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Billet de blog 3 juin 2011

Le jour du seigneur

Dimanche 15 mai 2011, la France se réveillait sous le choc: on apprenait que la police new-yorkaise venait d'arrêter Dominique Strauss-Kahn pour tentative de viol sur la personne d'une femme de chambre dans l'hôtel Sofitel à Time Square où résidait alors le patron du FMI, dans une suite à 3000 dollars (soit 2121 €) la nuit.

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Dimanche 15 mai 2011, la France se réveillait sous le choc: on apprenait que la police new-yorkaise venait d'arrêter Dominique Strauss-Kahn pour tentative de viol sur la personne d'une femme de chambre dans l'hôtel Sofitel à Time Square où résidait alors le patron du FMI, dans une suite à 3000 dollars (soit 2121 €) la nuit. Après le temps de la Porche tranquille ( affaire révélée par le site internet Atlantico, sur la Porche de fonction d'un conseiller de DSK), voilà qu'on mettait le pied dans la porcherie des enfers.

Celui qui passait pour présidentiable à gauche était brutalement précipité des hautes sphères où il évoluait à titre de directeur général du Fonds monétaire international jusque dans le caniveau pour une affaire de droit commun. Les Français ébahis eurent droit aux images de DSK, menotté, avec une mine de chien battu lors de sa comparution au tribunal de New York. À le voir ainsi, on aurait dit un vagabond qui sortait d'une cellule de dégrisement. Ces images parurent bien crues, qui livraient en pâture aux yeux du monde entier DSK démuni, la mine flapie, l'air hagard, comme si ce qui lui arrivait n'était qu'un affreux cauchemar et qu'il allait se réveiller. Nombre de téléspectateurs français témoins de ce spectacle eurent d'ailleurs la même impression, que tout cela n'était qu'un mauvais film.

C'est d'ailleurs cette cruauté des images qu'ont d'abord dénoncée les ténors socialistes, sous le choc eux aussi, qu'il s'agisse de Martine Aubry ou d'Elisabeth Guigou, rappelant au passage à quel point la justice française était plus respectueuse de la vie privée et de la présomption d'innocence que la justice américaine dont la mise en marche ressemblait à une mise au pilori. DSK, que le statut de patron du FMI ne faisait bénéficier d'aucune immunité dans ce cas précis (dans la mesure où il était venu à New York non pas dans le cadre des ses fonctions mais à titre privé), venait de subir l'épreuve ordinaire à laquelle était soumise tout justiciable américain qui tombait sous le coup de la loi des États-Unis.

Après le temps de la sidération vient le temps de la raison. Une fois l'hypothèse de la machination écartée, il reste les faits, et les faits sont têtus, à plus forte raison parce que d'autres faits viennent les appuyer. Lors d'une émission animée par Thierry Ardisson en 2007, Tristane Banon, journaliste et écrivaine, fille d'Anne Mansouret, conseillère générale de l'Eure et conseillère régionale de Haute-Normandie, raconte comment elle a été victime d'une tentative de viol par Dominique Strauss-Kahn, en 2002. Sa mère lui aurait alors conseillé de ne pas porter plainte pour que cette affaire ne reste pas attachée à son nom et que son avenir professionnel n'en pâtisse pas. Difficile d'évoquer dans cas-là la thèse du coup monté par des adversaires politiques dans la mesure où la mère de la victime est une responsable politique du parti socialiste et que l'affaire n'est pas remontée aux oreilles de la justice.

En réaction à l'arrestation de DSK, ses amis politiques les plus proches, foudroyés par cette information, ont tous réagi en disant que cela ne ressemblait pas à l'homme qu'ils connaissaient. Certes, il était de notoriété publique que DSK « aimait les femmes », mais c'était un séducteur, non pas un agresseur. Mardi matin 17 mai, à l'antenne de France-Info, Pierre Moscovici, responsable socialiste, qui eut comme professeur Dominique Strauss-Kahn, déclara pour la première fois qu'il fallait admettre l'hypothèse que son mentor soit coupable des faits qui lui étaient reprochés. En d'autres termes, ce que dit le député du Doubs, c'est qu'il faut pouvoir penser l'impensable si l'on veut faire prévaloir la vérité contre le confort d'opinions toutes faites. En effet, une personnalité qui évolue à de telles hauteurs dans le système, comme DSK, directeur général d'une institution financière internationale, est au-dessus de tout soupçon pour la simple raison que le système laisse entendre qu'une infraction de droit commun ne peut tout simplement pas avoir lieu à ces étages supérieurs.

Au fond, tout le problème réside là : le système sécrète une forme d'immunité tacite pour ses représentants les plus éminents et un homme de la stature de Dominique Strauss-Kahn en jouissait. D'autant plus que l'ancien ministre de l'Économie et des finances était un présidentiable en phase ascendante. Entre bénéficier d'une situation eu égard à son mérite et en tirer parti pour jouir de sa puissance, il n'y a parfois qu'une frontière ténue que certains franchissent en toute impunité sans être inquiété le moins du monde. Les hautes sphères entretiennent une Omerta à la manière de la Mafia et les scandales ne parviennent à l'oreille des citoyens, dans les sphères basses du système, qu'en cas de lourde bévue, ce qui semble être le cas dans l'affaire DSK.

Dominique vient du latin dominicus, littéralement, « qui est relatif au seigneur ». Ce vocable dérive de dominus, « maître ». Dimanche vient de dies dominicus, soit « le jour du Seigneur », devenu diominicu par agglomération (et dissimilation consonantique) Si les prénoms n'ont pas le pouvoir de gouverner la destinée des êtres humains, si le sort d'un être humain n'est pas non plus le jouet de la langue et qu'il ne se réduit pas à un jeu de mots, il n'en demeure pas moins qu'il y a parfois un rapport de sens étrange entre la personne et le prénom qu'elle porte, ne serait-ce que parce que le prénom porte quelque chose du désir des parents qui l'ont donné à leur enfant, qu'il s'agisse d'un désir conscient ou inconscient.

Dominique Strauss-Kahn, fort de son pouvoir et de sa montée en puissance ces dernières années, n'aurait-il par cherché à dominer les autres, tout particulièrement les femmes dont il est friand, n'aurait-il pas cherché à les soumettre à son désir à tel point que, lorsqu'une femme qu'il convoitait se refusait à lui, il ne craignait pas de recourir à la violence ? C'est en tout cas ce dont a témoigné Tristane Banon, qui, par le truchement de son avocat, envisage depuis lundi 16 mai de porter plainte contre son agresseur. Ironie du destin, c'est un dimanche, le jour du seigneur, que Dominique Shere Khan aura finalement trébuché en s'en prenant à une femme appartenant aux couches humbles de la société, une femme de chambre, une proie qui, a priori, aurait dû consentir à subir le sort que le seigneur Strauss-Kahn lui avait réservé. Anne Mansouret, interviewée dimanche 15 mai sur FR3 Normandie, a d'ailleurs parlé de l'agression dont sa fille a été victime comme d'un « acte de prédation ». Si les faits sont avérés au sujet de Strauss-Kahn, et en dépit des efforts de sa troisième épouse, Anne Sinclair, pour le couvrir, elle, l'ancienne journaliste vedette de TF1, devenue experte dans la politique de l'autruche pour tout ce qui touche son mari, il apparaîtra que DSK n'est rien de moins qu'un délinquant sexuel qui aura tiré parti de ses fonctions pour assouvir ses pulsions : la tactique classique du pervers accompli. Dominique Strauss-Kahn aurait été plus inspiré de s'évertuer à domestiquer ses pulsions sexuelles en se faisant traiter au lieu de leur donner libre cours sous couvert « d'aimer les femmes ».

Le propre du pervers est cette capacité insigne à s'introduire dans un milieu professionnel qui sera le parfait terrain de chasse pour ses activités de prédateur. Ainsi, un pédophile choisira des responsabilités qui le mettront aux prises avec des enfants. Une fois dans le système, le pervers est comme un poisson dans l'eau. La plupart du temps, il saura s'attirer la sympathie des gens autour de lui, voire leur admiration, il passera même pour une personne respectable. Le jeu social fait l'affaire du pervers, qui excelle dans le jeu des apparences. La réputation dont il jouit est l'immunité qui l'incite à passer à l'acte. Ce qui fait jouir le pervers, c'est de retourner, de renverser (cf. le latin pervertere ) les règles, de se jouer de leur sens. Un maître d'école pervers jouira de tirer parti de sa fonction d'éducateur pour assouvir ses pulsions pédophiles. Au lieu d'éduquer les enfants, de les conduire (cf. le latin ex ducare), il les conduit à lui (seducare), ce qui est une inversion profonde du sens de l'éducation. Entre les mains d'un pervers, la réputation, le prestige deviennent des armes. Pour le pervers, la puissance d'agir, la puissance d'exister se fait au détriment d'une autre existence, de même qu'un tueur en série n'existe pleinement qu'au moment où il a le pouvoir d'ôter la vie de sa victime.

Lacan disait que la famille était le foyer de toutes les névroses. Le système social, tel qu'il fonctionne, avec comme valeur dominante la recherche du pouvoir que permet la puissance financière, est le creuset de toutes les perversions. La ruche sociale regorge de niches pour faux bordons qui, dans leur costume d'apparat, font leur miel des fonctions qu'ils occupent. D'une certaine façon, le système encourage les perversions par l'hypocrisie dont il fait montre. Cela ne semble pas choquer grand monde qu'un directeur général du Fonds monétaire international affiche un train de vie luxueux quand il est en charge de la négociation de la dette de la Grèce dans la zone euro, un pays soumis à des restrictions budgétaires drastiques qui ont un impact considérable sur la vie des citoyens grecs ordinaires. Tant que le sort du monde sera confié à des individus qui vivent à des hauteurs telles qu'ils perdent de vue la réalité des gens d'en bas, le monde continuera de se bâtir autour de profondes fissures. Il suffira d'une secousse sociale de large magnitude pour qu'un jour l'édifice entier s'écroule. Tant que les gens n'exerceront pas leurs compétences dans le but de servir la communauté mais dans celui de voir leur pouvoir personnel accru afin d'étendre leur domination sur les autres, le monde sera la proie de toutes les perversions. Au bout du compte, le système n'est jamais que la somme de ce que sont les hommes.

Pierre CAUMONT

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