La plume dans la plaie

La langue, parce qu’elle est vivante, n’est pas figée, pas statique. Ainsi la langue française évolue-t-elle. Mais là où certains parlent d’évolution de la langue française, d’autres y voient une forme de dégradation dans sa pratique (aussi bien orale qu’écrite) :

ainsi par exemple, dire et écrire futur au lieu d’avenir  (le futur est un temps, l’avenir est la projection vers un temps futur),  dire et écrire au  final  au lieu de en définitive  (le substantif masculin final  n’existe pas, il n’existe que le mot finale, d’origine italienne et de genre masculin pour parler du dernier mouvement d’un opéra, et par extension, de la phase ultime de quelque chose), pour ne parler que des barbarismes les plus en vogue qui polluent autant l’ouïe que l’œil. Et je passe sous silence tous les anglicismes à la mode où le français s’englue allègrement, comme par exemple implémenter au lieu de dire mettre en œuvre. Il faut croire que la glaise anglaise exerce un pouvoir de séduction tel que le français finit par y laisser sa langue. 

Il y a aussi des emplois d’une rare laideur comme impacter pour dire « qui a un impact sur » ou possiblement pour dire « éventuellement ». Et des néologismes hideux comme  féminicide pour parler de meurtre de femme, peut-être pour signifier à quel point  le meurtre d’une femme par son conjoint ou son ex-conjoint est chose hideuse. Féminicide n’est pas en effet pas l’homologue féminin d’homicide, mais la spécificité du meurtre d’une femme dans le cadre de la conjugalité. Un néologisme en passe, hélas, d’entrer dans le code pénal de par la fréquence de ce type de meurtre.   

Mais la barbarie que subit la langue ne s’arrête pas là. Il y a même ici sur Médiapart des journalistes pour défendre l’emploi de barbarismes, ainsi  une certaine Amélie Poinssot (pour ne pas la nommer) et qui écrit sans scrupules en janvier 2019, dans les colonnes de Médiapart : « Lundi 29 janvier, l’ambassade de France à Budapest a remis la Légion d’honneur à une membre du gouvernement Orbán »,  au lieu d’écrire « une femme membre du gouvernement », traitant ainsi au féminin un mot masculin et justifiant cette hérésie linguistique par le fait que la langue française, au Québec, permettrait cette licence en considérant le mot comme un terme épicène, comme si le français québécois était l’usage de référence pour la langue française (!), et de conclure sans sourciller que Médiapart (qui bénéficierait du concours « d’une équipe de correctrices et de correcteurs à temps plein, tous pourvus d’une formation de linguistes », me précise la journaliste en réponse à ma stupéfaction devant ce barbarisme),  aurait fait le choix d’accepter le terme au masculin comme au féminin. Un barbarisme transgenre adopté et promu par une rédaction qui se substitue à l’Académie française, voilà quelque chose de nouveau.

La même journaliste ajoute : « Sachez que nous discutons régulièrement de notre politique éditoriale et de notre charte orthotypographique au sein de l’équipe et que nous n’écrivons pas nos titres (ni a fortiori nos articles) sans réfléchir. » Voilà qui est rassurant…

Et que dire de l’emploi de « la garde des sceaux »  (formule adoptée aussi par la rédaction de Médiapart) alors qu’en français,  la garde  n’est pas l’équivalent féminin du garde mais l’action de garder (comme on parle de la garde des enfants dans un cas de divorce).

Dernière hérésie à la mode, l’écriture inclusive, qui, sous couvert du respect du principe d’égalité entre hommes et femmes, introduit un type de graphie qui emprunte au code morse visuellement parlant avec ses fameux ajouts de e muet cerclé de points dans le cas d’accord au pluriel pour que la marque du féminin soit incluse. Il n’est pas certain que la bataille de l’égalité entre hommes et femmes gagne à se déplacer sur le champ de la langue française en surchargeant plus encore l’écrit déjà suffisamment chargé ainsi, d’autant que le français dispose d’un neutre hérité du latin, même s’il n’a pas de marque en propre et qu’il se confond graphiquement avec le masculin. 

Ainsi, en écrivant  ils  pour désigner un groupe d’hommes et de femmes, le ils n’est pas masculin mais neutre. Seulement voilà, comme ce neutre se confond avec le masculin, les féministes parlent de discrimination langagière. Je renvoie au billet qui aborde la question du neutre grammatical français : 

https://blogs.mediapart.fr/irma-afnani/blog/011117/lecriture-inclusive-occulterait-elle-le-neutre-grammatical-francais

Et cette féminisation hystérique, d’où découle l’écriture inclusive, aboutit au barbarisme aberrant « la garde des sceaux », comme si l’on parlait du fait que les sceaux étaient confiés à la garde d’une personne au lieu de parler de la ministre de la justice. Dans cette affaire, c’est bien la langue qui est à la garde des sots (je précise que ce pluriel général se réfère autant à la gent féminine que masculine, la question de la sottise dépassant la question du genre sexuel du locuteur, et qu’il n’est nul besoin pour cela d’écrire des sots et des sottes, ou encore des sot.te.s », façon inclusive.)

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