Petit manuel à l’usage des victimes afin qu’elles ne devinssent pas des bourreaux.

 

 

Petit manuel en vertu des principes 

et à l’usage des victimes 

afin qu’elles ne devinssent pas des bourreaux.

 

 

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La raison du principe est toujours la meilleure,

Nous l’allons démontrer sans élagueur

[hélas !]

Céder à l’anecdote, sous-nommée « l’exception »

C’est trahir tout idée pour n'en voir qu'une moisson.

 

 

Démonstration générale sur l’argument d’un principe.

 

Platon, ou quelque platonicien, aurait corrigé l’expression qui m’est chère de « principe » par le concept de « l’Idée »*. Quoiqu’il soit du jargon et de ce dont on l’investit, je souhaite démontrer qu’il faut toujours réfléchir à partir du principe sans se préoccuper de l’anecdote ou de l’exception qui, comme chacun sait, confirme la règle sitôt que l’on retrouve le sens du principe auquel elle se rapporte. C’est d’ailleurs le sens de l’impératif académique de Platon : « Que nul n’entre ici qui ne soit géomètre ; que nul n’entre ici qui ne soit que géomètre. » que je veux réfléchir ici.

 

Car si j'en connais une version aussi longue, il semble que la plus répandue soit tronquée de moitié. Qui n'a jamais lu pour tout couperet de l'Académie la seule partie : « Que nul n’entre ici qui ne soit géomètre » ? Et au fond, je ne saurais dire s’il s'agissait d'une élucubration de mon professeur de philosophie au lycée ou d’une lecture que j’aurais faite et dont j’ai perdu l’exactitude de la trace, mais il semble que la version plus complète, et plus intéressante, n'ait pas de vérification aisément accessible sur la toile. C'est que l'occurrence n'est pas nécessairement la vérité, et à cela je reviendrai plus tard, dans un autre article.

 

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Je reviens à la formule de Platon et l'explite rapidement. En quelques sortes, qui souhaitait recevoir son enseignement philosophique se devait de maîtriser les principes géométriques. Ainsi devait-on se réclamer d’une formation mathématicienne, fonder toute pensée sur les principes, préférer l’expérimentation et la vérification à la seule théorie, révérer l’Idée et dédaigner les ombres pour se consacrer à l’origines des phénomènes — soyons bref : être l’ébauche antique d’un scientifique — si l’on voulait réfléchir sur les causes (la nature), l’homme et Dieu ; c’est-à-dire sur l’origine, le continuum** et les fins. Il fallait donc être mathématicien pour avoir accès à l’Académie, nom de l’école de Platon. 

 

Revenant sur mon propos liminaire, il se pourrait qu’une deuxième partie de la sentence soit généralement oubliée ou passée sous silence, comme il se pourrait que mon fantasme ou quelque lecture m’ait soufflé une seconde partie existante ou non ; cette chute me rend le tout bien plus cher et bien plus savoureux. Imaginons que j’aie raison et que la sentence complète soit :

 

« Que nul n’entre ici qui ne soit géomètre ; que nul n’entre ici qui ne soit que géomètre. »

  

Généralement d’accord avec moi-même, j’applaudis le rebond presque antithétique de la sentence et je trouve, en effet, la totalité bien plus intéressante que la seule première partie. S’il faut être maître des principes et des relations logiques de causalité, posséder cet esprit de déduction capable de décortiquer les atomes et l’univers doué de la seule capacité d’interprétation des systèmes visibles de la nature et sans aucune mise à l’épreuve scientifique, cela n’est pas suffisant. Le géomètre antique agence des axiomes et n’expérimente pas des théories — tout au plus en découvre-t-il par la force des structures qui se révèlent. Reprenons Dante et répétons au géomètre, grand analyste des causes, ce dont son Enfer menaçait le mortel qui en franchissait le seuil :

 

« Géomètre qui entrez ici, abandonnez toute raison suffisante ! »***

 

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La raison suffisante, chère aux théologiens médiévaux, à quelques philosophes antiques et surtout à ce vieux Leibniz, déduit de tout effet qu’il possède une cause logique et que toute cause est elle-même l’effet d’une sorte de cause précédente. Si l’on fait le saumon-philosophe et que l’on remonte finalement le flot des causes qui sont les effets d’autres causes plus en amont, et ce jusqu’à la source de toutes, on devrait trouver Dieu pour les uns, le νοῦς (noûs)**** grec pour les autres, la sorcellerie pour les inquisiteurs. À tout effet une cause première, une raison suffisante qui justifie le tout. Aussi le géomètre ou l’inquisiteur, s’ils veulent philosopher, doivent délaisser la nécessité de la cause et se montrer capables, si nécessaire, d’avancer dans l’infini inconnu de ce que l’on ne saurait déduire par des causes simples. Admettre, enfin, qu’à tout effet il n’y a pas de principe causal absolu. Dans un tel système retranché de principe causal absolu, Dieu ne saurait être. Qu'est-il sinon cause originelle et absolue ?

 

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En effet, le géomètre qui s’attaquerait à la philosophie serait fortement handicapé. Il est impossible de concevoir un système philosophique qui trouve une cause première à ses préoccupations, justifie son origine, son sens et sa fin de façon systématique. S'il poursuivait un tel objectif, le raisonnement du géomètre serait perverti par la résolution d’un problème par trop représenté en termes géométriques. La philosophie a ceci de propre qu’elle fonctionne par questions, et certainement pas par réponses. Les mathématiques en général postulent des problèmes et cherchent à les résoudre en vertu d’un système absolu référencé soit par le zéro, soit par les inconnues d'une équation, etc ; les sciences humaines érigent des systèmes sur l’infini inconnu et produisent des sphères potentielles. Le pur géomètre serait saisi de bien des vertiges s’il s’entêtait à ne rester qu’un géomètre en équilibre à flanc d'abîme philosophique. 

 

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Socrate avait le chic pour interroger toute réponse et mener à terme son interlocuteur à reconnaître sa propre incapacité de répondre. Comment prouver à Socrate que 2+2 = 4 si les chiffres sont des abstractions conventionnelles de dénombrement du réel ? Mais prenons un exemple plus propre aux sciences humaines et que le vin m’aide à choisir : 

 

« Je suis un homme. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que j’ai un zizi. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que je suis né comme ça. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que je ne suis pas né femme. » (tautologie)

— « Pourquoi ? »

— « Parce que j’ai un zizi. » (impasse)

— « Pourquoi ? »

— « Parce que les chromosomes Y et X se sont rencontrés plutôt que X-X ! » (biologie)

— « Pourquoi ? »

— « C’est le hasard de la nature. » (darwinisme)

— « Pourquoi ? »

— « Parce qu’on ne peut pas expliquer le hasard. » (pragmatisme)

— « Pourquoi ? »

— « Parce qu’on n’y parvient pas. » (impuissance)

— « Pourquoi ? »

— « Sans doute parce que c’est trop aléatoire. » (scepticisme)

— « Pourquoi ? »

— « Parce qu’on ne sait pas encore comment interpréter ce hasard précisément ? » (lassitude et foi en l'avenir)

— « Pourquoi ? » — etc.

 

Convenons que Socrate fait partie des exceptions qui mettent la règle en crise et finissent par la confirmer, ce que je ne prouverai pas ici. Si l’on n’admet pas l’existence de Dieu, ce à quoi je souscris, un tel questionnement est infini, comme la curiosité de l’homme et les champ de la science sont infinis. Si l’on retire  de l’équation la nécessité de la cause, les « pourquoi » socratiques deviennent des occasions à la réflexion, et à l’expertise de soi qui n’ont plus rien à voir avec la résolution du problème. Au titre d’enquête égotique et presque existentialiste, on parle de « dialogue socratique » ou de « maïeutique socratique ». Socrate n’avait besoin que d’un homme et de ses certitudes pour faire de la philosophie. Sans doute à l’affirmation de « je suis un homme », l’interlocuteur  non-géomètre de Socrate choisira de répondre que c’est parce qu’il est capable d’amour, de compassion, ou au contraire de haine et d’ambition et que sa condition d’homme influence son rapport au monde et le définit comme tel.

 

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Géomètre mais pas seulement, le philosophe vient donc à réfléchir, à partir de la méthode de la raison suffisante, certes, mais sans sa visée, et sur tout principe qui se présente. Il raisonne donc en analyste des causalités, des fondements, des origines, du continuum et des fins. Idéalement, il va même jusqu’à singulariser l’objet qu’il médite pour calculer le plus noble résultat possible ; viser le bien s’il s’agit d’un moraliste, viser le plus juste s’il est existentialiste, le plus précis, ou le plus serré, pour le phénoménologue, le plus pur pour l’idéaliste, le plus adapté pour le sophiste, le plus efficace pour le juriste ou le plus arrangeant pour le politicien. La liste était longue. Contrairement à la figure trigonométrique, l’objet philosophique détermine moins la méthode que le but poursuivi. C’est ainsi que certains politiciens font plus de blé en vendant des salades qu’en se préoccupant du bien de la cité ou même du vrai.

 

 

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* Je retire à l’Idée sa dimension absolue et lui préfère, par l’expression de « principe », le sens d’une loi morale en vertu de la poursuite du juste, du bon et du noble qui permette non pas la Vérité mais la paix sociale, l’épanouissement de l’individu et la tranquillité des familles — le libéralisme non-économique et normé, en somme.

** Je prends la nature comme synonyme des causes, c'est-à-dire des origines ; l'homme comme expérience du continuum, au sens relatif comme au sens quantique et phénoménologique ; et Dieu comme fins dernières, c'est-à-dire fins de l'être et sens ou réalisation de l'existence. Dans le reste de la réflexion, continuum signifie donc existant ou plus simplement l'homme, au sens de 'ce qui fait l'expérience de l'intermédiaire, entre l'origine et les fins dernières, en même temps qu'il les détermine par la continuité de son choix dans le temps'.  

*** La phrase de l’Enfer de Dante était « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance » et je suppose que la raison suffisante peut incarner « toute espérance » pour le géomètre ou le croyant.

**** « L’intellect », « la raison », le sens de l’être, et, dira plus tard Platon, carrément « l’âme ».

 

 


 

 

 

L’esprit de finesse et la nécessité analogique.

 

J’en viens donc à la question du philosophe qui obéit à l’injonction académique et qui, s’il est géomètre, ne s’en satisfait pas et doit pratiquer d’autres méthodes. Pascal fait une distinction à propos du rapport au principe entre « l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse » et je cite partie de son Fragment 670 en commençant par les géomètres ici à l’honneur :

 

« En [l'esprit de géométrie] les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun, de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d’habitude. Mais pour peu qu’on l’y tourne, on voit les principes à plein, et il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent. »

 

Voilà pour l’esprit de géométrie qui possède une vision orthonormée de son champ de connaissance et de cette lecture droite des événements de sa discipline ne saurait s’y tromper, en rien. Voyons l’esprit de finesse :

 

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« Mais dans l’esprit de finesse les principes sont dans l’usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la tête, ni de se faire violence ; il n’est question que d’avoir bonne vue. Mais il faut l’avoir bonne, car les principes sont si déliés et en si grand nombre qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe. Or l’omission d’un principe mène à l’erreur. Ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l’esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus. »

 

Tout un chacun peut s’équiper de l’esprit de finesse. Il est question d'une capacité de calculs multiples et infaillibles. L'esprit de finesse pascalien analyse toutes les lignes de forces et conçoit simultanément les évidences en perçant ce qu’elles ont d’exceptionnelles et les incorpore toutefois au principe ; et ce en guise de lignes particulières d’un réseau synthétique. Il pourrait s’agir d’un double regard. Et de conclure, c’est là que cela se corse sérieusement :

 

« Tous les géomètres seraient donc fins, s’ils avaient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connaissent. Et les esprits fins seraient géomètres, s’ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie. »

 

Autrement dit, le spécialiste est nécessairement fin sur sa partie mais il ne devient esprit fin que s’il parvient à l’être aussi sur celle des autres sans confusion dans la méthode — et nous retrouvons l’axiome complet du fronton de l’Académie tel que je l’ai connu. Reformulons pour expliciter tout cela : 

 

« Que nul n’entre ici qui ne soit spécialiste d’une chose, mais que nul n’entre ici s’il n’est que spécialiste d'une chose. » 

 

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L’esprit de finesse pascalien revient peut-être à chercher la subtilité précisément sur ces sujets qui ne sont pas les nôtres. Spécialiste d’un seul sujet, on s’habitue à tout considérer avec la méthode de notre discipline et l’on perd la capacité de « tourner la tête de ce côté-là » et l’on perd enfin toute curiosité. Si Pascal avait eu le jargon moderne, il aurait même pu écrire qu’être fin c’est n’être pas snob et demeurer disponible à toute rencontre intellectuelle.

 

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En me servant de Pascal, j’approfondie donc la réflexion sur le fronton de l’Académie et conclue qu’il faut peut-être n’être surtout pas spécialiste d’un sujet pour être capable d’en parler avec profondeur et pertinence. Il n’est question dans cet article que de méthodologie analytique des phénomènes et des problématiques de toute condition. À ce titre, et à ce titre seulement, le géomètre modélisant des principes et des structures peut aller plus loin que le penseur libre, mais moins loin que le géomètre s’exerçant à l’infini de l’inconnu. En ce sens peut-être, les philosophes modernes renouent avec les physiciens qui spéculaient sur l'absolu divin, pluriel et éclaté dans la Nature afin d'en percer les mystères ; mais j'y reviendrai plus tard dans un article spécifique.


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Car si l’on se place en philosophe, il me semble que l’on fausse l’équation et que l’on risque d’exagérer ses propres trouvailles. Si l’on mêle l’affect et l’émotivité de la raison humaine à des calculs sur les origines, le continuum et les fins, l’égo aura tendance à servir, accidentellement ou non, de centre de gravité. S’il avait fallu le dire simplement, le doute est le garant du continuum et seul le continuum en mouvement est légitime à la mise en crise des fins et l’interrogation des origines. La question de l’identité méthodologique est fondamentale dans l’efficacité d’un raisonnement parce que son tâtonnement conditionne l’énergie même de la recherche ; et j’épargnerai au lecteur des images de forge, de douleur, de flammes et de sueur. Une méthode acquise ne donnera qu’une pensée acquise, plate, circoncise et trop nette pour être vive.

 

Qui prend la pose du philosophe manque d'incertitude et d'angoisse quant à ses propres idées ; sans angoisse, on s'intéresse plus à paraître qu'à penser. Celui qui pose en philosophe oublie ce qu'être signifie et s'assoupit dans le confort de l'existence — dont il aurait tort de se priver.

 

Aucun intérêt, en somme, pour un jeune et fougueux écrivain qui n’est ni géomètre ni académicien.

 

 


 

 


Femen et Talibans : deux fanatisme pour une même perdition.

 

La question de mon [long] article du jour touche à son objet : le fanatisme. Je n’ai pas plus d’estime pour un type de fanatisme que pour un autre et je condamne esthétiquement aussi bien le sionisme que l’impérialisme américain, le terrorisme que le féminisme violent. D’un strict point de vue méthodologique, il ne peut y avoir de mérite ni même de valeur dans un combat qui se mène à partir de la singularité que l’on reproche de nous assigner comme identité. Le féminisme qui se pense à partir du caractère de la femme, par exemple, est malsain et hypocrite. 

 

Le féminisme qui cherche à penser à partir du principe d’égalité de tous les êtres humains est louable et même admirable. De même que j’estime légitime qu’on ait accordé le droit de mariage aux homosexuels : n’est-il pas écrit dans la Constitution que tous les hommes naissent libres et égaux en droit, sans discrimination de sexe, d’ethnie, de culture ou de religion ? Qu’est-ce que l’interdiction du mariage aux homosexuels sinon une discrimination, fondée sur une tradition morale parfaitement archaïque à n’en pas douter pratiquée du vivant d’Isaïe, fondée sur le sexe ? 

 

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On arguera que le mariage est une institution fondée sur la reproduction et l’aménagement de droits pour l’enfant à venir. À quoi je ferai mon petit Socrate : « Pourquoi ? » et la nuit pourrait être longue d’une interminable suite de « Pourquoi ? » tant, au fond, il n’existe aucune raison suffisante à priver quelqu’un et du prestige et de la cérémonie civile du mariage, et cela parce qu’il tombe amoureux de quelqu’un du même sexe que lui. Le seul motif un peu crédible d’interdire aux homosexuels le droit de se marier serait de ne pas leur accorder le privilège dont jouissent les hétérosexuels. Et l’on aurait donc un système de caste et plus du tout un système humaniste, républicain et démocratique.

 

Ce dont est signe cette résistance d’une grande partie de l’opinion n’est rien plus que le principe d’identité — ce qu’Alain Roger appelle volontiers « la citadelle narcissique »*. Tout individu s’inscrit dans la société par le biais d’une somme de privilège et d’impuissances et le résultat lui dicte son rang social et sa marge de rêves. Or cette identité borne notre puissance sociale, familiale, intellectuelle et poétique. Ce contre quoi se battent théoriquement les féministes relèvent d’une borne exagérée de la femme au nom de leur genre, et je ne saurais m’opposer à ce principe tant il est juste et bon. En effet, tous les êtres humains naissent libres égaux en droits et devant la loi, dans un État de droit comme le nôtre.

 

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Je veux prendre un autre exemple positif, et qui pourtant trouve aujourd’hui encore, dans ce premier sixième du XXIe siècle, des détracteurs : l’esclavage. Ou pour traduire dans la chair de notre langue toute l’horreur et la folie de cette partie de l’histoire : la traite négrière. Il s’est agit de prendre des êtres humains, de les coller aux fers, de les balader par le monde pour les faire mourir au sacro-saint nom du bénéfice. Le tour de passe-passe résidait dans l’absence d’âme des noirs ; Montesquieu n’a-t-il pas définitivement réglé la question en déclarant que 

 

« On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir. »**

 

La lutte pour la fin de l’esclavage, si elle a entre autre été menée par les victimes qui ont intégré l’armée Yankee, ou qui ont fait de l’activisme aux Royaumes-Unis, a surtout été menée sur le fond de principes. Tant en attaquant cette question d’âme — selon le syllogisme : « Dieu a donné une âme à l’être humain, les noirs ont une âme donc les noirs sont des êtres humains », en présence d’âme l’esclavage ne pouvait plus tenir — qu’en montrant la barbarie de la propriété d’un homme par un autre. Sur la vertu de principes tels que l’égalité, l’humanisme ou l’empathie, l’esclavage a pris fin. Les victimes de l’esclavage se sont battues pour leur liberté, non pour être les nouveaux maîtres — et quelle sagesse, et quelle noblesse d’âme !

 

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Pourtant le féminisme tel qu’il est pratiqué dans certains média et mis en vedette pour l’effet buzz est moins un combat pour la libération de la femme qu’une guerre pour la victoire de la femme. Il en va également de la responsabilité médiatique de qui préfère le croustillant au bien public et le bénéfice à l’éthique. En un certain sens, on vit dans la société pour l’obtention de laquelle on s’est battu. Les féministes qui ont le plus de visibilité sont les plus violentes parce que les plus radicales et les plus sensationnelles ; leur méthodologie, qui mène un combat au nom d’affects et délaisse la raison sitôt qu’elle lui devient inutile, voire encombrante, est une absurdité autant qu’un signe de barbarie.

 

Celui ou celle qui veut s’émanciper d’une injustice et d’une servitude doit donner de la puissance à son discours et de l’amplitude à ses idées. Pour ce faire doit-il saisir les principes et s’en tenir à ce qu’ils désignent d’injuste dans son traitement et de servile dans la condition qu’on lui alloue. Sitôt qu’il revêt les atours du conflit et qu'il brandit sa singularité comme justification de son combat — le géomètre qui penserait la philosophie en tant que géomètre et uniquement en tant que tel — il pense sans finesse, il dilapide l’esprit de sa raison dans l’émotivité d’une fin, délaissant le continuum et négligeant tout à fait l’origine. C’est ainsi qu’est le fanatique : il combat pour se venger et non pour s’émanciper ; et c’est ainsi qu’il ne peut qu’échouer, ontologiquement. S’il est plus fort, il pourra sans doute l’emporter, mais à quoi bon triompher d’une anecdote, si le principe nous dément et nous condamne, philosophiquement, à n’être que les nouveaux bourreaux ?

 

 

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* Alain Roger, Bréviaire de la bêtise.

** Montesquieu, De l’esclavage des nègres, in De l’esprit des lois.

*** Auteur de La Marquise d’O et incidemment grand génie littéraire négligé qui éclipsera sans doute bien des Duras d’ici cinquante ans.

 

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