Les gros mots

Quand l’enfant entre dans la langue, une fois son appareil phonatoire devenu opérant à force d’une mastication sonore appliquée des années durant, le petit locuteur finit rapidement par identifier toute une catégorie de mots particulièrement séduisants, des mots délectables en bouche et qui fondent sur la langue comme des bonbons, des mots d’autant plus savoureux qu’ils sont défendus par ses parents

Quand l’enfant entre dans la langue, une fois son appareil phonatoire devenu opérant à force d’une mastication sonore appliquée des années durant, le petit locuteur finit rapidement par identifier toute une catégorie de mots particulièrement séduisants, des mots délectables en bouche et qui fondent sur la langue comme des bonbons, des mots d’autant plus savoureux qu’ils sont défendus par ses parents, qui, pleins de leur rôle d’éducateur et de leur influence déterminante sur leur rejeton, se parent d’une subite dignité langagière en bannissant de leur langue courante, quand ils sont en présence du petit locuteur à l’ouïe aiguisée, tout mot jugé grossier ou vulgaire impropre à l’enfant et susceptible de dévoyer son apprentissage de la langue française. C’est ainsi que la langue véhiculaire familiale se trouve parfois amputée artificiellement de nombres de vocables qui faisaient toute sa verdeur, qui lui donnaient son piquant, et que, ainsi privée de ces aromates naturels, de ces condiments épicés, elle paraît parfois bien fade, bien insipide, comme un café sans caféine, un vin sans alcool ou un coucous sans harissa. Mais malgré la censure draconienne que s’imposent ses éducateurs linguistes, le petit locuteur, qui a l’ouïe fine, finit par relever çà et là des mots interdits qui suintent inévitablement de la langue parentale en dépit du contrôle exercé, des mots prohibés qui percent pour la simple raison que la langue parentale modèle ne parvient jamais à garantir une étanchéité à 100% : la langue fuit, elle exsude naturellement des gros mots. Et même si, par extraordinaire, la langue des parents parvient à conserver un maintien impeccable en présence de l’enfant, à entretenir artificiellement cette perfection sans la moindre fuite, le petit locuteur, qui laisse ses oreilles traîner un peu partout, finit immanquablement par tomber sur des mots défendus, des mots qu’il retiendrait avec l’aisance que donne la jouissance de transgresser l’interdit, littéralement, « ce qui est dit entre », ce qui filtre par les interstices.

Les gros mots ne sont pas le contraire de mots qui auraient une silhouette plus mince ou plus élancée, et s’ils passent pour grossiers, c’est parce qu’ils ne sont pas passés par l’affinage qui les rendrait acceptables en société.  Les gros mots sont des mots qui rendent compte du particulier, du privé, du personnel, non pas du public, du collectif ou de l’impersonnel. Les gros mots sont des mots crus, des mots qui n’ont pas subi la cuisson de la bienséance convenue, ils parlent bien souvent de la réalité toute nue. On s’en doute, la plupart des gros mots parlent du corps. Ils constituent pour ainsi dire la doublure du lexique corporel officiel, son envers, sa face cachée, sa chair crue sous l’habillage classique, sous le costume traditionnel. Dire un gros mot revient un peu à déshabiller la langue, à aller contre le bon usage en prenant à rebrousse-poil les conventions, les convenances. Parler crûment, c’est faire parler la chair crue de la réalité humaine,  le cru contre le cuit du costume. Mais, pourra-t-on rétorquer, ne peut-on pas parler de la chair crue des choses en faisant l’économie de gros mots ? Sans doute : le gros mot est un moyen, non pas une fin.

Mais pour le locuteur enfantin, qui se délecte du fruit défendu, le gros mot est une fin en soi, tant il prend plaisir à en savourer le jus interdit. Ah, quelle mastication jouissive que celle des mots du corps pour le petit enfant, des mots du cul, pour parler crûment, même s’il ne sait pas vraiment à quoi cela fait référence, car même si l’on ne peut pas regarder le soleil en face, on en perçoit le rayonnement indirectement. Pour le petit enfant, les gros mots sont un peu à l’image du soleil : ils l’attirent d’autant plus qu’ils l’aveuglent.

Mais les gros mots ne sont pas nécessairement ceux auxquels l’on pense, de même que la grossièreté, avant d’être verbale, est d’abord mentale. L’un des plus gros mots de la langue française est concupiscence, mot d’une laideur absolue pour parler de convoitise charnelle, par ce qu’elle laisse entendre au plan sonore : con, cul, pisse, des sons qui mortifient les sens. Le mot vient du latin concupiscentia, qui dérive du verbe cupere, « désirer ardemment », d’où vient notamment le mot cupide (le nom de Cupidon vient aussi de là). On doit aux épîtres de l’apôtre Paul (épître aux Galates et épîtres aux Romain) l’obsession pathologique de l’Église catholique romaine à stigmatiser la recherche des plaisirs sensuels considérée comme la conséquence du péché originel et ce qui conduit au péché. Le déni de la sexualité, la haine des femmes, la culture de la souffrance (qui commence avec la monstration de l’agonie du Christ sur la Croix) avec tous ses produits dérivés morbides que sont la culpabilisation, la mortification ou encore l’expiation pour aboutir à la quintessence de l’abjection avec l’Inquisition, tout cela est le fruit d’un fou de Dieu apostolique qui fait dire à Tertullien, Père de l’Église entre le IIe  et IIIe siècle, que « il vaut mieux qu’un homme se marie parce qu’il est corrompu par la concupiscence ». Et dire que l’Église a inventé le sacrement du mariage... Et quel plus terrible gros mot aussi que celui de Dieu quand il est prononcé par des hommes qui s’en servent pour répandre l’abomination et la désolation ?

Oui, les pires gros mots ne sont pas ceux auxquels on pense, de même que l’obscénité n’est pas nécessairement là où on la croit. Ainsi les gros mots des citoyens bien-pensants présents à la Manif pour tous, farouches opposants au mariage de couples de personnes de même sexe, ou encore ceux de Farida Belghoul (un nom qui fait penser à la créature démoniaque du folklore arabe), opposante radicale à l’ABCD de l’égalité à l’école, un programme éducatif un qui n’avait d’autre but que de lutter contre le sexisme et les stéréotype de genre. Cette ancienne militante d’extrême gauche passée à l’extrême droite était parvenue à faire croire à des parents d’élèves crédules que ce projet, alors soutenu par l’actuelle ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, était une tentative d’instaurer l’enseignement de « la théorie du genre ». Précision que cette fameuse (et fumeuse) « théorie du genre », serait, dans la rhétorique catholique, l’instrument  des adversaires du  « genre » dont le but consisterait à nier les différences entre les hommes et les femmes dans la mesure où ils estiment qu’elles (les différences) servent d’alibi pour justifier les inégalités entre hommes et femmes.   La « théorie du genre » n’existe en réalité que dans la tête des opposants à l’égalité des droits entre hommes et femmes, qui confondent différence entre l’homme et la femme et inégalité des droits entre eux et qui croient que l’identité sexuelle d’un enfant ne tient qu’à un simple discours.

Et que dire des gros mots que profère sans vergogne Marine Le Pen, qui vient plastronner au journal télévisé vespéral de TF1 pour déclarer à qui veut l’entendre qu’elle est prête à gouverner au nom des Français ? Les pires gros mots ne sont pas les mots cochons, mais ceux qui sortent du groin de ceux (ou de celles) qui se font passer pour ce qu’ils (ou ce qu’elles) ne sont pas. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la patronne du FN n’a aucune peine à les faire fleurir à sa bouche.   

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