Au 2ème rang, de la gauche vers la droite, 4ème debout, Aimé Césaire ; et juste derrière à droite, Édouard Glissant.
Sur France-Antilles Martnique le 30 septembre.
Le titre de l'article de Libération, publié le 19 septembre, « Édouard Glissant, un Trésor national aux Journées du patrimoine : Les archives de l'essayiste et poète martiniquais sont exposées en avant-première à la chancellerie, à Paris » , tout d'abord, étonne : pourquoi diable le ministère de la Justice expose-t-il les archives d'un écrivain, fût-ce pendant les journées du patrimoine, fussent-elles devenues « trésor national » ? Le journaliste ne semble pas s'être posé la question [...]
Mon propos principal n'est pas là, il vise à protester contre une falsification très grossière des faits concernant les relations entre Aimé Césaire et Édouard Glissant.
Lisons tout d'abord l'arrêté du 28 novembre 2014 : « Par arrêté de la ministre de la Culture et de la Communication en date du 28 novembre 2014, est refusé le certificat d'exportation demandé pour les archives personnelles d'Édouard Glissant, vers 1951-2011, cet ensemble, globalement conservé en bon état et s'étendant sur plusieurs décennies jusqu'au décès d'Édouard Glissant, s'avérant capital pour la connaissance de l'oeuvre de cette figure emblématique de l'anticolonialisme, proche d'Aimé Césaire, devenu créateur du concept universalisant du Tout-monde, et permettant d'appréhender les modalités de l'élaboration de la pensée d'un auteur à l'univers bien particulier et très reconnu dans le monde francophone. »
CÉSAIRE ET GLISSANT N'ÉTAIENT PAS "PROCHES".
Je laisse aux exégèses de l'oeuvre de Glissant le soin de commenter le « concept universalisant du Tout-monde » , juste une courte citation de l'inventeur du « concept » pour alimenter le débat : « [...] Césaire et Senghor représentent l'esprit francophone, une espèce de générosité généralisée, une aspiration à l'universel qui est l'un des grands leurres du XXe siècle. On ne peut pas dire que c'est mal. Que c'est mauvais. Mais on ne peut pas non plus dire que cela recouvre toute la surface d'une réalité. » (L'Humanité, 6 février 2007)
En revanche, je m'inscris en faux contre l'allégation selon laquelle Glissant fut un « proche d'Aimé Césaire » :
- Césaire et Glissant n'étaient pas « proches » du point de vue personnel. Ils n'étaient ni amis, ni camarades : ils ne se fréquentaient pas, ni à Paris, ni à la Martinique ; et Césaire ne recherchait pas la compagnie de Glissant, pour ne pas dire davantage. Quand on interrogeait Césaire sur Glissant, il répondait, avec son humour caustique bien connu : « Glissant est glissant ». Et la question était réglée.
- Césaire et Glissant n'étaient pas « proches » idéologiquement. Les thèses de Glissant : antillanité, créolisation, métissage culturel... ont été exprimées souvent en réaction à la négritude, même si on ne peut bien sûr pas réduire Césaire à ce terme, datant de 1935. Et Césaire, non seulement n'a jamais souscrit à l'oeuvre de Glissant, mais n'a même jamais daigné engager de dialogue conceptuel avec elle dans ses écrits. On trouve bien quelques réactions publiques de sa part dans des entretiens où l'on peut lire qu'il avait tendance à confondre, à tort ou à raison, les idées de Glissant et celles des défenseurs de la « créolité » . Il serait trop long dans un simple post d'argumenter plus précisément, je le ferai en d'autres circonstances. J'indique juste, par un exemple, que Césaire se méfiait de positions qui, selon lui, n'apportaient rien de nouveau et constituaient même une régression risquant de faire ressurgir des préjugés sur l'Afrique [...].
QUELLE "RICHE CORRESPONDANCE" ?
Le seul moment où Césaire aurait pu s'allier à Glissant, c'est en novembre 1963, quand il intervint devant la 16e chambre correctionnelle du palais de justice de Paris, au procès des dix-huit jeunes Martiniquais, membres de l'Organisation de la jeunesse anticolonialiste martiniquaise (Ojam). Ce groupe était issu de la dissolution, par le gouvernement français, du Front antillo-guyanais pour l'autonomie, créé en avril 1961 autournotamment d'Édouard Glissant et du Martiniquais Marcel Man-ville, du Guadeloupéen Paul Niger, et du Guyanais Justin Catayée. [...]
Pour finir, je suis donc prête à parier fort cher que l'assertion du ministère de la Justice - et par conséquent de l'article -, selon laquelle les archives d'Édouard Glissant comportent une « une riche correspondance » avec Césaire est fausse. J'ouvre les paris également pour celle de Leiris, qui, lui, fut véritablement un « proche » de Césaire.
Que les archives de Glissant soient acquises par la France, soit, on verra bien ce qu'elles contiennent précisément quand elles seront consultables. Certains offrent leurs documents à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, à la Bibliothèque nationale, ou à l'Imec. Il n'aurait pas été absurde, en outre, que ceux de Glissant eussent été confiés aux Archives départementales de la Martinique. Ses ayants-droit ont fait un autre choix et ça les regarde. Cependant, valoriser officiellement ce « trésor » par une prétendue proximité entre Glissant et Césaire qui serait attestée par leur « riche correspondance » relève à la fois du contresens et de la contre vérité.
Kora Véron