l'Axe du Moi

L’émission "On n’est pas couchés" du samedi 31 août, animée par Laurent Ruquier sur France 2, a fait office de confessionnal télévisuel avec le mea culpa public de Yann Moix, à l’origine de l’affaire dont il est le centre depuis la publication en août dernier de son dernier livre, "Orléans"

(dont l’auteur précise qu’il s’agit bien d’un roman et non pas d’un récit, car son frère en est absent), où il dénonce la maltraitance dont il aurait été victime de la part de ses parents. Une maltraitance qu’il aurait subie de la part de son père, kinésithérapeute de son état, qui, aux dires de l’écrivain, ne mettait pas seulement la kinésique au service du bien-être de ses patients mais en avait aussi un usage nettement moins thérapeutique à son égard en le battant à plate coutures, employant même des rallonges électriques pour ce faire. Il y a même une descente dans la fosse scatologique à laquelle est convié le lecteur pour être témoin du rituel coprologique du père qui badigeonne son fils de ses propres excréments. L’auteur explique que sa mère n’était pas en reste, qui secondait son père dont elle était l’assistante cruelle et perverse. Une marâtre infâme qui n’aurait rien à envier à la Folcoche de Vipère au poing d’Hervé Bazin.

Suite à la révélation publique Suite à la révélation publique (notamment à la télévision par le biais d’émissions comme 7 à 8 sur TF1) des sévices dont Yann Moix aurait été la victime chez lui, Alexandre Moix, le plus jeune frère de Yann Moix, officiant lui dans le milieu littéraire (écrivain, journaliste), aurait accusé ce dernier d’avoir été son bourreau dans une lettre ouverte publiée dans la presse. Au sujet de son frère, qui lui disait au téléphone : « Je vais t’envoyer des mecs chez toi qui te feront faire passer l’envie d'utiliser mon nom, pt’it con ! Il n’y a qu’un Moix sur Terre ! Et il n’y aura qu’un Moix dans la littérature ! Il n’y aura qu’un Moix dans le cinéma ! Moix, c’est MOI ! », Alexandre Moix, de quatre ans son cadet, écrit ceci :

« Dans sa vie, mon frère n’a que deux obsessions : obtenir le Prix Goncourt et m’annihiler. Me nier, m’éliminer, me rayer de la carte. Par tous les moyens. Physiquement ou moralement. »

« En matière de sévices, Yann faisait preuve d’une imagination débordante. Je rêvais d'un frère au cœur d'artichaut, il était mon Orange mécanique. »

« Face à l’ampleur des immondices qu’il déverse dans son roman et dans les interviews qu’il donne, j’avais préféré imaginer un instant que mon frère avait pu y croire lui-même, qu’il s’était laissé abuser par une psychothérapie déviante, de celles qui font s’approprier des faux souvenirs, de celles qui font dénoncer des crimes qui n’ont pas été commis. De celles qui prônent la libération de la parole, quelle qu’elle soit, même fantasmée. Or j’ai appris que Yann se vantait en privé d’avoir tout exagéré, à l’excès, à dessein.

Combien aurais-je préféré que Yann relevât de la psychiatrie plutôt que d’une volonté calculée, affirmée, assumée, de nuire à toute une famille qu’il ne connaît plus, qu’il ne connaît pas. »

« Se dressant comme le porte-flambeau de la cause des enfants malheureux, il pose, s'affiche, professe, mais n'écoute pas la souffrance des autres dont il se moque éperdument. Yann vit dans un autre monde : son nombril.

 Tout ce qui ,n’est pas lui, issu de lui, autour de lui, à propos de lui est jeté à la curée et condamné sans sursis par son tribunal, sa colère et sa hargne. »

« Petit Prince déchu. Machiavel cynique et névrosé prêt à tout. On pardonne la folie. Mais pas le révisionnisme ni le mensonge outrancier. Pas plus que l’accaparation du monopole de la souffrance infantile quand il s’agit de l’utiliser à des fins purement marketing et commerciales pour vendre coûte que coûte. Sous prétexte de réaliser une Œuvre, faire passer ses parents pour des bourreaux en leur attribuant la paternité de sévices imaginaires ou de ceux dont il était lui-même l’auteur à l’encontre du frère - judicieusement oublié du roman - confine à la perversité la plus sourde. C’est une monstruosité littéraire. »

Depuis lors, le magazine L’express a fait remonter à la surface le passé peu glorieux du martyr Yann Moix qui, à l’âge de 21 ans, fut l’auteur de textes antisémites et négationnistes, non seulement de textes mais de dessins aussi. En plus de cela, il aurait aussi pris pour cible Bernard-Henri Lévy, lequel, étrangement, lui a apporté son soutien (syndrome de Jean Valjean sauvé par l’évêque Myriel ? — l’évêque magnanime dans Les misérables, dont le bagnard qu’il a recueilli lui a dérobé des couverts en argent).

Yann Moix parle d’ailleurs de cette époque comme d’un « trou noir » auquel BHL l’aurait arraché pour le ramener vers la lumière. Lors du mea culpa auquel Yann Moix s’est livré samedi 31 août à l'occasion de l’émission de Laurent Ruquier, il a demandé pardon pour avoir été ce qu’il fut, un jeune homme où il ne se reconnaît plus et dont il estime qu’il était méprisable.

Yann Moix qualifie aussi de « trou noir » le foyer parental d’où toute lumière était absente quand il y vivait, jusqu’à la conscience de ses parents qui, une fois sortis de chez eux, avaient perdu le souvenir de leurs actes à l’égard de leur fils aîné. 

Au cours de l’émission du 31 août, l’auteur a qualifié ses parents de « bourreaux » dont la place devrait selon lui être derrière les barreaux. Depuis la parution d’Orléans, son père, pris à partie, a qualifié d’affabulations les dires de son fils et a parlé de sa volonté de faire rectifier le livre. L’affaire Yann Moix fait surtout les affaires de son éditeur, Grasset, qui voit là l’occasion de faire ses choux gras. Mais si dans les librairies orléanaises, le livre de Yann Moix s’est vendu comme des petits pains (comme si le titre seul en assurait le succès, ce titre comme une délivrance qui fait écho à la libération de la ville par Jeanne d’Arc quand elle était tenue par les Anglais à l’époque de la guerre de cent ans), le roman polémique est encore loin de s’arracher dans les autres librairies de France selon les premières estimations.

Lacan disait que la famille était le foyer de toutes les névroses, mais chez les Moix, on a franchi un palier, car de toute évidence, que les accusations de Yann Moix soient fondées ou pas, on est là au cœur d’une psychopathologie familiale de haut vol. Ce qui est clair, c’est que Yann Moix, ex-chroniqueur de l’équipe de Laurent Ruquier connu pour ses outrances, ses harangues belliqueuses, ses prises de positions fielleuses, a considérablement augmenté sa voilure médiatique depuis le déballage public de ses démêlés familiaux même si, chez lui, l’axe du moi prend une gîte passablement inquiétante dans cette affaire où la littérature sert de litière pour répondre aux besoins d’une famille pathologique, et où la télévision, avec internet comme extension, fait caisse de résonance dans l’espace publique, alimentant un voyeurisme malsain dont se repaissent les téléspectateurs.

Il est peu vraisemblable que l’ampleur donnée à ce qui appartient normalement à la sphère privée et qui là est livré en pâture au public aille dans le sens de la paix entre les personnes. Il y a dans ce « moi-je, moi, Yann Moix », quelque chose d’une viscosité de la poix qui colle à l’âme de Moix.

Quoi qu’il en soit, quelque chose s’est produit qui n’était pas prévu par l’auteur d’Orléans car les révélations qu’il fait dans le livre avec l’effet boomerang de celles de L’express sur son passé ont poussé l’écrivain à mettre un terme à la promotion de son dernier roman.

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