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Billet de blog 8 janvier 2023

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Devons-nous assister impuissants au triomphe de l'égoïsme ?

La planète se réchauffe, des pans entiers de la biodiversité s’effondrent, un peu partout les inégalités se creusent, les migrants sont rejetés de toutes parts et le nationalisme se répand sur la planète. Les responsables, nous encouragent à toujours plus de croissance, et moins de partage et la majorité d'entre nous, semble aveugle et sourde.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alors, serions-nous tous recroquevillés sur nous-mêmes, médiocrement préoccupés par nos petites affaires personnelles ?

Malheureusement, il faut bien admettre que, l’égoïsme nous concerne tous.

L'instinct (1) de conservation, la recherche de notre propre bien être, notre quête de reconnaissance, la préservation de nos intérêts particuliers, même détriment de ceux des autres, sont inscrits dans nos gênes.

Mais cette propension, si elle nous est naturelle, est aussi, comme tous les autres traits de notre personnalité, éminemment variable selon les individus. D'abord ce trait de personnalité nous est génétiquement dévolu, lors de notre conception et nous accompagnera tout au long de notre existence, mais il est susceptible d'être notablement accentué ou, au contraire, atténué par les influences combinées, de notre milieu familial, social, culturel, de notre éducation et surtout par l'imprégnation de la doxa ambiante, mais encore, il peut être stimulé ou refréné par nos émotions passées et présentes, nos sentiments, nos préjugés, tous nos biais cognitifs...

Nous n'adoptons pas tous, et loin de là, une attitude égoïste face aux crises environnementales, sociétales et migratoires aux quelles nous sommes confrontés, la plupart d'entre nous oscillent entre attitudes égoïstes et altruistes en fonction des circonstances, des contours de leur personnalité, des nécessités du moment et des émotions qui les traversent à l'instant où les circonstances les amènent à devoir choisir, en leur for intérieur, entre une attitude égoïste de repli sur soi ou une attitude plus empathique d'ouverture et de générosité.

Chez celui ou celle dont l'attitude dominante est l'égoïsme, la passion de la domination dans laquelle l’ego s’affirme et satisfait ses intérêts engendre des rapports de force violents où chaque ego ne peut finalement s’affirmer que dans la domination ou la destruction de l’autre.

L’égoïste pur et dur n'est préoccupé que de lui même, il se place au centre de tout. Il se range systématiquement du côté des plus forts et reste insensible à tous les événements, sociaux ou écologiques qui ne le concerneraient pas directement. Pour l'égoïste, les autres et le monde sont perçus comme des objets dont il dispose afin qu'ils servent au mieux ses intérêts et qu'ils lui renvoient une image de sa suprématie.

L'égoïste est convaincu de détenir la vérité, la seule lecture du réel pouvant être qualifiée d'objective. L’autre n’est alors à ses yeux qu’un objet et non un sujet pensant, digne d'être écouté et, parois compris. Il est amené à pratiquer un hédonisme, jouissant pleinement et sans entrave de son pouvoir, et ce, qu'elle soient les répercutions sur les autres.

La traduction politique de l'égoïsme érigé en vertu, c'est l'individualisme libéral. Et notre société favorise ce comportement égoïste, surtout à travers l'éducation masculine, en inculquant dès l'enfance le goût de la compétition et récompensant socialement les plus combatifs, les moins enclins à l'empathie (considérée comme une marque de faiblesse) par l'attribution des postes les plus élevés, les plus valorisants, à ceux d'entre nous qui font preuve du caractère le plus ambitieux, plus agressif. Les dominants avares de leurs privilèges et soucieux du maintien de cet ordre injuste des choses ont su garantir le consentement de la majorité d'entre nous en entretenant par le biais des médias et des instances de socialisations, un imaginaire collectif (2), une doxa, propres à entretenir des réflexes égoïstes dans les esprits.

« L’amour-propre est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d’eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens » La Rochefoucauld (et c'est trop souvent le cas !)

Pourtant, l'intervention de l'altérité est essentielle dans la constitution de ce que nous sommes, la relation à l’autre à la base du nous, constitue, dès la naissance, la conscience de soi de l’enfant s’élabore sur la base d’un modèle que l’autre (la mère, à l'origine, puis l'entourage familial puis plus élargi) fixe les limites de ce que la psychanalyse énonce comme la toute puissance de soi, c'est à dire, la conviction d'être détenteur de possibilités infinies, disposant d'une emprise sur le monde extérieur, glorifiant le moi, seul à décider du cours des choses, réduisant les autres à de simples marionnettes, de simples objets.

Adopter une attitude égoïste, c'est vite oublier que c’est dans la relation intersubjective que chaque conscience se construit et se révèle. Cette faculté de nous penser en tant qu'individu passe nécessairement par l'autre.

« La beauté de l'amour, c'est l'interpénétration de la vérité de l'autre en soi, de celle de soi en l'autre, c'est de trouver sa vérité à travers l'altérité. … La compréhension d'autrui nécessite une conscience de la complexité humaine. » Edgar Morin

Si chacune et chacun d'entre nous représente une forme singulière d'existence, nous sommes des êtres éminemment fragiles et soumis à de multiples contingences. Pour être et agir, nous sommes tenus d'entretenir de constantes interrelations avec nos semblables, mais encore avec toutes les autres manifestations de la vie constituant notre environnement. Il nous est impossible de nous en désolidariser. Sans l'altérité nous ne serions pas.

« La chaîne de la vie est formée de maillons interdépendants, dont certains ne sont pas vivants, et que nous ne pouvons pas nous abstraire du monde à notre guise. Le « nous » n’a donc guère de sens si l’on songe que le microbiote de chacun d’entre « nous » est composé de milliers de milliards d’« eux », ou que le CO2 que j’émets aujourd’hui affectera encore le climat dans mille ans. Les virus, les micro-organismes, les espèces animales et végétales que nous avons modifiées au fil des millénaires sont nos commensaux dans le banquet parfois tragique de la vie. Il est absurde de penser que l’on pourrait en prendre congé pour vivre dans une bulle. » Philippe Descola

Alors, fort heureusement, chez la plupart d'entre nous, cette attitude est contre balancée par un élan altruiste. Si nous sommes tous en quête de plaisir, le tempérament généreux peut éprouver du plaisir à avoir un comportement altruiste, jouir du plaisir qu'il procure à l'autre.

Cette incitation à se soucier des autres, comme de nous-même, ce désir, ce besoin de leur être utile, passe par une prise de conscience de l'altérité reconnaissance.

"La Raison ... demande donc que chacun s'aime soi-même, qu'il cherche l'utile qui est le sien, ... que chacun s'efforce, selon sa puissance d'être, de conserver son être. … À l’homme donc, rien de plus utile que l’homme ; il n’est rien dis-je, que les hommes puissent souhaiter de mieux pour conserver leur être que de se convenir tous en tout, en sorte que les esprits et les corps de tous composent pour ainsi dire un seul Esprit et un seul Corps, de s’efforcer tous ensemble de conserver leur être autant qu’ils peuvent, et de chercher tous ensemble et chacun pour soi l’utile qui est commun à tous ; d’où il suit que les hommes que gouverne la raison, c’est-à-dire les hommes qui cherchent ce qui leur est utile sous la conduite de la raison, n’aspirent pour eux-mêmes à rien qu’ils ne désirent pour tous les autres hommes ..." Extraits de l’Éthique de Spinoza

L’éthique relationnelle (forme raisonnée de prise en considération, respect de l’autre et de soi-même) s'oppose à la toute-puissance de Soi, cette forme d’hédonisme libéral qui amène à l'égoïsme, l'indifférence complète relative aux répercutions sociales et environnementales de ses actions.

Développer son penchant altruiste ne va de soi, mais nécessite un travail introspectif, l'accession progressive à une forme de maturité, sinon de sagesse. Il semble nécessaire d'avoir suffisamment tenté de se percevoir, s'analyser avec plus lucidité, à se comprendre mieux, à cesser de se juger, pour être ainsi en mesure ne se permettre de juger les autres, mais chercher plutôt à les connaître, et donc, à les comprendre. Les aimer simplement pour ce qu'ils sont.

« Je ne méprise pas les hommes. ... Je les sais vains, ignorants, avides, inquiets, capables de presque tout pour réussir, pour se faire valoir, même à leurs propres yeux, ou tout simplement pour éviter de souffrir. Je le sais : je suis comme eux, du moins par moment, ou j'aurais pu l'être. …  Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de négliger de cultiver celles qu'il possède. » Marguerite Yourcenar

Rares sont ceux d'entre nous qui peuvent se targuer d'adopter en toutes circonstances, une attitude profondément altruiste. La médiation entre attitude égoïste et altruiste ressemble d'un point de vue psychologique au phénomène de l'homéostasie consiste à maintenir un équilibre physiologique des besoins et leur satisfaction.

L'altruiste sait faire preuve de générosité, sans rien attendre de bien précis en retour, il s'efforce de s’intéresser aux autres, la propension à l’empathie est une de ses caractéristiques.

Dans une société de plus en plus individualiste, l’altruisme peut paraître comme une attitude angélique, l'expression d'une naïveté, d'un angélisme, la démonstration d'une forme de faiblesse. Du point de vue d'un égoïste, l’absence d’intérêt dans un acte de générosité est inadmissible et systématiquement remise en question. Pourtant, il est possible d’adopter au quotidien au quotidien une attitude empreinte de générosité, à travers des petits gestes de bienveillance envers sa famille, ses amis, ses collègues, les inconnus autour de soi et l'environnement. Générosité et respect, sont sœur et frère.

« La générosité est le nom que l'on donne à l'attitude qui est au fondement de la construction de chacun : l'ouverture à ce que nous apporte l'autre, même lorsque cet apport nous paraît inquiétant, voire dangereux. Toute rencontre comporte un risque. Être généreux, c'est affronter ce risque. … "Réussir" est devenu l'obsession générale dans notre société, et cette réussite est mesurée par notre capacité à l'emporter dans des compétitions permanentes. Il est pourtant clair que la principale performance de chacun est sa capacité à participer à l'intelligence collective, à mettre en sourdine son "je" et à s'insérer dans le "nous", celui-ci étant plus riche que la somme des "je" dans laquelle l'attitude compétitive enferme chacun … J'ai peur d'une société qui est tellement axée sur la compétition, la concurrence... Une société qui ose nous dire : "Vous devez être des gagnants". Mais qu'est-ce qu'un gagnant sinon un fabricant de perdants. Je n'ai pas le droit de fabriquer des perdants... » Albert Jacquard

Pour la plupart des psychologues contemporains, quelque soit notre attitude vis à vis des autres, l'égoïsme est au fondement de toutes nos actions. Cette vision bornée des motivations individuelles laisse peu de place à la complexité de ces ressorts de « l’âme humaine ».

Or, face à une des multiples sollicitations de leur environnement quotidien, en suivant leur intuition (ce système de pensée rapide et émotionnel, faisant émerger des informations à la conscience, provenant de notre capacité à saisir énormément d’éléments et à laisser le raisonnement inconscient les mettre en forme), les individus au comportement altruiste peuvent agir à la fois de façon intéressée et désintéressée, leurs actions sont déterminées par un faisceau de contingences aléatoires, et, selon les circonstances et leur intuition, à des motivations soit égoïstes, soit altruistes, soit les deux à la fois.

« Les mécanismes de l'esprit générateurs du choix sont si complexes qu'ils ne sauraient à mon avis déterminer une seule décision, plusieurs demeurant également plausibles en fonction des conditions causales. ... Le hasard joue toujours un certain rôle dans les décisions et les actions humaines. … Etre humain, c'est aimer les gens. … Imaginer un monde meilleur, c'est affirmer que rien n'est plus important que de manifester sa considération pour l'autre. » Axel Kahn

Par une forme de détermination impliquante, il est à la portée de la plupart d'entre nous, de tendre vers une éthique relationnelle basée sur l'harmonie des relations avec les autres, et le respect mutuel, tout en respectant l'individualité propre à chacun et en lui permettant de vivre selon ses propres désirs.

Alors, pourquoi assiste-t-on à une montée des réflexes égoïstes un peu partout ?

Comment expliquer ce phénomène, sinon en l'analysant comme le résultat de l'emprise de plus en plus efficiente de la rhétorique libérale sur notre imaginaire collectif : les mythes du mérite, du caractère sacré de la propriété, la légitimation des inégalités, … sont de plus en plus ancrés dans les esprits. Mais alors, puisque quasiment l'ensemble des médias appartiennent aux grandes fortune ou à leurs représentants au pouvoir politique, comment agir dans l'espoir de voir se dessiner une autre alternative ?

Eh bien, comme on enseigne toujours bien mieux par l'exemple que par le discours, au royaume autocentré du moi-je néolibéral, revendiquons le plaisir par l’altérité; vivons la réalisation du soi par le nous, pratiquons un hédonisme extraverti, accueillant, communicatif, responsable, solidaire; faisons du Nous, la pierre angulaire d’une éthique sociale et écologique.

Illustration 1
Tous pour un © Daumier

(1) La conscience est un instinct.

« Les processus nécessaires à la conscience commencent dans la partie du cerveau qui est la plus ancienne en terme d'évolution, le tronc cérébral. La principale fonction assignée au tronc cérébral est la régulation homéostatique du corps et du cerveau. ...
C'est l'architecture modulaire du cerveau qui explique le mieux la grande variété des formes conscientes et l'omniprésence de la conscience dans le cerveau.
Les instincts individuels peuvent être séquencés de manière coordonnée pour former des actions plus complexes qui les font ressembler énormément à des instincts d'ordre supérieur . La succession de ces séquences est ce que nous appelons la conscience.
Nous devons comprendre que la conscience est un instinct . » Michael S. Gazzaniga chercheur en neurosciences cognitives

(2) L'imaginaire collectif est une représentation à la fois personnelle et collective de la réalité. C'est un système d'interprétations destiné à produire du sens, le sens que le groupe donne à la réalité pour, en même temps, se signifier lui-même dans la mesure où la perception de la réalité est simultanément une perception d'existence.

Les parlent de doxa pour désigner l'ensemble des croyances, des opinions, des images, des visions et autres préjugés qui servent à un individu à se faire une représentation de la réalité. Plus un imaginaire est diffusé, véhiculé, et donc partagé, plus les thèses qui sont fondées à partir de cet imaginaire (ou de cette doxa) seront convaincantes ou vraisemblables pour le groupe qui partage cet imaginaire.

Sa fonction première est son service à l'idéologie dominante. Plus en particulier, sa fonction est d'inscrire progressivement l'ordre social dans l'individu. La doxa convertit les structures sociales en principes de structuration, en manière d'organiser le monde social : « l'expérience première du monde est celle de la doxa, adhésion aux relations d'ordre qui … sont acceptées comme allant de soi. … l'orchestration des catégories de perception du monde social qui, étant ajustées aux divisions de l'ordre établi (et par là, aux intérêts de ceux qui le dominent) et communes à tous les esprits structurés conformément à ces structures, s'imposent avec toutes les apparences de la nécessité objective. » Bourdieu

La doxa, pour Barthes, est l'image que la bourgeoisie se fait du monde et impose au monde. La stratégie bourgeoise est de remplir le monde entier de sa culture et de sa morale, en faisant oublier son propre statut de classe historique : « Le statut de la bourgeoisie est particulier, historique: l'homme qu'elle représente sera universel, éternel; … Enfin, l'idée première du monde perfectible, mobile, produira l'image renversée d'une humanité immuable, définie par une identité infiniment recommencée. » Barthes

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