Le caractère aristocratique des éléctions

Mediapart faisait récemment écho aux travaux récents sur les élections. Si les analyses ne sont pas nouvelles, il n'en faut pas moins y revenir tant les idées reçues sont encore légions. Osons donc le dire : l'élection est aristocratique dans son principe et construit une oligarchie en pratique.

Mediapart faisait récemment écho aux travaux récents sur les élections. Si les analyses ne sont pas nouvelles, il n'en faut pas moins y revenir tant les idées reçues sont encore légions. Osons donc le dire : l'élection est aristocratique dans son principe et construit une oligarchie en pratique. Si on peut concéder le caractère partiellement démocratique de l'élection tel que l'a montré Bernard Manin, pour citer celui qui a le mieux systématisé et approfondi la théorie des « principes du gouvernement représentatif », ce n'est qu'en comparaison aux systèmes de cooptation, d'achat des charges ou d'héritage de celles-ci (Bernard MANIN, « Principes du gouvernement représentatif », Flammarion, réédition 2012). Ce qui donne à l'élection son caractère démocratique, ce n'est pas tant l'élection que l'universalité du suffrage.

Aristocratie, ploutocratie et noblesse sont différentes figures de l'oligarchie (le pouvoir du petit nombre), et ne sont pas forcément synonymes d'aristocratie (le pouvoir des meilleurs - mais parfois ces régimes se cachent derrière ce nom pour se donner une « légitimité »). On peut ajouter que la technocratie (pouvoir des experts) est une autre forme d'aristocratie mais dont la légitimité ne provient pas nécessairement de l'élection, même si elle lui est compatible (mais dans ce cas, c'est une technocratie de fait). Comme je le disais, il y a effectivement un saut qualitatif avec l'élection - elle permet une forme meilleure d'oligarchie : l'aristocratie. Lorsque le suffrage est universel, il y a une base démocratique au processus de dévolution des pouvoirs, MAIS le résultat de ce processus - les élus - lui n'est pas démocratique.

Si le mot démocratie est utilisé, c’est pour sa fonction de légitimation. Elle joue comme une onction dont le caractère rituel est évident (ce caractère rituel n’est pas nouveau, voir Olivier Christin, « Vox populi. Une histoire du vote avant le suffrage universel », Seuil, p. 66). Le politiste canadien Françis Dupuy-Déri a récemment démontré dans sa thèse comment le mot démocratie a été complètement détourné de son emploi par les républicains à partir des révolutions américaine et française (cf. Françis Dupuy-Déri, « Démocratie, Histoire politique d'un mot »). Les candidats américains aux élections se sont aperçus qu'ils se faisaient élire plus facilement lorsqu'ils se disaient démocrates, et comme par magie, ils sont nombreux à être devenus démocrates.

Nous ne sommes pas tous égaux dans l'élection, nous le sommes uniquement devant le vote... L'égalité est alors simple illusion, et le caractère démocratique plus qu'insuffisant pour être accordé au régime politique qui utilise principalement ce procédé comme moyen de désignation des gouvernants. Aussi, il faut réfuter l'idée selon laquelle l'élection est l'instrument de réalisation de la démocratie.

Cette présentation n’a pas simplement pour vocation d’être une présentation « jolie » ou « ordonnée » des régimes politiques, mais elle permet d'expliquer un ensemble de phénomènes que certains attribuent à des complots plus ou moins étendus. On constate, c'est flagrant aujourd'hui, que les élus ne sont pas représentatifs (ni sociologiquement -hommes de plus de 50 ans issus de classe non-populaires - ni idéologiquement - surreprésentation des deux partis dits de gouvernement que sont l'UMP et le PS par rapport à leurs forces réelles aux premiers tours, on peut aussi rappeler la distorsion flagrante à propos du Traité constitutionnel européen) ou qu'ils sont des carriéristes, des professionnels de la politique quand ils ne sont pas tout simplement corrompus ou malhonnêtes. On constate d’ailleurs la naissance d'une oligarchie au niveau mondial dont les liens sont étroits entre représentants politiques et finance. Hervé Kempf a fait une synthèse saisissante de cette « oligarchisation » du monde (H. KEMPF, « L'oligarchie, ça suffit, vive la démocratie ! », Seuil).

En faisant ce constat, on est tenté de croire qu'il y a un "système" à faire tomber, comme le scande le Front national. Ce parti se dit d'ailleurs régulièrement "anti-système". Mais qu'est-ce que ce système ? Dans la pensée du Front national, il s'agit d'un ensemble d'hommes et de femmes, de clans, celui de "l'UMPS". Comme c'est un système, il suffit au FN et à ses affidés de dire "tous pourris", et de prétendre qu'il suffit de les mettre à leur place pour que cela aille mieux.

Il ne suffirait ainsi de remplacer les gens actuellement au pouvoir pour que le système disparaisse. Or, ce n'est pas une question de personnes, mais une question d'institutions : ce sont les institutions qui prédéterminent les caractères les plus courants des personnes désignées pour gouverner (comme le dit Bernard Manin, « Parce que l’élection est un choix, elle comporte ainsi une dynamique interne qui fait obstacle à la désignation de citoyens semblables aux autres », in « Principe du Gouvernement représentatif » op. cit., p. 182). Évidemment, cela ne signifie pas que tous les élus sont dépourvus de vertu, mais que ceux qui sont vertueux ne peuvent être élus que de manière marginale, parce que l'élection est une compétition dans laquelle la vertu réelle n'est pas un atout (puisqu'elle n'est pas déterminable ; et la vertu peut se feindre), mais plutôt un handicap (pour être élu, il faut être prêt à jouer les jeux d'appareils, les trahisons et reniements). C'est en cela que l'élection n'est pas démocratique : il faut un titre particulier pour gouverner.  La démocratie, elle, est « le pouvoir propre à ceux qui n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés » (Jacques Rancière, « La haine de la démocratie », Éd. La Fabrique, 2005, p. 54).

L'enjeu est de taille : aucune alternative politique réelle n'est possible sans changement de ces institutions.

Pour aller plus loin :
Françis DUPUY-DERI, « Démocratie, Histoire politique d'un mot », Lux Editeur, 2013
Hervé KEMPF, « L'oligarchie, ça suffit, vive la démocratie ! », Seuil, 2011
Bernard MANIN, « Principes du gouvernement représentatif », Flammarion, réédition 2012
Jacques RANCIERE, « La haine de la démocratie », Éd. La Fabrique, 2005, p. 54
Jean SALEM, « Election piège à con », Flammarion, 2012

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