Israël, la terre promise de Manuel Valls.

Même si je choisis volontairement d’appliquer contre lui son propre reproche, « Expliquer, c’est déjà excuser » et l’extension naturelle qui serait que « Chercher à comprendre, c’est déjà désobéir », il s’agit de trouver, dans l’action politique de ce premier ministre et du point de vue de son seul pays, une intelligibilité tant historique que politique et, même, idéologique.

 Même si je choisis volontairement d’appliquer contre lui son propre reproche, « Expliquer, c’est déjà excuser » et l’extension naturelle qui serait que « Chercher à comprendre, c’est déjà désobéir », il s’agit de trouver, dans l’action politique de ce premier ministre et du point de vue de son seul pays, une intelligibilité tant historique que politique et, même, idéologique. Pour le dire plus simplement : qu’est-il en train de faire de notre pays ? Quel est le leitmotiv de la classe politique depuis trente ans ? 

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On ne saurait comprendre ni juger l’action de Manuel Valls si l’on se contente de suivre ses coups. Ainsi que pour une partie d’échecs, l’interprétation de la stratégie doit s’organiser autour du but et permettre d’en dégager les grandes lignes. Quel est-il et quelles sont-elles ? Il m’apparaît de plus en plus clair — elles m’apparaissent de plus en plus effroyables. Prenons l’un des refrains qu’il répète à peu près en boucle depuis le mois de janvier de l’année passée : « Il va y avoir d’autres répliques », prophétisait-il le 14 novembre 2015 sur TF1. Il se félicitait alors, avec la pudeur qu’il convient, de ce que son gouvernement ait été capable, pour une fois, de « prévoir » : « Nous avons toujours dit qu'il n'y avait pas de risque zéro ». Prévoir, certes, mais éviter, n’en demandons pas trop. D’ailleurs, dès la fin janvier de la même année il expliquait dans des lycées que « les jeunes Français doivent s'habituer à vivre durablement avec la menace d’attentats ». Qu’a-t-il fait concrètement, à part brutaliser des centaines de foyer par des perquisitions arbitraires et en violation des droits de l’Homme ? De là à se dire qu’il ne semble pas concerné par le phénomène de mort…

Une corruption mondialisée

L’idée est claire, je ne vais pas aller plus avant dans la sinistre incantation de Manuel Valls : nous devons vivre avec le terrorisme et l’État doit être réorganisé afin de lutter contre cette menace. À commencer par muer L’état d’urgence en « État policier perpétuel » et, plus tard, pourquoi pas militarisé ? L’appel aux réservistes lancé cette semaine par Bernard Cazeneuve (on en appelle rien moins qu’aux « français patriotiques ») n’est jamais que l’étape suivante : créer une milice létale qui ferait pâlir de jalousie un Ménard ou un Le Pen et permettrait à l’État de compter sur la rage et la frustration de ceux qui aiment punir et frapper. Nous avons vu ce que cela pouvait donner dans la douzaine de grandes manifestations contre la loi Travail. La force et la surenchère plutôt que d’apaiser le peuple ; plus de guerre devrait nous apporter la paix. Je n’en doute pas.

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En somme, le refrain de Manuel Valls n’est pas bien différent de celui de Benjamin Netanyahu : préparons la société civile à vivre dans le chaos du terrorisme quotidien. Israël comme modèle de politique intérieure ? Pourquoi est-ce que cela ne m’enchante pas beaucoup ? La propension éminemment dictatoriale de Manuel Valls ne me semble pas bien différente de celle de son maître et seigneur, François Hollande, ou du chef de l’État israëlien, du turc Erdogan qui vient de faire passer les adeptes des théories du complot pour des romanciers de gare, ni différente de celle des familles Bush et Clinton… Au fond le mal est mondialisé, tout autant que le système banquier qui, depuis la compagnie des Indes, brûle la planète pour les intérêts financiers, technologiques et politiques d’une infime partie de la population humaine. Revenons au cadre de l’état d’urgence.

 

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Les députés de l’opposition n’accepteront, disent-ils, de signer sa prolongation qu’à différentes conditions ! Au nombre desquelles la volonté so 1933 de « réunir dans des camps ceux que l’on suspecte de nourrir des intentions terroristes ». Intention, le mot est lâché. De quoi s’agit-il ? Visiter un site djihadiste ? Regarder des vidéos et/ou photos d’un attentat ? Prier l’islam ? Porter le voile ? Ou tenir des propos anti-gouvernement ? Voyez l’horizon. Autre proposition qui fonctionne en tandem : maintenir l’état d’urgence jusqu’en 2017. Alléger le rôle des juges, oui, ce sera plus pratique d’achever ce troisième pouvoir que Nicolas Sarkozy lui-même n’était pas parvenu à mettre à genoux.

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 Manuel Valls ne puise pas son inspiration dans l'eau clair et le marbre d’une fontaine. Il y a simplement que nous sommes les témoins privilégiés de l’effondrement d’un mode de gouvernance. Un mythe politique fondé sur la croissance et la lutte contre les méchants trouve sa fin dans cette deuxième décennie du XXIe siècle. Les vieilles recettes ne fonctionnent plus et ceux qui détiennent privilèges et pouvoir ne sont pas déterminés à les lâcher, ils préfèrent montrer un peu de la réalité de leur visage. En effet les deux légitimités principales des démocraties occidentales s’effritant très rapidement, il faut repositionner la proposition politique et le faire vite. Les gens commencent à ne plus croire en la redistribution des richesses permise par le capitalisme. De même ils commencent à douter de ce que le libéralisme débridé apporte bonheur et réussite à qui s’en donne « vraiment » les moyens ; peut-être qu’au fond, le libéralisme n’est qu’une nouvelle étiquette de l’antique féodalité. Par ailleurs la pertinence d’une homogénéité sociale, politique ou même culturelle ne tient plus. L’éclatement de ce fantasme implique et engendre la déchirure, irrémédiable, du pacte social tel qu’il a été pensé au XVIIIe siècle. La technologie numérique retire toute capacité de centralisation de l’information et l’internet, notamment, accélère la diffusion du flagrant délit : l’offre politique n’est d’une part plus du tout adaptée aux attentes citoyennes et d’autre part complètement dominée par le marché. Les politiciens n’ont plus guère d’autre sens que celui d’agents de propagande grassement payés d’une réalité somme toute bien sinistre.

 La guerre civile plutôt que la lutte des classes

De toute évidence, les gouvernements parviendraient plus à protéger leurs intérêts et sauraient mieux gérer une guerre civile qu'une situation explicite de lutte des classes. Alors, une société où le terrorisme rend légitime la tyrannie policière de l’État, où la surveillance de tous par tous devient une sorte de jeu morbide et terrible (milices réservistes, délation, mise sur écoute), où l’asservissement de tous par quelques uns incarne désormais le « progrès social » (par voie légale) et où l’obscurantisme (la très orwellienne habitude à vider les mots de tout sens, « la guerre c’est la paix », etc) se mue en une nouvelle source de lumière.

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La famine n’est jamais un fait naturel mais toujours le résultat d’une organisation politique et d’une stratégie militarisée. De même lorsque la loi Travail (et autres TAFTA, constitution européenne, etc) exige que les travailleurs soient plus flexibles pour permettre à la croissance de revenir, il n’y a là qu’un choix politique très déterminé qui s’exprime : celui de rendre toujours plus confortable l’aisance des dominants à jouir de leur bien. L’ultra-libéralisme n’est rien sinon le nouveau visage d’une idéologie vieille comme l’espèce humaine : le fort écrase le faible par le principe de féodalité ; et si elle est officieuse, c’est mieux, car le dominant n’a pas de responsabilité, le dominé s’est exécuté spontanément. Penser à la rentabilité avant toute émotion, perdre son humanité, nous y sommes. Il n’y a qu’à voir nos « fermes-usines » où nous concentrons des animaux pour les consommer. Les camps de concentration sont là, partout, et nous hantent : comme fantôme, comme menace et comme principe de production. 

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Le choix politique de toute la classe dirigeante, et à travers tout l’éventail politique, est celui d’une droite ultra-libérale décomplexée qui affirme, au travers des attentats, être parfaitement prête à choisir la gouvernance made in Israël, qui n’est jamais qu’un modèle moderne de dictature par la peur. Le dominé y est consentant pour peu qu’on ne l’envoie pas à l’abattoir trop tôt.

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