Le Carnet d'immersion de Khal Torabully. Nuit Debout à Lyon, une veillée solidaire...

Jeudi soir, plusieurs centaines de personnes avaient « occupé » la place Guichard à Lyon, à côté de la Bourse du Travail, avec, en vue, de reprendre la parole dans l’espace public. J’ai partagé ces moments d’un militantisme inspiré de Podemos et d’Occupy, qui prend résolument pied en France. Voyage au bout d’une nuit…

Lyon Place Guichard, le 15.04. © K. Torabully. Lyon Place Guichard, le 15.04. © K. Torabully.

Un mouvement horizontal…

Quand j’ai parlé des lignes que j’avais lues dans la presse nationale, notamment relatives au fait que « Nuit Debout quittait la place de la République, à Paris, pour aller en province », Olivier, un des Nuitdeboutistes présents hier à la manifestation lyonnaise, a failli s’étouffer. Il m’a rétorqué : « Ah, ces journalistes parisiens… Encore ce reflexe du jacobinisme centralisateur… ». Ces propos provoquent l’hilarité de deux autres complices. Il est vrai que Lyon a toujours, historiquement, su garder ses distances et développer son identité face à la capitale. Mais la remarque scandalisée d’Oliver indiquait aussi autre chose : « Dès les 31 mars, on avait organisé une veillée ici, maintenant les journalistes peuvent écrire ce qu’ils veulent. Le mouvement n’attend pas des consignes, il est horizontal, sans hiérarchie ou leaders… ». En effet, à l’étape actuelle de ce mouvement qui ne cesse de s’étendre dans et hors l’Hexagone, un constat s’impose : l’horizontalité est de rigueur, en vue d’acter une vraie démocratie participative où les idées sont débattues en AG, sans que des consignes politiques, au sens traditionnel du terme, ne soient données. C’est ce qui explique que l’urgence n’est pas au programme ou à un objectif clairement désigné, mais à une occupation territoriale où on échange, on note, on propose, et où on expérimente le partage et la solidarité sociale et économique. Et très tôt, pour faciliter le partage de parole, Nuit Debout a élaboré un vrai code de signes et de bonne conduite en vue de faciliter la communication de masse « spontanée » mais partagée, inspiré des Indignados (1). C’est peut-être là une première base structurante visible du mouvement, qui accueille les enthousiasmes de chacun(e), qui se relaient des tâches (tenir un cahier de nuit, diffuser des tracts…), des éléments logistiques (la sono, organisation de la prise de parole, construction de marquises, installation d’un écran…), l’intendance (cuisiner, servir les repas), suivant ce même principe participatif, s’éloignant des hiérarchies en cours. Ce principe posé, je demande à Olivier et Eloïse, une animatrice Nuitdeboutiste, ce qu’ils pensent d’un analyste qualifiant leur mouvement de « crépuscule des bobos ». Voilà ce qu’en avait dit Éric Verhaeghe : « En sillonnant la Nuit Debout, on croise donc toute la galerie habituelle des névroses qui hantent la gauche bobo : les végétariens, les obsédés de la pureté morale, les Savonarole, les partisans du bien-être, de la décroissance, de Pierre Rahbi, les auditeurs de Patrick Cohen et les inconditionnels de France Culture. Que de mines blafardes, mal nourries, inquiètes, manifestement torturées » (2). La réponse fuse : « Ici, c’est intergénérationnel, par-dessus les clivages sociaux et politiques, et sans partis politiques… Des bobos ? Les jeunes et moins jeunes présents ici se sentent rejetés des politiciens, du système et ils expriment un besoin de lien social et de ras-le-bol. Si on limite le mouvement à cette boutade désabusée, c’est qu’on ne connaît pas la vraie nature de cette vague qui est en train de déferler en France »… En effet, j’ai pu discuter avec plusieurs jeunes autour de nous, qui sont plutôt des laissés pour compte, dont l’un, Nasser, un plaquiste venu de Villefranche, à 30 kms de Lyon, parce qu’il passe de CDD en CDD et en est déprimé : « Je trime pendant que ma boîte avoisine le milliard de bénéfices, c’est scandaleux. On a dû débrayer un mois pour avoir 40 euros d’augmentation pendant que d’autres engrangent des bonus de dizaines de milliers d’euros».

Le sentiment de se retrouver, de faire corps avec les autres

La sociologie des Nuitdeboutistes, à mon sens, est beaucoup bien plus contrastée que ne le laisse entendre Éric Verhaeghe, qui avait tiré un trait – un peu trop vite à mon sens - sur ce mouvement, pour lui, déconnecté des réalités. Je le cite : « Fait par les Blancs pour les Blancs, fait par les bourgeois pour les bourgeois, fait par les bobos pour les bobos, il ne devrait pas tarder à mourir de sa belle mort, à moins qu'une mutation du virus ne conduisent à une radicalisation et une popularisation inattendue » (3). Précaution salutaire que cette possibilité de mutation, signe que l’on ne doit pas renvoyer ce mouvement aux calendes grecques… Je pense que la métastase est en train de s’accomplir sous nos yeux. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, après avoir passé une grande partie de la nuit à la place Guichard, c’est que ce mouvement n’est pas « pressé », n’est pas poussé par un impérieux besoin de prendre la Bastille. Non, il s’agit, pour moi, surtout d’un siège pacifique sur des places publiques, prenant le temps de comprendre la hauteur des murs et la profondeur des donjons à franchir. Oui, il prend le temps de vivre son idée, ou plutôt, ses idées, et ne se précipite pas dans des objectifs palpables, « pragmatiques », tels que la conquête du pouvoir ou de se trouver des leaders charismatiques (tels qu’Iglesias pour Podemos). Nuit debout travaille résolument à recréer du lien social d’abord, pour les exclus du système, de poser ses assises citoyennes, d’élaborer, patiemment, son cahier de doléances, afin qu’une réflexion émerge, qui pourrait, de façon toujours décentralisée, influencer en profondeur un modèle social et un mode d’action politique qui sera résolument hors des appareils des partis et du système de cooptation du pouvoir actuelle pendue au bipartisme.
Je pense que c’est dans cette « occupation » visible que se niche sa dynamique « immobile » en apparence, occupant l’espace public pour une vision consultative des éléments hétéroclites (donc, pas aussi boboïsés et homogènes que ne le dirait Eric Verhaegen) d’une société laminée par la mondialisation et le décrochage des élites politiques. Le défi sera donc de perdurer, de faire de sorte que les enthousiasmes ne retombent pas, en l’absence d’un « manifeste clair en plusieurs points », et que le lien social, qui est le moteur interne de ces rassemblements nocturnes, tienne à travers les nuits qui s’annoncent, pour moi, nombreuses. Je livre ici une intuition, car je sens, après avoir écouté plusieurs jeunes, que les nuits debout représentent une dernière chance pacifique de ressouder la société qui peine à se trouver des horizons novateurs, solidaires et engageants…

Cahier de nuit et pommes de terre sautées

Quittant ces deux animateurs, j’ai ensuite passé du temps à arpenter la place, allant du coin forum à l’espace librairie, puis, passant par l’espace repas, pour m’arrêter à côté des sofas confortables où l’on peut faire salon… Entre nous, sur un chariot poussé par deux jeunes, deux chanteurs hilares s’expriment, guitare à la main. Sur un promontoire, des trompettistes s’en donnent à cœur joie. Sur des marches ou assis sur le sol, des groupes boivent, échangent, se restaurent…
Un jeune, à l’écart de l’agora, ouvre un cahier de nuit, une jeune fille y note ses impressions. « C’est un livre d’or, en quelque sorte, si vous voulez écrire un mot ? », me dit-il. J’échange quelques mots avec ce jeune qui a rejoint le mouvement après avoir désespéré de faire comprendre autour de lui que « l’écart entre riches et pauvres s’aggrave et les politiciens semblent vivre sur une autre planète ». Il est là depuis la première nuit lyonnaise. Il me confie qu’il se sent bien dans cet espace où défilent des gens de divers milieux, heureux comme lui, de pouvoir partager leur désarroi avec d’autres. Cette reconstitution du lien social n’est, cependant pas seulement confinée au débat d’idées, mais aussi, à la mise en place d’une sorte de modèle alternatif de société, d’un microcosme de la politique en mieux, au sens de polis, de ce qui devrait être au cœur de la cité. Ici, on prépare le repas que l’on partage à tous ceux qui ont faim…
Près des gamelles où l’on distribue soupe et pâtes, préparées chaque soir par deux chefs volontaires, Kevin et Maud épluchent des patates, les découpant avec précision, démontrant qu’ils sont rodés à la tâche. Tout près, opèrent deux chefs, qui les font sauter dans une poêle à ras bord. Kevin, un jeune de 25 ans, nous offre du thé. On parle de films projetés ou à projeter. Irène, une réalisatrice se joint à nous, ainsi qu’un membre de la cuisine, Majid. L’échange est simple, avec une proximité parfois désarmante. « Ici, nous partageons avec les SDF et ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir un repas… » Kevin m’indique des potagers derrière les fourneaux : « Bien manger est si important, c’est un message clair pour tous… Des gens ont créé des potagers sur la place »… Je me suis dit, « cela traduit une volonté de s’enraciner »…
Je constate que l’espace cuisine cristallise ce sens d’appartenir à une famille qui se retrouve enfin, celle qui non seulement s’achemine vers la contestation, mais vers un socle commun d’humanité. Je trouve l’idée judicieuse, car le repas solidaire qui soutient la prise de parole dans l’espace public reconquis, à côté de la Bourse du Travail, laisse lire clairement que le mouvement développe sa griffe, surtout au-delà de ce que l’on peut ranger de façon stricte sous le label convenu de mouvement de contestation politique. C’est un mouvement qui mobilise les ressources et les désirs des citoyens, et les partage en vrai, dans la vie, et pas seulement à travers des échanges virtuels proliférant sur les réseaux sociaux. Pour aller vite, je dirai que Nuit Debout réalise dans la vie quotidienne ce que les réseaux sociaux ont rêvé de faire...
Un mouvement politique à l’allure solidaire

J’avais, lors de mon échange avec Olivier, un des initiateurs de Nuit Debout à Lyon, soutenu l’idée que « ce mouvement est politique, éminemment politique… » Après une légère hésitation, celui-ci acquiesça : « Je vous le concède… Mais nous partageons avant tout une nuit ensemble, où chacun apporte une idée, un élément nous permettant de nous sentir bien ensemble. Pour le moment, c’est ce que nous désirons. Après, nous verrons ce que ces moments donneront à la société… C’est pour cela que nous ne craignons pas les récupérations politiques, car nous ne donnons pas des consignes... »
L’objectif, à ce stade, est clair : voyager à l’autre bout des nuits, entendre les voix d’une conscience qui s’élabore dans le levain d’une contestation en train de lever, même si cela est presque imperceptible.

C’est sur ce premier constat que, vers 3h30, je me décide à rentrer (j’avoue que l’ambiance chaleureuse et dense m’a retenu plus longtemps que prévu), me promettant de revenir à la mobilisation nocturne, car je sens que quelque chose de neuf est en train non pas de submerger la France de façon fracassante, mais de façon posée, posée et résolue. Je parlerai, à l’étape actuelle, d’un frisson intergénérationnel, qui pourrait devenir une fièvre susceptible de donner des soubresauts à l’espace socio-politique.
Oui, un frisson d’espoir se propage lentement dans une société bloquée, doutant d’elle-même, traversée de multiples enjeux nationaux, identitaires et mondialisés. Je pense que Nuit Debout se vit, déjà, comme l’espace solidaire d’une dernière chance pour les jeunes de penser leur avenir, avant de le redéfinir dans un monde où les liens solidaires ont souvent cédé devant les exigences de la finance, la basse politique et des banques.

Pour conclure, je citerai cette réflexion de Philippe Marlière, évoquant « la démocratie directe, l’autogestion, le débat et la non-violence » que partagent ces jeunes, se méfiant du pouvoir hiérarchique : « C’est là que se situe le caractère potentiellement révolutionnaire du mouvement. Les jeunes manifestants s’emparent de sujets que la vieille gauche française a toujours méprisés : les libertés individuelles menacées par l’État (combien de dirigeants de gauche dénoncent l’institutionnalisation des violences policières ?) ; le respect de la diversité culturelle et religieuse (à cela, la vieille gauche préfère les discours abstraits sur la citoyenneté et elle sous-estime le racisme et l’islamophobie), ou encore l’arbitraire et la corruption politiques ».
En attendant d’autres nuits, la place Guichard continue d’accoucher d’autres rêves d’avenir, avant que l’aube ne commence à poser le contour d’un soleil nouveau…
Le mouvement s’étend, et traverse les frontières. Il est à suivre, résolument..

© Khal Torabully, 15 avril 2016




(1) http://www.sudouest.fr/2016/04/13/nuit-debout-neuf-choses-que-vous-ne-savez-peut-etre-pas-2328865-5166.php
(2)
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/04/08/31001-20160408ARTFIG00311-nuit-debout-le-crepuscule-des-bobos.phpNuit debout : la révolte qui vient sera antiautoritaire
(3) http://www.regards.fr/des-verites-desagreables-par/article/nuit-debout-la-revolte-qui-vient

 

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