monstrueuse et à mon sens le concept de diable est bien plus humain et plus enviable que celui de Dieu.
Imaginant la perplexité moderne mais gardant bien en tête que Pascal s’adressait aux polémistes humanistes, voyons la réponse :
« Tant s’en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu’elle n’est pas la véritable, qu’au contraire c’est ce qui fait voir qu’elle l’est. »
Je dois avouer que je suis impressionné : qui pourrait répondre, et quoi, à cela ? C’est une réponse qui intègre toute contradiction et qui prévoit plusieurs coups d’échecs à l’avance. Il me semble difficile d’envisager une rhétorique intelligente et honnête face à un tel adversaire, et peut-être que ce que Pascal invente là n’est rien de moins que la langue de bois. De même que Saint-Augustin a largement puisé dans la philosophie platonicienne pour produire son projet catholique, il semble que Pascal ait réfléchi puis adapté le projet augustinien en véritable arsenal politique et philosophique.
Après tout, « l’effroyable génie » (Voltaire) qu’était Pascal est peut-être responsable du catholicisme à la française, parfois aigre et brutal, grandiose, vertigineux mais profondément de mauvaise foi dans l’exercice d’une certaine schizophrénie. Pour le contexte, il faut savoir que Pascal combattit les idées de l’ordre de la Compagnie de Jésus, que l’on appela plus tard les jésuites. Ceux-là s’attachaient au temporel et cherchaient à construire une vision du divin à partir des faiblesses de l’homme, à construire une cité humaine de Dieu, quand l’augustinisme et avec lui le jansénisme partent d’une conception très verticale et transcendante de Dieu, où l’homme n’est rien (rappelons le « N’aimer que Dieu, n’haïr que soi » qui condense la substance du Fragment 471*) et Dieu seul objet aimable de l’univers.
Les jésuites me sont donc naturellement bien plus sympathiques que les jansénistes et plus proches de mes convictions politiques, philosophiques et sociales. Reste que si j’ai quelque spiritualité, je refuse de croire que celle-ci doive être totalité hermétique, homogène et globalisante.
Mais ce cher vieux Blaise nous réserve une virée bien plus actuelle encore en nous donnant une véritable démonstration de la rhétorique fort à la mode aujourd’hui chez les défenseurs des théories du complot, qui me fascinent par leur invulnérabilité dialectique. Cette fois l’adversaire virtuel de Pascal remet en cause l’intérêt du messie Jésus-Christ par une remarque effectivement de très bon sens, de si bon sens que la question me semble éminemment plus pertinente que sa réponse. Dans le Fragment 619, on peut lire pour sujet :
« Sur ce que Josèphe ni Tacite et les autres historiens n’ont point parlé de Jésus-Christ. »
Il est vrai que la question de la maigre présence de Jésus-Christ dans les récits d’historiens contemporains est étonnante. De même, j’approche le véritable objet de mon sujet, si une loge maçonnique secrète dirigeait en fait le monde, ou les trois-cents tribus de l’origine d’Israël ou tout autre protagoniste solitaire ou groupé de toutes ces histoires fabuleuses qui animent des théories du complot toutes plus incroyables les unes que les autres, on est légitime à s’étonner qu’aucun politicien, intellectuel ou journaliste n’en parle ni qu’aucune contestation directe de ces pratiques n'existe. On me répondrait qu’ils sont tenus au secret, ou que c’est tellement important que c’est une évidence et qu’ainsi c’est logique que personne n’en parle. Voyons ce que Pascal nous répond sur les historiens du Ier siècle avant Jésus-Christ :
« Tant s’en faut que cela fasse contre, qu’au contraire cela fait pour. Car il est certain que Jésus-Christ a été et que sa religion a fait grand bruit et que ces gens-là ne l’ignoraient pas, et qu’ainsi il est visible qu’ils ne l’ont celé qu’à dessein, ou bien qu’ils en ont parlé et qu’on l’a ou supprimé ou changé. »
Oui, j’avais oublié l’évocation de la censure et de la manipulation mondiale des médias par un contrôle aussi forcené qu'impeccable. On retrouve encore cette façon d’avancer un argument qui mériterait d’être soutenu et justifié mais qui tient plus de l’argument de foi, ou du postulat mathématiques que de la démonstration rhétorique (il est indiscutable que 2+2 = 4, et de là s’édifie tout l’édifice mathématiques, rappelons que Pascal était un mathématicien de génie, qui inventa notamment les statistiques et les calculs infinitésimaux). J’ai de ce fait beaucoup de mal à reconnaître ou retrouver en Pascal l'éventuel père de l’existentialisme, comme l’ont pourtant célébré Nietzsche et Kierkegaard.
Sa démonstration à propos de Jésus Christ est aussi efficace qu’intransigeante, et n’a rien, au fond, d’une démonstration mais tout, plutôt, d’une affirmation péremptoire. Il est évident qu’il était connu et que sa religion (plus tard rendue célèbre surtout par les voyages de Saint-Paul, la philosophie de Saint-Augustin et la politique de l’empereur Constantin) l’était tout autant, aussi ceux qui n’en parlent pas ont été politiquement bourreaux ou victimes de ce que l’on appellerait aujourd’hui le « bien-pensantisme ». De même que les théoriciens du complot répondraient à l’absence de documents attestant de l’existence du Nouvel Ordre Mondial que
« Tant s’en faut que cela contre, qu’au contraire cela fait pour. Car il est certain que le Nouvel Ordre Mondial a été et que sa dictature a fait grand bruit et que les journalistes ne l’ignoraient pas, et qu’ainsi il est visible qu’ils ne l’ont celé qu’à dessein, ou bien qu’ils en ont parlé et qu’on l’a ou supprimé ou changé. »
J’enfonce une porte ouverte sur laquelle je souhaite terminer : Pascal défendant le catholicisme défendait une mystique et un rapport spirituel au rêve et au merveilleux, qu’il voulait régi par un dogme, présidé par une morale et structuré par une piété, et nous a donné les ingrédients rhétoriques de toute spiritualité, de tout rapport singulier au rêve et au merveilleux. Il a donc inventé le principe d'une méthodologie du spirituel politique, ou du politique de la spiritualité et donné l'exemple de la première dictature spirituelle. Il a mis des normes politiques sur le rapport au spirituel.
Les théories du complot ne me semblent en ce sens que le nouvel opium des peuples et la nouvelle façon, pour les peuples, de se faire croire qu’ils ont le moindre pouvoir sur le réel, en fantasmant une arrière-salle où tout serait décidé, arrière-salle dont ils auraient le secret des échos et la primauté du savoir. Si, effectivement, la transcendance spirituelle est morte avec le Dieu chrétien, loin s’en faut que la transcendance spirituelle et le besoin de croire que l’on détient la Vérité, le sens et la fin du réel le fussent.
Pour l’écrire plus simplement : aujourd'hui dépouillé du prétexte de l’Absolu spirituel, le pouvoir politique a encore de beaux jours sur le trône qu'occupait jadis seul le divin. Le politique s'est fait objet mystique et fantasmatique. Il émerveille ce peuple fatigué qui ne demande qu’à être subjugué par l’absurde, convaincu par où il ne s'y attend plus. Assoiffé de croyance il ne recherche, au XXIe siècle, qu’un vainqueur de sa raison épuisée, lasse et balayée par l’inéluctabilité du rationalisme et la trop grande précision des sciences qui jouaient, au siècle dernier, le rôle du support de merveilleux (la Science-Fiction). Il se tourne ainsi vers le complotisme qui a le mérite de lui donner une revanche sur la stérilité de la nouvelle piété que sont les urnes. L'absurde devient le moteur d'une nouvelle mythologie s'exercant contre le dogme démocratique, simple et pauvre en merveilleux, où la théorie du complot incarne un nouveau discours poétique et politique.
Si Pascal a politisé le rapport au spirituel et fait des questions de la vérité des idées, de la grâce spirituelle et de la vertu un enjeu à la fois politique, philosophique et scientifique, il a surtout inscrit dans la tradition esthétique du catholicisme la nécessité d'une transcendance du réel par le salut dans le merveilleux. Produisant une formidable méthodologie politique visant à contrôler l'accès au merveilleux, il a influencé cinq-cents ans de réflexion philosophique sur la fin des sociétés. Les docteurs en droit s'en inspirent depuis un demi-millénaire et méditent les rapports entre souverains et gouvernés à l'aulne de cette intriquation, banalisant ainsi la causalité entre le salut de l'âme et les gestes en société au point que ce lien soit devenu l'évidence. Ainsi seulement pourrais-je interpréter la paternité de l'existentialisme qui lui est attribuée : il est le premier à avoir intriqué l'existence et l'essence, le salut de l'esprit dans les préoccupations quotidiennes de chacun.
Finalement, les théoriciens du complot ne sont que les médiocres héritiers de cette tradition et n'ont finalement rien inventé de cette méthode fascinante où toute réponse est déjà contrée par la mauvaise foi lisse et glissante du postulat initial.
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* « La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable pour l’aimer. Mais comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous. Et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or il n’y a que l’être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous. Le bien universel est en nous, est nous-même et n’est pas en nous. », Fragment 471. Admirons une fois encore la rhétorique foncièrement malhonnête de Pascal qui écarte toute contradiction possible par un coup de force dialectique, affirmant avec péremption que « l’on ne peut aimer ce qui est hors de nous », axiome d’où découle tout le reste de sa démonstration. J’y observe, pour ma part, le mathématicien, aussi efficace qu’élégant, mais qui s'accorde le privilège de faire prévaloir le contenu de son message sur sa probité littéraire.