De l’homme pauvre (I)

À la suite de la tribune comique de Benjamin Griveaux, bourgeois infatué daignant se rappeler l’existence des plus humbles, on apprend mercredi que des conseillers ministériels liraient avec ardeur le nouveau livre d’Edouard Louis, non pas comme un récit anti-libéral mais comme la démonstration de la faillite du père de l’auteur à s’émanciper de sa condition ouvrière.

Homme pauvre : abstraction paternaliste qui est tout à la fois mise à distance et négation. Le problème de la pauvreté n’est donc que de mots, une préoccupation bavarde que le premier vent de l’automne budgétaire à venir fera disparaître.

Pauvreté : un chiffre muet regroupant des individus frappés de fragilités sociales cumulatives : les peu ou pas diplômés, les chômeurs ou les travailleurs à temps partiel, les femmes seules avec enfants, les enclavés des territoires en déclin  ou des cités mornes où triomphe le trafic ; bref des personnes aux armes singulièrement émoussés dans l’infernale compétition économique ; en un mot des perdants, des tout petits rien du tout. Une réalité brutale aussi : des budgets impossibles et cette angoisse perpétuelle de l’argent qui corrompt l’esprit ; des difficultés à se nourrir correctement, à se soigner, à se loger, à se chauffer et ne serait-ce qu’à se divertir ; et surtout cette honte, ce stigmate, cette macule encore plus insupportable lorsqu’on la transmet malgré soi à ses enfants aimés, à qui on a rien d’autre à offrir que d’humiliantes et incessantes frustrations. Et puis, il y a ceux qui glissent et que l’on perd, les miséreux des grandes villes, ces migrants pourchassés, ces jeunes gens en rupture, ces déments délirants que l’on soigne par la rue ; tous ceux là qui souvent boivent et qui puent, que l’on chasse de loin en loin comme de vieux débris insalubres ; ceux que l’on finit par retrouver un matin sur le quai d’un métro, allongés, immobiles, les bras en croix, leurs beaux yeux grands ouverts sur le vide et dont le badaud évite encore par habitude, presque par instinct, la dépouille toute chaude gisant au sol.

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