LORDON CONTRE LORDON - Lettre ouverte à Frédéric Lordon

Dans une intervention intitulée « Nuits debout : l’étape d’après », tu appelles à « mettre en route tout de suite » les idées de grève générale et de République sociale. C’est ce « tout de suite » sur lequel il faut revenir. Cette invocation impatiente à en passer à l’étape « d’après » doit être contestée. Prenons conscience de ce que nous sommes déjà en train d’accomplir et approfondissons-le.

« Quant à cette banlieue élargie qu’on appelle la France, à cette banlieue plus élargie encore qu’on appelle l’Europe, à cette banlieue à la troisième puissance qu’on appelle le monde, [Paris] n’en sait pas le premier mot »

Paul-Ernest de Rattier, Bordeaux, 1857, Paris n’existe pas

Cher Frédéric,

Frédéric, tu fais souvent œuvre de dégrisement contre les illusions bien intentionnées. Tes ouvrages comme L’intérêt souverain, La Malfaçon ou Imperium réalisent avec force ce désenivrement salutaire. Je crois que cette fois, c’est toi qu’il faut ramener à la lucidité !

Frédéric, je crois, amicalement, que tu es enfermé dans ta tour d’ivoire parisienne. A Paris, vous allez vite, très vite, et vous êtes nombreux.ses, très nombreux.ses, chaque soir. Du coup, vous avez une perception réduite des nuits debout. Le rythme, ailleurs en France, n’est pas le même ; nous n’avons pas encore des nuits tous les soirs partout. Les banlieues debout et les villages debout commencent à peine. Quand je vois la formulation du titre de ton intervention « Nuits debout : l’étape d’après », je pense que tu ne réalises pas que nous n’en sommes pas encore à l’après mais bien au début de ces nuits debout. À vouloir trop vite invoquer cet après, à vouloir sauter les étapes, tu oublies que nous ne pouvons pas déconstruire et reconstruire en quinze jours un monde néolibéral inscrit depuis quarante ans dans nos institutions et nos cultures. À Bordeaux où je suis, nous nous mettons en place plus lentement et nous allons commencer à prendre plus d’ampleur, grâce à la convergence des luttes. J’ai bon espoir que nous nous développions, même ici, dans la « belle endormie ». Mais si nous installons ce sentiment d’impatience, alors nous démobiliserons les forces. C’est dommage, parce qu’à force de répéter qu’il faut aller plus loin, on perd de vue ce que nous faisons dès maintenant.

Frédéric : oui, nous réalisons déjà quelque chose ! Nous développons une nouvelle culture de l’horizontalité et de l’éducation populaire. Et bordel, dans nos sociétés hiérarchisées et verticales, le travail qui nous attend est immense ! Les nuits debout permettent de diffuser comme jamais cette éducation populaire. Plus encore, elles nous permettent de la vivre, de la comprendre, de la ressentir, quand, jusqu’ici, nous nous sommes contentés pour beaucoup d’entre nous de l’étudier, d’en discuter, de la regarder de loin, derrière nos écrans. Frédéric, là encore, permets-moi de faire du Lordon contre Lordon. Car tu n’as pas seulement écrit des livres de dégrisement, tu as aussi donné des outils conceptuels d’action concrète. Et c’est bien ici La société des affects qu’il faut penser à mobiliser. Car c’est aussi le structuralisme des passions qui est au cœur de l’enjeu de ces nuits debout. Comme tu l’écris, l’élan de puissance désirante donne son énergie à l’action et les affects ne sont pas autre chose que l’effet des structures dans lesquels les individus sont plongés. Justement : face à la puissance des institutions et structures stato-capitalistes, les nuits debout sont un espace de restructuration de ces affects. Elles sont un lieu de partage de ces désirs d’horizontalité, un lieu où l’on réapprend tous à sortir de nos zones de confort pour nous tourner vers les autres, tous les autres. Il faut sortir de cette vision insurrectionnelle de la gauche : la révolution, elle se fera d’abord et avant tout dans les têtes (raison et affects tenus ensemble et inséparablement). Alors continuons à propager cette nouvelle culture, approfondissons ce désir d’une génération en le forgeant dans l’acier de l’expérience. Nous ne devons pas être dans l’autosatisfaction car nous cherchons toutes les nuits à faire mieux que les précédentes ; mais ne tombons pas dans le piège inverse de l’autodénigrement. Nous avons encore beaucoup de travail, et il ne faut pas perdre de vue l’importance de ce que l’on fait et la nécessité de le poursuivre.

Frédéric, cessons de voir le monde à travers la fenêtre parisienne. Changeons de point(s) de vue et multiplions-les. Venez, toi, François Ruffin et les autres, dans les nuits debout en France, comme nous viendrons à Paris. Viens voir ce qui se passe à Bordeaux, à Grenoble, à Strasbourg, à Lille, ou à Mirepoix. Tu seras accueilli avec plaisir. Prends conscience de l’ampleur de ce qui se déroule par-delà la capitale, et vois avec nous : aux nuits debout, l’après est déjà en cours

A Bordeaux,

Le 53 mars

PS : Aux Nuits debout, à Bordeaux, nous nous tutoyons toutes et tous, et comme les Nuits Debout n’appartiennent pas qu’à Paris, je me suis donc permis de te tutoyer même si nous ne nous connaissons pas.

 

 

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