REVUE DE PHILOSOPHIE FRANÇAISE ET DE LANGUE FRANÇAISE. EN MÉMOIRE D'ÉDOUARD GLISSANT.

Paru en 2011, ce texte remarquable du Professeur John E Drabinski est très peu connu car il n'a été accueilli dans la langue française que récemment par mes soins. Il démontre l'impact de la pensée d'Édouard Glissant notamment aux États Unis. Il est exigeant tout comme le Caillasseur de Soleil le fût de son vivant à tailler son langage dans le roc de la langue française.

"Le Casseur de Roches du Temps !" "Le Casseur de Roches du Temps !"

REVUE DE LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE ET DE LANGUE FRANÇAISE

 Vol XIX. No 1 (2011) | jffp.org | Journal of French and Francophone Philosophy

 EN MÉMOIRE D'ÉDOUARD GLISSANT

 Par John E. Drabinski, Professeur de Black Studies au Amherst College.

 (Fondé aux États Unis dans le Massachusetts en 1821, le Amherst College est une université privée d'arts libéraux).

Traduction : Pierre Carpentier.


Édouard Glissant est mort le 3 février 2011 à l'âge de 82 ans. Quelques mots dédiés à sa mémoire.

Comme personne et comme penseur, Glissant a vécu, traversé et réfléchi par une profonde et méditative patience, quelques-unes des années les plus cruciales de l'Atlantique noir : l'esthétique des luttes politiques anticoloniales, le mouvement des droits civiques aux États Unis, l'explosive anxiété culturelle postcoloniale, les vicissitudes d'un globalisme culturel émergent, et tous les mouvements intellectuels associés, du surréalisme à la négritude, à l'existentialisme et aux variations du modernisme avant-garde et du postmodernisme pour qui Glissant était lui-même un générateur et une fondamentale ressource.

Sa vie a porté témoignage de ces années, de ces événements et mouvements par le langage du poète et le regard du philosophe. Ainsi Glissant, comme tous les grands penseurs, nous a-t-il laissé un immense cadeau ; il s'agit ici, d'un nouveau et énigmatique vocabulaire qu'il a offert et que se sont appropriées les Amériques. 

Glissant, au cours de sa vie, tout comme aujourd'hui après sa mort, nous a offert un stupéfiant ensemble de réflexions sous forme de poésie, de théâtre, de romans, de critique culturelle et de philosophie, qui toutes retracent l'histoire des Amériques et nous obligent à penser autrement. Les Amériques exigent un sens du savoir et de l'être très différent, de même elles exigent un sens poétique et esthétique très différent. Le Nouveau Monde est métissé et se métisse, il est une succession de violences, de survivances, d'invention et de réinvention. À réécrire les Amériques, Glissant réécrit aussi l'identité de l'Europe en lui demandant si le projet (qui n'est pas le lieu) appelé "Occident" peut authentiquement être pensé en dehors de l'empire des emmêlements. Peut-être que tant d'engagement depuis si longtemps et avec autant de dépendance à altéré la signification de l'identité d'une nation et d'une région culturellement construite. Non, pas peut-être. Ainsi cela doit-il être.

Cinq siècles d'enchevêtrement ne peuvent pas être désenchevêtrés de l'identité. L'Europe a vécu tant économiquement qu'intellectuellement du produit d'une machine de violence et d'exploitation. Pouvons-nous imaginer la richesse européenne sans la traite des esclaves et les exploitations coloniales ? Avons-nous commencé à approfondir la signification du fait que tous les aspects de la culture européenne sont intervenus (avec très peu de critiques) pour justifier l'esclavage et la sujétion coloniale ? Aussi les questions sur l'identité nationale et régionale européenne évacuent-elles typiquement cet emmêlement, elles imaginent (l'identité comme) un lieu unique avec des frontières bornées pour toute définition centralisée.

Que soutient donc le fantasme colonial à imaginer une telle pureté mono radicale ? "L'Europe" n'a pas de sens sans la violence de la conquête, la sujétion et la domination, tout comme l'identité Caribéenne (qui a toujours lutté avec ses forces culturelles emmêlées en les prenant comme un point de départ analytique) n'a de sens sans son entrelacement complexe avec la légende du pouvoir colonial. Le défi de Glissant qui s'impose à nous, quel que soit le lieu où nous nous trouvons ou notre milieu culturel, est de penser, de vivre et de créer dans cet incroyablement complexe, inextricable et entrelacé espace intellectuel. Une poétique de la mangrove pourrions-nous dire. 

C'est pour ces raisons qu'on ne peut pas écrire sans Glissant. Ou du-moins ne devrait-on pas le faire. Écrire sans Glissant à l'esprit c'est rater, puis éclipser les critiques et les concepts révolutionnaires les plus écrasants que l'on puisse rencontrer sur la scène contemporaine. Il a fondamentalement transformé la façon de comprendre l'histoire et la mémoire dans le Nouveau Monde (et, par implication, le Vieux Monde et le sud global plus généralement. Le monde étant devenu le tout-monde).

Le compte-rendu de Glissant sur l'histoire et la mémoire du Nouveau Monde nous en demande tellement comme penseurs. L'espace et le temps se courbent et se fragmentent, plus que ne se bouclent ni ne se plient. La continuité est cassée, et l'imagination, fonctionnant par fragments, devient une sorte de jobeur intellectuel. Les nomades et les rhizomes remplacent foyers et racines, donnant un tour décisif, incontestable et fascinant à la réinvention révolutionnaire de la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Dans le sillage de courbes et de fragments, dans l'espace du mouvement nomade, l'expérience historique du Nouveau Monde produit (et est produit par) un espace archipélique et créolisé. Cet espace est plus défini par ses chaos créatifs et son caractère fractal, que par sa fixité et sa continuité.

Dans le travail de Glissant, l'espace créolisé émerge après tant de violence et de traumatismes historiques. La mémoire de la souffrance, dit-il, n'est pas seulement le souvenir des trépassés et de leurs indicibles supplices, mais c'est aussi la mémoire d'un grand recommencement du monde dans l'étrange temporalité d'une géographie globalisante et globalisée. La Caraïbe, après tout, est cette première géographie de la culture, de la langue et de la pensée globalisées, une étrange et terrifiante expérience par la dévastation, la violence, et la création qui ont produit un espace créolisé. Un espace métisse en devenir qui dépasse tant les catégories philosophiques que l'on peut trouver dans la philosophie Occidentale.

Voici, dans leurs termes les plus généraux, les grands aperçus fondamentaux de Glissant. Il en émerge tout un vocabulaire théorique et énigmatique contraignant. Et ce sont ces investigations auxquelles, nous qui travaillons dans ses pas, nous devons répondre et que nous devons poursuivre, pas seulement par la révérence due à un grand penseur (ce qui serait déjà suffisant), mais aussi et surtout par respect pour la peine et la beauté de l'histoire et de la mémoire dans le contexte du Nouveau Monde.

Comment Glissant a-t-il pu concevoir ce chaos productif ?

La vie et le travail de Glissant sont si singuliers dans bien des domaines, ainsi, sont-ils engagés, et cela dès le début, sur toutes les questions critiques et les moments de la lutte anti-coloniale et de la décolonisation. Il est né en Martinique en 1928, tous justes trois ans après Frantz Fanon et deux ans avant Derek Walcott, puis se rend à Paris en 1946 pour y étudier la philosophie, l'histoire et l'ethnologie. Nous voyons tout cela dans son œuvre et bien plus encore ; tant de théorie, tant de réflexion sur le sens de l'histoire et de l'expérience historique, une étude si sérieuse de la culture. Pendant son séjour à Paris, Glissant était notoirement engagé, avec Paul Niger et d'autres, dans un mouvement politique anti-colonial radical, ce qui conduisit Charles de Gaulle à interdire le retour de Glissant en Martinique et à dissoudre leur groupe du Front Antillo-Guyanais pour l'Autonomie (FAGA) par décret le 22 juillet 1961. 

Glissant banni, ne retourna en Martinique qu'une fois l'interdiction levée en 1965 pour y fonder l'Institut Martiniquais d'Étude (IME) en 1967, puis le journal Acoma quelques années plus tard. Durant les années 1980 et 1990, Glissant se réinstalle à Paris comme directeur du Courrier de l'UNESCO, puis prendra plus tard un poste à l'Université de l'État de Louisiane et enfin en 1995 à la City University de New York.

Son travail durant la première décennie du XXIème siècle comprend des interventions de théories poétiques (La cohée du Lamentin, Une nouvelle région du monde, et autres), de philosophie (Philosophie de la relation), de politique (une série de de pamphlets co-écrits avec Patrick Chamoiseau, le chef d'œuvre Mémoires des esclavages avec un avant-propos de Philippe de Villepin), et l'absolument énigmatique et aventureux recueil de ce que Glissant appelait la poésie du tout-monde titré La Terre, le feu, l'eau et les vents - un recueil qui comprend des sélections allant de Socrate, à Shakespeare, à Montaigne, Perse, Muhammad Ali, Neruda, Ibn Arabi, Gandhi et beaucoup d'autres encore. Ce dernier recueil, publié en 2010, en dit long sur l'épopée intellectuelle de Glissant et représente déjà pour lui une manière emportée de quitter le monde.

Ainsi une page de La Terre, le feu, l'eau et les vents révèle l'espièglerie érudite et le caractère général de la poétique de Glissant, créant pour le lecteur un tourbillon, un jeu chaotique de mots qui témoigne, par l'écriture et l'oralité, d'un authentique sens global et vernaculaire de l'expression poétique. Tout y est décentré, tout est poésie. 

Aussi, dans ses dernières années, les questions de poésie et de la pensée au travers de ce qu'il appelait simplement le tout-monde gagnaient en ampleur et prenaient un tour de travail explicitement politique. Des pamphlets sur le nationalisme, la mémoire, et même sur l'élection de Barack Obama ont donné un mordant politique à la poésie de Glissant, alors que ses écrits sur la mémoire de la traite des esclaves dans Mémoires des esclavages ("Tous les jours de mai". Institut du Tout-Monde, 2008) et les projets culturels qu'il y a associés, ramènent le traumatisme mémoriel au centre de la France, de l'histoire de France et de son identité.

Poésie, théâtre, romans, philosophie, esthétique, politique et rédaction provocante. Glissant nous a laissés beaucoup à lire, beaucoup à considérer. Ainsi, je veux en dire un peu plus à propos de ces idées comme une forme de mémorial. D'abord, une petite note personnelle.

J'ai lu Glissant pour la première fois lors d'un séminaire avec David Carroll à l'École de Critique et de Théorie de la Cornell University dans l'état de New York. Le séminaire d'été portait sur les questions liées au traumatisme, à la représentation et à la Shoah, avec une attention particulière portée aux théories de l'histoire et l'historiographie. Nous avons abordé ce qui nous était familier, même ici en ce lieu canonique, théorisant cet inconcevable traumatisme à travers Jean-François Lyotard, Maurice Blanchot et d'autres, nous avons mis ces idées en relation critique avec la philosophie de l'histoire de Hegel, puis nous avons eu une discussion appuyée sur la Shoah de Claude Lanzmann. Voici la question qui m'attirait à la session d'été de la SCT : comment pouvons-nous concevoir un passé violent ? Et qu'est-ce que signifie aller de l'avant, même lorsque le futur paraît impossible ? La théorie européenne est à la fois étendue et profonde sur ces questions et nous avons lu, discuté, et débattu un énorme ensemble d'idées. Mais nous avons conclu avec Glissant. Voilà qui était bien étrange compte tenu de l'accent européen qui avait été donné à ce séminaire. Pourquoi traverser l'Atlantique avec ce traumatisme de l'Europe à l'esprit ? Me demandais-je.

En fait, c'était assez simple : clôturer avec Glissant était une façon pour Carroll d'ouvrir les questions du traumatisme en dehors du contexte européen, compliquant ainsi (sinon renversant) tout du concept des présuppositions philosophiques que l'on trouve et qui opère dans ce contexte. À sa propre manière, c'était là une brillante critique subversive de nôtre discours informel et universalisant. Je me suis sans doute senti instruit, en partie par le choix de Carroll, mais plus encore par la prose poétique et méditative de Glissant. Nous avons lu Poétique de la Relation et, à cause de contraintes temporelles (il est si difficile de ne pas rater une syllabe !), nous avons brièvement abordé, surtout en faisant des signes, ce que je pense toujours être la plus importante et énigmatique contribution de Glissant aux études du traumatisme contemporain : l'obstination du futur.

Je venais à bout de mon exemplaire râpé et en achetais un autre à la librairie de la Cornell University pour y noter à la marge de nouveaux commentaires. Je compris immédiatement que les plus de deux cent pages de réflexion sur l'Antillanité et les Amériques changeraient ma trajectoire et ma vie intellectuelle dans un futur proche, et l'on a toujours besoin d'un exemplaire neuf lorsque l'on recommence au tout début. À ce moment, je me suis senti comme détenant le plus important et le plus révolutionnaire des livres de la deuxième moitié du XXème siècle qui ait été publié, puis traduit, et qui demeurait beaucoup trop ignoré. Aucun doute, je me sens encore comme cela plus de dix ans après. Aujourd'hui, après que tous ces théoriciens de la différence en France - Levinas, Derrida, Lyotard, Irigaray et autres - aient jaillis pour changer notre manière de penser la subjectivité, le temps, l'histoire, l'éthique, la politique, la différence etc, Glissant n'a toujours pas obtenu son audience en philosophie. Alors même qu'il continue de redéfinir considérablement les études francophones et la théorie postcoloniale. Poétique de la Relation commence par les pages les plus émouvantes, provocantes et d'une authentique beauté qui puissent être trouvées sur la signification de l'expérience traumatique, la survie, la création et le drame qu'il y a à créer du sens à partir d'une catastrophe. À traverser ces pages qui ouvrent, nous voyons Glissant formuler l'impossible : un vocabulaire théorique et poétique par l'expérience du Passage du Milieu, l'arrivée aux Amériques, la survie et la création dans la machine Plantation, et la lente résistance, puis la distance au colonialisme. C'est un vocabulaire qui, alors qu'il se développe dans un dialogue critique avec un groupe éclectique de penseurs tout à fait inattendu (de Victor Segalen à William Faulkner, à Albert Einstein, à Aimé Césaire et Kamau Brathwaite), est Le terreau signifiant et le futur d'une culture composite et créolisée.

Une culture qui, selon la formulation de Glissant, commence par une triple notion de l'abysse. L'abysse d'avoir quitté l'Afrique dans le ventre du navire. L'abysse du Passage du Milieu - que Glissant décrit comme l'utérus des Caraíbes - qui dénomme la tristesse de la mémoire et l'histoire et l'horizon ouvert du futur. Ainsi les abysses qui décrivent l'arrivée et la désorientation. Par ces trois sens des abysses, Glissant décrit comment débutel'expérience traumatique qui donne naissance au Nouveau Monde. C'est qu'il n'y a pas de Nouveau Monde sans la catastrophe du génocide des peuples indigènes ni la repopulation des îles par la migration forcée, l'esclavage et la sujétion politique d'après l'abolition. Il y a tout simplement tellement de perte.

Le mot "Amériques" lui-même porte cette souffrance, qui prend un caractère bien particulier dans la manière qu'a Glissant d'appréhender le contexte Caribéen. Ainsi, bien sûr, par toute cette peine du passé, le Nouveau Monde n'est pas seulement l'histoire d'une souffrance terrible. Il est aussi, et d'autant plus pour Glissant, l'expérience partagée qui fait un peuple. Il vaut la peine de le citer entièrement sur cet utérus-abysses qui se disperse, puis forme un peuple nouveau. Glissant écrit : 

"De même que l'arrachement primordial ne s'accentuait d'aucun défi, ainsi la prescience et le vécu de la Relation ne se mêlent-ils d'aucune jactance. Les peuples qui ont fréquenté le gouffre ne se vantent pas d'être des élus. Ils ne croient pas enfanter la puissance des modernités. Ils vivent la Relation, qu'ils défrichent, à mesure que l'oubli du gouffre leur vient et qu'aussi bien leur mémoire se renforce ".

La mémoire du gouffre instruit - même intensifie - l'imaginaire du peuple nouveau, dans un sens totalement renouvelé de la langue, de la culture et de l'espace ainsi créolisés. 

Dans la suite immédiate de ce paragraphe, Glissant s'adresse aux fantômes : la figure traumatique et mémorielle de la mer pour les Africains des Amériques, cet ensemble collectif que nous appelons parfois trop négligemment "la diaspora". La diaspora de Glissant, qui est la diaspora d'un peuple né du gouffre abyssal, est déracinée et structurée par l'inconnu. Une diaspora sans atavisme. Il écrit : 

"Car si cette expérience à fait de toi, victime originelle flottant aux abysses de mer, en exception, elle s'est rendue commune pour faire de nous, les descendants, un peuple parmi d'autres. Les peuples ne vivent pas d'exception. La Relation n'est pas d'étrangetés, mais de connaissance partagée. Nous pouvons dire maintenant que cette expérience du gouffre est la chose le mieux échangée".

"Pour nous, pour nous sans exception, et quand même nous maintiendrions l'écart, le gouffre est aussi projection, et perspective d'inconnu. Par-delà son abîme, nous jouons

sur l'inconnu. Nous prenons parti pour ce jeu du monde, pour les Indes renouvelées vers lesquelles nous hélons, pour cette Relation de tempêtes et de calmes profonds où honorer nos barques",

Par ces mots, Glissant inaugure une théorie poétique qui fonctionne dès le départ comme une sorte de projet mémoriel, qui n'est pas une projection plaintive et mélancolique. À la place de cela, cette entreprise mémorielle très différente est présentée par Glissant comme le rivage - celui qui délimite la frontière d'avec le gouffre marin des abysses, celui d'où naît un autre traumatisme et un autre imaginaire à la formation composite et culturelle de l'archipel, le tout représentant tout autant l'image de la souffrance que celle de la beauté.

Le poids conceptuel et la densité de l'image exprime ici cette expérience si particulière : qui tout en se tenant sur le rivage Caraïbe, consiste à dire l'impossible en présentant à la fois que "cette ineffable tristesse de l'Histoire" est aussi "le plus bel endroit du monde". L'immense cadeau que Glissant nous a fait est celui d'une méditation qui, une vie durant, porte sur cette simultanéité réelle et révèle tout des sens multiples de ses registres métaphysiques, épistémologiques, éthiques et esthétiques. Ce cadeau : comment dire oui aux fantômes et aux obsessions, et ainsi accueillir la mémoire de la terreur, qui même si elle mute ou a souvent muté, en compagne fidèle de la vie ainsi excessivement et profondément créolisée ?

Avec l'image du rivage, Glissant débute là où la Caraïbe et le Nouveau Monde Africain ont commencé : l'arrivée après le passage du milieu. La vie après l'arrivée est la vie de la Plantation, une machine d'exploitation et de violence bien sûr, mais aussi un site où les langues, les croyances, les mœurs, les valeurs et les expressions qui à la fin donneront naissance à ce que Glissant appelle - dans une créolisation de Deleuze et Guattari -  l'identité rhizome. Des racines multiples, non génératrices du tout, mais toutes actrices de la beauté permanente du chaos composite de la vie culturelle gagné par la souffrance. Dans Poétique de la Relation Glissant écrit : 

"Et en quoi notre mémoire et notre temps furent-ils chahutés par la Plantation ? Dans l'écart qu'elle constituait, l'emmêlement toujours multilingue et souvent multiracial a noué de manière indémêlable le tissus des filiations et cassé par-là l'ordonnance claire, linéaire, à laquelle les pensées de l'Occident avaient donné un tel éclat".

L'éclat (les lumières) de la pensée occidentale s'est inscrit dans un ordre linéaire, un ordre qui promet des racines parce qu’il est linéaire (une ligne provenant toujours de quelque part) et qui promet le progrès, la filiation, une temporalité malléable que l'on plie, des frontières épistémologiques, ontologiques dans un espace esthétique ainsi sécurisé qui à la fin ordonne toutes les formes de la continuité en coupant à travers le singulier de toute différence.

Pour s'en convaincre, l'Occident a eu ses cassures avec cette linéarité ; il n'y a qu’à se souvenir de la perspicace déclaration de Walter Benjamin dans "Thèses sur la Philosophie de l'Histoire" où il affirme que l'idée de progrès n'est rien d'autre qu'un amas de débris. Une bonne partie de l'existentialisme français et du post-structuralisme du vingtième siècle, avec la première École de Francfort, s'est consacré à l'exploration de la mémoire des catastrophes ouverte par la question de Benjamin et d'autres questions sur ce sujet. Cependant, peu importaient les fissures et les ruptures de l'Occident à cette époque, il y a toujours un appel à la continuité ; après tout, le deuil présuppose une unité antérieure, une sorte d'atavisme ontologique vers lequel le regard triste et fixe de l'histoire s'est tourné. C'est pour cette raison, et sur cette base, que la philosophie et la théorie culturelle européenne du vingtième siècle ont été un projet morbide. Lorsque nous lisons Glissant, la perte et la mémoire douloureuses sont cardinales - nous commençons par les gouffres - mais une autre temporalité devient possible en dehors du deuil et des modes de réparation de la mémoire traumatique. La mémoire traumatique de la Plantation fait partie de cette nouvelle temporalité : emmêlée, mélangée, souvent violente, mais toujours, une culture en devenir, génératrice de forme complexes de l'expression et de la vie. Une vie créole et créolisante. 

Par ce motif d'ouverture, Poétique de la Relation réécrit entièrement l'épistémologie, les métaphysiques et les esthétiques du Nouveau Monde. La portée initiale du projet commencé il y a 35 ans avec Soleil de la conscience, qui se prolonge dans l'Intention Poétique et le Discours Antillais, est immense, mais le travail de Glissant avec son paradigme changeant du Chaos et sa réécriture du sens et du contact de la mondialité culturelle, démontre une humilité à fois impressionnante et unique. Glissant produit un langage conceptuel nouveau. Et c'est par là qu'il est l'auteur de ce changement de paradigme. Pourtant, ce changement dépasse tout ce que Glissant pourrait en dire ; avec sa curieuse rhétorique qui questionne et recherche.

Son langage (voire sa langue) dans Poétique de la Relation, tout comme les idées qu'il y met en jeu, est fluide, ouvert et guidé en son principe, par la révision de la forme chaotique et implicite du girond créolisant. D'une certaine façon, il a fait sienne cette forme d'humilité que nous pourrions imaginer provenir de Peau Noire, Masques Blancs que le jeune Fanon conclut en demandant d'être toujours un homme qui interroge.

L'intime franchise existentielle et l'ouverture d'esprit que Fanon adresse dans ses dernières lignes, devient, à travers l'œuvre de Glissant, une ouverture questionnante des points de contacts mondialisés et mondialisants et modes d'expression qui, en étant guidée par l'éthique respect de l'opacité, se meut selon la géométrie fractale de l'échange intellectuel.

L'Opacité - le droit de réserver et de retenir ce qui ne doit pas être connu de tout le monde - est cruciale pour Glissant lorsqu'il rend compte de la culture qui se créolise et qu'il défend l'absolue valeur des langues du monde, mais il n'y a jamais d'hégémonie ou d'autorité dans les formes culturelles opaques. Il y a plutôt et toujours l'ouverture au contact et la fragilité du sens culturel du métissage. C'est assurément un bon risque à prendre. Ainsi, le rhizome n'est-il pas le seul étant Caribéen comme le lieu d'un peuple nouveau. Il doit aussi être saisi dans son sens verbal. L'œuvre de Glissant rhizome alors qu'elle piste le sens rhizomant du tout-monde. Ainsi Glissant écrit-il : 

"C'en est de même pour la manière dont je prononce le "nous" autour duquel s'est organisé ce travail. S'agit-il du nous communautaire, enrhizomé dans le fragile rapport à un lieu ? Du nous total, impliqué au mouvement de la planète ? Du nous idéal dessiné dans les remous d'une poétique ?"

Après les gouffres, après tant de pertes, et dans les marécages de douloureuse mémoire, il y a la splendeur du rivage et le monde imaginé que l'on a ramené à l'existence. Pour Glissant, ce don de la vie n'est jamais animé par une lointaine lumière ou quel qu’autre dieu. Il est, au contraire, rhizomé, fait de fragments, créant un "nous" précaire dans un fragile rapport au lieu. La fragilité nous en demande beaucoup. Elle pose d'importantes questions éthiques et politiques, conduisant à l'impératif respect du droit à l'opacité. Elle demande aussi ce que Walcott appelle, dans son discours de lauréat du Prix Nobel, l'amour qui assemble des fragments pour extraire du nouveau d'un passé difficile et douloureux.

En conclusion, je veux en terminer avec les propres mots de Glissant : le dernier vers de sa gigantesque réimagination des Amériques intitulée Les Indes (1956). Le poème commence avec la conquête et la traite des esclaves, puis passe par la Plantation et la relation coloniale pour terminer exactement où tout avait commencé - sur la côte. 

À travers les Indes, Glissant pose, comme penseur, la signature de sa complexité dans un vers émotionnellement dense et emmêlé, évoquant Christophe Colomb et sa violence, la souffrance et la survie de la diaspora, la révolution au nom de Toussaint, l'amour et le mariage, et beaucoup d'autre choses encore. Toutes ces évocations font l'écho des ambivalences et des double-significations de ce qu'il sera amené à appeler plus tard, la Relation. À partir de la douleur, tant est possible. Même dans le possible, même dans le futur accompli d'un temps et espace créolisants et créolisés, il y a le souvenir. Il écrit :

« Ô course ! Ces forêts, ces soleils vierges, ces écumes

Font une seule et même floraison ! Nos Indes sont,

Par-delà toute rage et toute acclamation sur le rivage

Délaissées

L'aurore, la clarté courant la vague désormais 

Son Soleil, de splendeur, mystère accoutumé, ô nef,

L'âpre sure douceur de l'horizon en la rumeur du flot,

Et l'éternelle fixation des jours et des sanglots »

In poèmes complets. (Paris : Gallimard, 1994), 165.

 

Traduit en Martiniquais par Rodolf Étienne in Les Indes, Lézenn (Édition bilingue français/créole). [Éditions du Rocher/Le Serpent à plume, 2005], 171.)

A ! Kous !

Sé gran bwa-tala, sé soley nef-tala, sé tjim tala,

Ka fè an sèl ek menm florézon !

Lézenn nou sé,

Pa anlè tout konba ek tout aklamasyon anlè

Bòdaj-lanmè oublié-a,

Bonmanten,

Limiè ki Ka Kouriles anlè tjim atjolman,

Soley-li, adan wotè'y, mistè akoutimé,

A ! nef ! Dousé anmè lorizon anlè rimè flo,

Ek éternel fiksasion jou ek sanglo.

 

En 1ère traduction en Anglais ("The Indies", Dominique O'Neill, (Bilingual Édition). [Toronto : Éditions du GREF, 1992], 99.)

Ô course ! These forests, these virgin suns, this foams

Are one and the same flowering ! Our Indies are

Beyond all rage and all acclamation abandoned on the shore,

The dawn, the light henceforth chasing the wave

It's sun, of splendour, usual mystery, O vessel,

The harsh gentleness of the horizon in the water's murmur,

And the eternal fixation of days and of weeping.

 

En deuxième traduction en Anglais de Jeff Humphries with Melissa Manolas. in The Collecetd Poems of Édouard Glissant. [Minnéapolis : University of Minnesota Press, 2005], 100.

O journey ! These forests, these virgin suns, these waves

Are one and the same efflorescence ! Our Indies are

Beyond all rage and acclamation, these are left behind on the shore,

Dawn, radiance sailing the wave henceforth

Its Sun, of splendor, inured mystery, O ship,

Rugged calm of the horizon amid an uproar of currents,

And the eternal fixity of days and tears.

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