Pierre-Adrien MARCISET
Professeur certifié de français, Doctorant, Étudiant en Théologie, Romancier, Essayiste.
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Billet de blog 19 févr. 2018

Éloge de la plurivalence.

« Certes, Dionysos, par exemple, est le dieu du vin et par extension de ses abus, puis par extrapolation de la folie, mais il est aussi le dieu de l’exerce critique, réfléchi, démocratique avec le théâtre et la tragédie. [...] C’est pourquoi la fonction d’un dieu n’est pas univoque, au contraire, elle doit être multiple pour que le dieu soit considéré comme un dieu important par les Anciens. »

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Éloge du XXIe siècle.

Où la Modernité affronte la Post-Modernité

Nous évoluons vraiment dans un monde de l’absurde, que ces Anciens coupables à nos yeux de bien des folies ne manqueraient pas de trouver irrationnel. Peut-être écrirai-je dans les prochains mois un article qui cherchera la qualité performative d’un registre universitaire à propos des mécanismes qui justifieraient cet « Usulgate » ; je souhaite pour le moment écrire d’un point de vue peut-être plus personnel, plus militant et questionnant dans quelle mesure notre génération doit encore s’affranchir des modèles pudibonds, oppressifs et violents. Car c’est une affaire de génération qui consiste à crier au scandale dès lors que la sexualité n’est plus cachée comme une maladie honteuse. Nos aînés progressistes qui, adolescents, voulaient leur liberté sexuelle pour jouir de leur âge esthétique, sont devenus de parfaits réactionnaires à l'âge religieux et leur masse dominante voudrait interdire à leurs enfants ce qu’ils choisissaient de vivre eux-mêmes au même âge — mais selon les formes propres à une autre époque. En somme : une querelle des Modernes et des Post-Modernes.

Olly Plum

Avec le numérique, la sexualité s’émancipe des vieilles modélisations des rapports de force. On a vu émerger des actrices pornographiques qui ont rapidement perçu le potentiel d’internet et l’ont mis au service d’une sécurité physique et financière relativement efficace. Ces actrices ont pratiqué une pornographie rapidement exclusive (un seul partenaire, le leur, et certaines de celles-ci en ont plusieurs dans leurs carrière parce que… elles se sont séparées de leurs compagnons au profit d’un autre, comme un couple typique), et pratiquent une activité que nos parents associeraient volontiers et sans aucune nuance à la prostitution. Le rejet en bloc de ces activités hérite d’une classification des mœurs que le champ numérique rend de fait obsolète. Une quantité non négligeable des couples trentenaires occidentaux, aujourd’hui, s’amusent sur différents sites dits pornographiques pour s’exhiber, échanger des photographies, cultiver une érotisation virtuelle d’un échangisme plus ou moins délicat, s’exhibent en webcam, etc.

Des actrices pornographiques aux « camgirl »

On connaît des modèles féminins très récurrents, de vraies célébrités à peu près connues de toutes les gammes d’âges masculines ou féminines (car oui, « grand scoop ! » : les femmes consomment aussi la pornographie) devenus des sortes d’auto-entrepreneurs jouant stratégiquement avec leur image, diffusant intelligemment un contenu médiatique sur différentes modalités et mettant à profit les différentes temporalités offertes aujourd’hui par le bouquet de l’offre pornographique contemporaine ; bref, faisant du marketing. Que l’on considère cela sous le régime de l’humour potache, de l’analogie critique ou simplement d’une comparaison des faits, quelle différence entre une businesswoman et ces jeunes femmes ? Les deux produisent un contenu, gèrent un capital, organisent leurs conforts, optimisent les profits, diffusent une image, etc. Où la prostitution était à peu près le seul moyen de consommer sa libido — j’écarte volontairement les littératures érotique et pornographique qui n’ont jamais eu la nudité sordide d’une consommation brute du sexe, ainsi que les jeux érotiques des classes sociales supérieures notamment à partir du XVIIe siècle —, le XXIe siècle innove avec des interfaces numériques variées : streaming (discussions vidéo en direct, parfois en groupe, parfois sous le régime du spectacle privé), webcams individuelles payantes, achat de films à l’unité (assimilables à des sextapes thématiques), de photographies, diffusion de vidéos plus ou moins commercialisées par des gros sites pornographiques, etc. Autant d’occasion pour les « camgirls » de ne pas entrer en contact avec n’importe qui en exerçant une exhibition rémunérée dans une mise en scène de leurs sexualités — et parfois même avec le ou la partenaire dont elles sont amoureuses !

Je laisserai de côté dans cette note la question de la domination masculine, qui est à mon sens un cas particulier de tout rapport de domination et que l’on exagère dans un vaste fourre-tout médiatique un peu catastrophique. Il me paraît en effet plus intelligent de penser que la sexualité, comme bien d’autres champs ontogénétiques, est un espace dans lequel la domination trouve sa place comme en d’autres (professionnel, scolaire, éthique, etc), où les appétits sexuels peuvent s’affronter pour obtenir satisfaction. C’est le principe de tout espace économique ; le désir étant ici l’unité de l’activité potentielle. Il est évident que poser le questionnement du patriarcat à l’occasion de cette histoire peut avoir du sens, et d’ailleurs la personne concernée le fait admirablement dans une longue réflexion sur YouTube que j’encourage chacun et chacune à aller voir (pour mon refus du point médian dans l’écriture inclusive, voir l'excellent billet de l’odieux connard).

Le tribunal paradoxal d'une honte à triple vitesse

Notre génération voit apparaître un nouveau type d’acteurs de la scène médiatique qui ont pourtant la faveur de la plupart des gens dans l’intimité de leurs navigations privées ou sous VPN : les « camgirls » qui osent saisir une parole politique. La collision entre des mondes dont les modèles antérieurs de société nous ont poussé et nous poussent encore à distinguer les essences produit un lynchage assez délirant de ces héroïques pionnières. Lorsque cette jeune femme cesse de se contenter de faire des vidéos pornographiques dans lesquelles elle fait une fellation à son compagnon — dont on découvre assez vite qui il est car il est quelqu’un, transformant aussitôt une jolie « camgirl » en une quelqu’une à son tour — et entre, presque sans transition, sans coupure identitaire, dans le champ intellectuel par le biais d’une vidéo militante, il est bien évident qu’elle produit une dissonance cognitive terrible. La pornographie n’a rien à faire dans le champ médiatique intellectuel !

Les commentaires qui se sont abattus sur les vidéos pornographiques diffusées par la jeune femme sont très étonnants et l’on en voit certains qui hier lui auraient peut-être écrit des messages admiratifs, s'adresser désormais à son compagnon pour savoir s’il ne se trouve pas un peu « oppressif » lorsqu’il éjacule sur le visage de sa petite amie. Il est fait là allusion au discours féministe, émancipateur du patriarcat, bref, au militantisme politique de Usul qui, dans le champ politique tient un discours pour une maximisation de l'égalité politique de l'homme et de la femme. Je n'ai encore jamais lu de texte de lui, ni vu de vidéo où il considère qu'il faut aseptiser la sexualité. Un tel discours ressemblerait plutôt au stéréotype des codifications catholiques de l'acte sexuel, dont il ne faut surtout pas qu'il devienne charnel. Depuis quand est-ce qu'être un homme de gauche, féministe, doit impliquer la neutralisation érotique de notre activité sexuelle ? Existe-t-il un vaste répertoire des identités monolithiques ? Nous héritons cela du monothéisme et la particulation, la fragmentation est interdite — faisant de nous des névrotiques tenus de maintenir un vernis, le paraître d’une unité de sens univoque et homogène, sans aucune autre liberté que celles qui nous sont assignées par les clichés.

Un lynchage moins « tout permis » : Brigitte Lahaie

Nous avons un autre exemple de ce moralisme revisité, qui est finalement hérité des résurgences sociales d’un catholicisme qui fleure bon le micelle et l’eau bénite rance (avec viol de petits garçons, barbecue d’hérétiques, noyade de sales migrants, etc), c’est le traitement de la parole médiatique de Brigitte Lahaie. Lorsque son discours rejoignit celui d’autres femmes qui refusaient l’exclusivité d’un féminisme hystérique, ou d’une hystéricisation d’une certaine parole féministe (je pense à la fameuse tribune que co-signèrent, entre autres personnes, Catherine Deneuve et Peggy Sastre), on s’est un peu demandé de quoi est-ce que se mêlait cette espèce de pute du cinéma. Sur quel fondement ? Il est bien sûr question de représentation, du lien entre le défouloire masturbatoire (par définition espace intellectuellement non noble) que représente encore pour beaucoup de personnes les communautés de la pornographie — et à voir le nombre d’adhérents des grands sites pornographiques, je pense effectivement que l’on peut parler de véritables « communautés », organisées, partageant un système signifiant commun, une esthétique ou des esthétiques, échangeant, discutant, et participant d’un socle culturel méta-national et méta-linguistique. Mais il est aussi question de confiscation de la parole : une « camgirl » ou une actrice pornographique n’ont pas à se mêler de politique ni de représentation sociale et si elles sucent leur mec, très bien, mais leur bouche est sale, c'est un signe oppressif, qui voudrait réduire génériquement toute femme désirable à la victime, tant il lui serait supposément impossible de faire le choix de cette activité — là encore, je tente la lapalissade : combien de ces personnes qui l’insultent aujourd’hui ont joui ces quatre derniers jours en regardant ces deux amants se mettre en scène ? Le « quelqu’un » métamorphose un plaisir en hystérie — une névrose s’exprime dans les deux cas.

Bien sûr, il n’a jamais été dit ouvertement à Brigitte Lahaie qu’elle était priée de rester à sa place, du moins dans aucune des tribunes à peu près civilisées qui se sont attaché à lui répondre. Elle a bénéficié d’une partie de sa célébrité : la démolir (encore plus qu’elle ne l’a été, s’entend) aurait été médiatiquement trop dangereux, dans la mesure où elle jouit d’une stature. Ce qui n’est pas le cas de Olly Plum et Usul. On pouvait tout leur dire ; et d’autant plus qu’ils ne sont que des sales gauchistes et que cela fait quelques temps que ce n’est plus exactement à la mode.

«  J'ose tout ce qui sied à un homme ; qui ose plus n'en est pas un »

Nous entrons bientôt dans la troisième décennie du XXIe siècle et je suis heureux d’assister à un monde dans lequel des acteurs intellectuels (journalistes, vidéastes, réfléchissant à des phénomènes politiques, économiques, sociologiques, maniant l’humour et différentes disciplines pour construire une intelligibilité du monde en temps réel) peuvent assumer aussi d’être des acteurs pornographiques. Car personne ne force les spectateurs à venir les regarder — et je pense même que des utilisateurs anglais, américains, ou de tout autre pays que la France s’amuseraient et trouveraient encore plus intéressant l’hypotexte vaguement scandaleux de ce jeune couple. Pourquoi s’effaroucher ? C’est une grande force, une liberté de ton admirable et une plurivalence très belle que d’être capable de vivre plusieurs réalités de soi en même temps, et d’en diffuser la visibilité. Et je suis, à ce titre, assez fier d’être français si nous sommes les premiers à assister à ça.

Les conditions de formation de la société telle que nous la vivons encore aujourd’hui dépendant de gens qui sont nés dans un monde sans espace numérique multiconnecté. Nos gouvernants, nos parents, tous encore portent dans leur chair une moralisation nettement découpée des différentes pratiques, selon des répartitions entre extimité et intimité qui peuvent nous sembler oiseuses voire handicapantes. Les représentations sociales et les enjeux moraux dominants (encore un autre « champ » de confrontation avec de nouvelles unités-enjeux) datent encore d’une matrice pré-numérique. L’unité de l’individu est constamment battue en brèche par les exigences des registres existentiels : professionnel, familial, social, marital, citoyen, etc., et chaque espace est systématiquement séparé des autres par des cloisons à la fois structurelles et fonctionnelles. Les individus doivent déployer des devenirs potentiels dans chaque entonnoir et ne surtout pas mélanger leurs différentes pratiques — c’est absurde.

La fabrique à névrosés et mon indefectible soutien

Ce modèle social encourage gentiment à la schizophrénie et se révèle une parfaite usine à névrosés — ce en quoi il excelle. Je trouve délicieusement édifiant que l’on puisse venir sur tel site pornographique, d’y avoir un compte, un historique de navigation et d’insulter une « camgirl » sous prétexte que c’est dégueulasse, immoral ou pas « politiquement correct » ce que son mec lui fait. Notons que ces commentateurs agissent exclusivement sous le masque dont ils savourent que soient désormais privés Olly Plum et Usul (un pseudonyme).

Nous vivons encore sous la fourche caudine la morale chrétienne religieuse qui sacralise le corps, retire toute noblesse au désir et humilie l’acte érotique ; et nous ne semblons pas décidés à la quitter. La sexualité est encore une chose interdite puisqu’il n’y a eu de libération sexuelle que pour les classes privilégiées — hommes comme femmes, et on entre en un nouveau champ de domination, cette fois-ci fondé sur l’unité-enjeu du niveau social dans lequel la liberté sexuelle est un privilège de classe. Je tiens donc par cet article, qui ne tire aucune conclusion intellectuelle, à manifester mon soutien sans retenue à ces deux personnes qui font partie de ma génération et dont je me sens parfaitement solidaire. Je souhaite répéter mon estime et mon respect pour ce couple qui doit assumer aujourd’hui, accidentellement ou non, ce nouvel héroïsme — et/ou l’héroïsme de cette nouveauté.

En associant mon identité véritable à ce soutien, j’associe les différentes réalités de mes différentes activités intellectuelles et sociales pour redire mon admiration et même mon enthousiasme à leur existence.

Les personnes concernées par cet article ont été averties de sa publication.

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