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Billet de blog 12 décembre 2022

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Comment lutter contre le dépérissement aquoiboniste ?

Nous sommes de plus en plus, muets de par le monde, à consentir aux agissements d'une petite poignée d'hommes de pouvoir, psycho-rigides et à courte vue, plus impliqués, dans la poursuite de leur destin personnel, que véritablement concernés par le bien être de la communauté qu'ils dirigent.

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Alors pourquoi, bien que nous soyons tous, plus ou moins, conscients des dérives inquiétantes de la situation, tant locale que planétaire, sommes-nous, majoritairement, incapables d'exprimer plus spontanément, ouvertement et fermement notre opposition aux manigances de ceux qui nous dirigent ?

Sommes-nous irrémédiablement voués à rester des frustrés ?

Comment l'affreux Poutine arrive-t-il encore à imposer son pouvoir grand-guignolesque sur plus de 140 millions de russes manifestement éberlués ?

Comment se fait-il qu'un oppresseur tel Kim Jong-un soit encore autorisé à poursuivre ses cruelles pantalonnades ?

Pourquoi tant d'autres brutes épaisses ou aspirants tyrans à travers le globe  maintiennent-ils leurs concitoyens sous leur coupe ?

Chez nous, en France, dans un contexte, certes différent de celui de ses collègues précédemment cités, pourquoi,après un quinquennat de casse écologique, d'accroissement des inégalités, pour le seul profit d'une poignée de milliardaires, après deux élections successives, sans jamais avoir respecté nombre de ses promesses électorales, Emmanuel Macron, ne souffre-t-il toujours pas d'une remise en cause populaire de son action ?

A cette série de questionnements, plusieurs types de réponses peuvent être apportées, se situant à la croisée de la psychologie, de la sociologie, de l'idéologie et de l'histoire, ont été avancées, dont les effets se conjuguent, se confondent, s'entrecroisent, se superposent :

« L’avenir n’était qu’une somme d’expériences à reconduire ... On attendait de nous l’acceptation naturelle de la transmission. Devant ce futur assigné, on avait confusément envie de rester jeunes longtemps ... Les discours et les institutions étaient en retard sur nos désirs mais le fossé entre le dicible de la société et notre indicible paraissait normal et irrémédiable. Ce n’était pas même quelque chose qu’on pouvait penser, seulement ressentir chacun dans son for intérieur en regardant A bout de souffle. » Annie Ernaux

La simple observation des faits, tant historiques que contemporains, nous amène à constater en premier lieu, que l'absence d'engagement des individus réside dans leur crainte des sanctions promises par les pouvoirs en place à l'encontre de ceux qui voudraient le leur contester. C'est ainsi que la majorité d'entre nous protestons intérieurement contre ceux qui nous gouvernent, mais nous n'osons simplement pas exprimer ouvertement notre ressentiment. Mais la contrainte extérieure, la nécessité, le pragmatisme, nous conduisent à l'acceptation passive de cette société injuste et destructrice.  Si la majorité d'entre nous, semble accepter plus docilement leur sort, ils n'en restent pas moins porteurs silencieux de frustrations plus ou moins profondes, issues du décalage entre leurs espérances et la réalité de leurs conditions de vie. La plupart du temps, nous agissons sous l'emprise d'un quotidien surchargé, sans grande possibilités de prise de recul sur nos conditions d'existence et plus ou moins habités par la conviction que toute tentative individuelle de résistance ou d'opposition au pouvoir en place, serait vouée à l'échec et porteuse de conséquences non négligeables sur notre parcours personnel.

« Le moyen décisif en politique est la violence. … Le recours à la violence nue des moyens de coercition vers l'extérieur, mais aussi vers l'intérieur, est au principe même de tout groupement politique. Plus même, c'est ce qui en fait réellement, selon notre terminologie, un groupement politique. L'État est le groupement qui revendique le monopole de la violence légitime. Il ne peut être défini autrement. » Max Weber

La seconde explication tient à la prégnance de l'endoctrinement véhiculé principalement par les médias, cette sorte de camisole psychique, dont nous sommes prisonniers inconscients. Et ce, quel que soit la nature du régime dans lequel nous vivons : démocratie ou dictature. Si les formes, les latitudes, le caractère plus ou moins sournois ou assumé que s'autorisent les différents pouvoirs diffèrent ; le fond reste le même. Personne n'est complètement épargné et personne n'en sort totalement indemne. Souvent aussi, nous ne disposons pas tous et autant, des informations objectives, ni des ressources culturelles, intellectuelles et psychiques, ni de la disponibilité d'esprit, nous permettant de nous débarrasser d'une partie de nos multiples couches de conditionnement afin d'exercer une pensée et une analyse suffisamment émancipée pour porter sur les agissements des décideurs un regard plus aiguisé et y puiser le courage de la rébellion.

« Il y aurait à réfléchir sur le moralisme des gens de télévision : souvent cyniques, ils tiennent des propos d’un conformisme moral absolument prodigieux. Nos présentateurs de journaux télévisés, nos animateurs de débats, nos commentateurs sportifs sont devenus des petits directeurs de conscience qui se font, sans trop avoir à se forcer, les porte-parole d’une morale typiquement petite-bourgeoise, qui disent "ce qu’il faut penser" de ce qu’ils appellent "les problèmes de société", les agressions dans les banlieues ou la violence à l’école. La même chose est vraie dans le domaine de l’art et de la littérature : les émissions dites littéraires les plus connues servent - et de manière de plus en plus servile - les valeurs établies, le conformisme et l'académisme, ou les valeurs du marché. » Pierre Bourdieu

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez » Hannah Arendt

Le sociologue Pierre Bourdieu, nous a amené un troisième élément de réponse qui va plus loin que le constat d'une simple renonciation  : si les individus ne s'engagent pas, c'est que le système social leur a fait intérioriser des règles qui les conduisent non seulement à reproduire à leur façon, le comportement des dominants, mais même à prendre fait et cause pour eux. C'est ce qu'il appelle la violence symbolique. La violence symbolique c'est par exemple, explique-t-il, ce qui conduit une femme à reprendre les discours qui justifient la domination masculine alors qu'ils s'exercent à son détriment.

"Lorsqu'une personne n'est pas très sûre de ses désirs, de ses pensées ou de ses projets, le conformisme lui apporte les bénéfices du prêt-à-penser culturel et des comportements conformes. Le sentiment au fond de soi, d'appartenir à un groupe, de venir d'un couple originel étaye l'acquisition de nos comportements, l'assimilation de nos valeurs et de nos manières de nous insérer dans notre monde.» Boris Cyrulnik

Un quatrième élément d'explication consiste dans ce que j'appellerai « Le syndrôme de la grenouille dans son bocal d'eau bouillante » : lorsqu’un changement s’effectue d’une manière suffisamment lente, il échappe à la conscience et ne suscite la plupart de temps aucune réaction, aucune opposition, aucune révolte. Des habitudes de mollesse, prises par confort, conformisme et facilité, une usure latente, globale, lancinante, un aquoibonisme marécageux qui abrutit, qui parfois paralyse nos facultés de discernement, comme si tout ce qui n’allait pas était une fatalité et qu’il était impossible de s’en défaire, une sorte d'accoutumance à l'effet narcotique, au point qu’on ne dispose plus de l'énergie suffisante pour réagir. Celle qui semble atteindre beaucoup de monde, sans distinction d’âge ou d’origines, une usure longue et pernicieuse, incitant à la résignation.

Dans les pays étant considérés comme démocratiques, le fait de voter aux différentes élections peut, de plus en plus difficilement être considéré comme un acte politique, dans la mesure où la plupart du temps, si les gouvernants changent, leur ligne politiques reste à peu de choses près identique à celles qui ont précédé.

En France, cet résignation à l'ordre injuste des choses, cet endormissement généralisé est renforcé par le sentiment majoritairement partagé que, quelque soit le bulletin que l'on glisse dans l'urne, tous nos dirigeants ont mené la même politique libérale, de déshabillage de l'état providence qui est menée (même si c'est de façon plus ou moins assumée, selon qu'ils se sont réclamés de droite ou de centre gauche).

« Plus de 52% d'abstentions aux dernières élections législatives » Selon le résultat des urnes en France en 2022

Un cinquième type d'explication provient de l'analyse de certains psy qui ont cherché à caractériser chez les individus étudiés les déterminants de leur propension à l'action ou au consentement. Il a ainsi été relevé que, ce qui conduit le sujet à se soumettre ou à s'engager peut être corrélé à son histoire personnelle, qui est rarement consciente. Quand certains individus ont tendance, plus docilement que les autres à se soumettre à une autorité, aussi injuste qu'elle puisse paraître, c'est qu'il y a eu auparavant toute une histoire personnelle, souvent vécue dans la petite enfance, sous la férule de parents autoritaires, qui a contribué à construire un certain type de personnalité. Ainsi, plus la culture ambiante dans telle ou telle partie de monde, invite les instances de socialisation (famille, école, système judiciaire) à faire montre d'une éducation autoritaire, plus les futures citoyens seront enclins à courber l'échine.

« Le secret de l'éducation tient dans le respect de l'élève » Ralph Waldo Emerson

« L'éducation consiste à comprendre l'enfant tel qu'il est, sans lui imposer l'image de ce que nous pensons qu'il devrait être. » Jiddu Krishnamurti

Le sixième élément de réponse revêt un caractère plus sociologique. Il s'agit du sentiment dominant d'assignation à une condition indigne d'existence, d'isolement, de la perte de lien, que peuvent ressentir les exclus de la mondialisation ghettoisés, le plus souvent, dans les zones périphériques des mégapoles. De la quasi paralysie de l’ascenseur social, découlent une montée de la violence, des incivilités, des actes de délinquance, comme d'une forme généralisée de mal-être pouvant mener jusqu'au suicide. Tous ces constats caractérisent la situation d'anomie (« situation où l'individu est dans l'impossibilité, du fait de sa position dans la structure sociale, d'atteindre un objectif défini et même prescrit par la culture de la société dans laquelle il vit »R.K. Merton) dans laquelle se trouvent plongés nombre de jeunes des banlieues. Économiquement défavorisés, souvent acculturés, sans perspective d'emploi valorisant, ils deviennent alors facilement manipulables par des meneurs charismatiques. Ainsi, les phénomènes de bandes, le hooliganisme prenant source dans une période, plus ou moins longue, de « latence psychosociale », les jeunes se reconnaissent dans une posture rebelle, de refus le l'autorité et de violence intergroupes. Durant la période de basculement dans le monde des adultes, ils deviennent les proies désignées de tous les intégristes et autres populistes exaltant le repli identitaire (nationaliste, islamiste ou autre).

« Dans notre société individualiste moderne, à chaque instant il faut faire des choix, selon les décisions que je prends, c’est une conception de moi qui émerge. Croire que l’identité est liée à nos racines, qu’elle se confond avec l’identité administrative ou qu’elle est fixe est une erreur et peut mener aux intégrismes identitaires. Islamophobie, stigmatisation des Roms, des noirs, des Juifs et des homosexuels, djihadistes, montée de l’extrême-droite et du communautarisme en Europe… La question de l’identité et de ses dérives fondamentalistes est au cœur de notre société. » Jean-Claude Kaufmann sociologue

Un dernier facteur, et non des moindres, doit être pris en considération : Les effets du libéralisme mondialisé sur nos sociétés. D'une part, en encourageant l'esprit de compétition, du tous contre tous, a imprégné les mentalités d'une bonne partie de l’Humanité de réflexes individualistes. Un individualisme entraînant un désinvestissement progressif de la sphère collective au profit de la sphère individuelle et une érosion croissante des liens sociaux et de la cohésion sociale. Force est de constater que, comme en témoigne la difficulté à  regrouper beaucoup de monde lors des manifestations en France ; malgré l'aggravation des inégalités et la détérioration de notre environnement, les mouvements sociaux et environnementaux traditionnels mobilisent désormais de moins en moins de militants.

« La concentration de l'argent en quelques mains permet d'attaquer sur tous les fronts : les droits sociaux , la démocratie , l'environnement , jusqu'à l'humanité même . Le néolibéralisme , structuré de manière oligarchique , contrôle tous les aspects de la société . La " pensée unique " a balayé la fracture entre la droite et la gauche et transformé la guerre des classes en une violence invisible , inaudible et indicible qui doit être ressentie comme une " donnée naturelle " allant de soi et donc intouchable .
Ainsi s'est construit une nouvelle aristocratie de l'argent , qui fraye intensément avec celle du pouvoir . Car l'enrichissement à ce niveau engendre des dynasties richissimes , internationales , qui fournissent une partie des élites dans les affaires mais aussi dans la politique et les moyens d'information . Les multimillionnaires de France , Arnault , Bergé , Bolloré , Bouygues , Dassault , Lagardère , Niel , Pigasse , Pinault ou Rothschild achètent les grands médias pour anéantir la réflexion et le sens critique . L'arbitraire des privilèges doit rester caché pour rendre impossible à la volonté humaine le projet de la construction d'un monde plus équitable . » Monique Pinçon-Charlot Les prédateurs au pouvoir

Fort heureusement, il arrive, sans que l'on puisse déterminer exactement ni quand, ni pourquoi, que surgisse une étincelle, que certaines ou certains d'entre nous, forçant notre admiration, atteignent le seuil d'acceptabilité de leurs frustrations. Oui, heureusement, certaines femmes iraniennes, certains citoyens chinois et d'autres encore ici, dans une ZAD, là-bas sur une place Tahir ou Tienanmen ou ailleurs dans le monde, après avoir subi trop longtemps le joug de leurs oppresseurs, osent manifester leur refus d'une société trop injuste, trop arbitraire ou trop absurde. 

Alors pourquoi se sont-ils insurgés, comment ont-ils osé défier leurs dirigeants ?

Tout tient d'abord à leur personnalité particulière, cette façon unique que chacun d'entre nous a de réagir, de s'adapter aux différentes situations ou de s'y opposer, d'exprimer et contrôler ses émotions, interagir avec son entourage, s'ouvrir à la nouveauté, gérer ses pulsions, planifier ses actions, et atteindre les buts qu'il s'est fixés.

Nous n'avons sans doute pas à nourrir une trop profonde culpabilité à ne pas faire partie de ces braves entre les braves, cette audace de certains David à être en mesure de défier leur Goliath, tient en grande partie au tempérament particulier dont ils ont génétiquement hérité et qui a pu se renforcer au gré des circonstances que le hasard leur a permis de rencontrer. Par ailleurs, pour être amenés à se rebeller contre une autorité considérée comme injuste, il a aussi été déterminant d'avoir pu disposer de suffisamment de temps, bénéficier d'un minimum de bagage intellectuel, exercer et développer un sens nécessaire de l'analyse critique.

Quand tous ces éléments convergent à la rencontre d'un élément déclencheur symbolique... tout peut advenir et, pourquoi pas, le meilleur ?

Alors, que la fête commence ! 

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