L'omelette et le jaune dur

Le phénomène des Gilets jaunes est inquiétant en France non pas seulement parce qu’il laisse dans son sillage un spectacle de rare désolation avec les déprédations graves commises par les casseurs et autre pillards opportunistes qui se greffent à leurs manifestations comme on l’a constaté lors de la dernière manifestation-guérilla urbaine à Paris samedi 1er décembre,  mais parce que le mouvement des Gilets jaunes légitime l’expression de cette violence comme une nécessité pour se faire entendre auprès des autorités atteintes de surdité selon ses porte-parole, une violence qui serait presque devenue un moyen d’expression comme un autre. Ce qui est curieux, c’est que quand le premier ministre a invité les responsables des Gilets jaunes à venir s’expliquer à Matignon, seuls deux Gilets jaunes se sont rendus à l’invitation parce que les pressions exercées sur les autres auraient été trop fortes, à tel point que leur vie même aurait été menacée, aux dires du seul Gilet jaune ayant échangé avec Edouard Philippe, l’autre ayant claqué la porte face au refus du premier ministre de voir leur entretien filmé pour passer en direct sur les réseaux sociaux. Preuve que la démocratie des réseaux sociaux est décidément devenue totale, pour ne pas dire totalitaire, et que la violence des Gilets jaunes remonte bien jusqu’en haut.

Certes, officiellement, les porte-parole plus ou moins autoproclamés des Gilets jaunes ne revendiquent pas cette violence, ils ne la cautionnent pas, mais en pratique, ils sont tout à fait conscients qu’elle est latente et qu’elle peut se déclarer lors des manifestations des Gilets jaunes qui émaillent le territoire français. Il admettent cette éventualité et s’en accommodent.

Ainsi l’éruption de violence aveugle et gratuite qui s’est déclarée dans la ville du Puy-en-Velay samedi dernier et qui a valu à la préfecture d’être incendiée. Ce qui est une première en France depuis mai 68. La vérité, c’est que le mouvement des Gilets jaunes couve la violence comme un malade couve la fièvre.

Alors bien sûr, les Gilets jaunes diront que ce n’est pas eux qui ont fait cela mais des « casseurs professionnels », des gens issus de l’extrême gauche comme de l’extrême droite qui ont fait alliance pour l’occasion, comme l’ont noté les policiers à Paris (alors même qu’ils se vouent une haine absolue entre eux), avec des pillards venus grossir leurs rangs pour prélever leur part de butin dans le chaos ambiant. Ils diront que ce n’est pas de leur faute, que c’est un mal nécessaire, qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Ils diront même que c’est la faute du gouvernement qui les force à cette extrémité-là, et que la violence du gouvernement contre les pauvres est tout aussi réelle.

Ce que font les Gilets jaunes, c’est agiter la société française, un peu comme un pâtissier qui remue vivement des blancs d’œufs au fouet pour les battre en neige. À cette différence près que ce que produisent les Gilets jaunes ne ravit pas les papilles ni les pupilles, car ce qu’ils font remonter depuis le bas de la société française s’apparente plutôt à une pâtisserie infernale aux effluves peu ragoûtants, ne serait-ce qu’en favorisant l’action des casseurs et des pillards, ces barbares urbains. Car ce ne sont pas de simples manifestations qui ont émaillé le territoire français, au Puy-en-Velay ou à Charleville-Mézières, non, ce sont de véritables émeutes. Les Gilets jaunes doivent être tenus responsables des agissements des casseurs et des pillards dans leur sillage parce qu’ils savent que leur manifestation ouvre un boulevard aux nuisibles de ce genre venus grossir leur rangs pour se livrer au combat de rue contre les forces de l’ordre, à la destruction, aux dégradations et au pillage.

Alors parler de « mouvement constructif » dans le cas d’un mouvement qui provoque autant de destructions relève soit d’une grave  cécité  soit d’une mauvaise foi effroyable. Que les choses soient bien claires, ce qui s’est déroulé à Paris samedi dernier pris est tout simplement inacceptable. C’est dégradant et déshonorant pour la France. Dégradant pour les Français qui voient ainsi leur pays agressé, abîmé par des voyous en meute, et déshonorant au regard du reste du monde, médusé par les événements et leur ampleur.

Aussi, au vu du tour que les choses ont pris, il est scandaleux d’entendre des porte-parole de ce mouvement qui s’est déshonoré par sa violence propre comme celle qui s’est agglomérée autour, de les entendre programmer sans sourciller une autre manifestation à Paris samedi prochain, de planifier un autre « samedi noir » (pour reprendre l’expression du président du Sénat), comme si de rien n’était,  comme si le pire n’était pas déjà advenu et que l’on pouvait continuer ainsi indéfiniment à monter la violence comme on monte les œufs en neige. Faut-il voir une nostalgie de la première guerre mondiale dont on a célébré il y a peu le centenaire de l’armistice dans le désir de transformer le centre de Paris en site de guerre ?

Je revois encore l’image de ce Gilet  jaune au micro que lui tendait un reporter disant à peu de choses près avec un air canaille que Christophe Castaner récoltait ce qu’il méritait, de la « castagne ».  Je le revois, plastronnant en jaune et tout fier de son jeu de mots. Je le revois avec sa tête comme un coquetier avec un œuf dur dedans, un œuf au jaune dur en guise de cerveau. Je revois aussi l’image d’une une banderole arborée par des Gilets jaunes avec dessus une inscription qui disait en substance « Macron, arrête de nous prendre pour des cons ». C’est vrai, Macron rime avec « con », « pognon », quoi d’autre encore, ah oui, « cochon ».  Aux manifestants jaunes en manque de slogan, à dire ou à écrire, je me permets d’en suggérer un autre : « Macron, président des riches, tes taxes, c’est de la triche ! »  Ça marche bien, à l’oeil comme à l’oreille.

Et que certains (auteurs de Billets) sur Médiapart légitiment et cautionnent ouvertement le vandalisme des casseurs en prétendant qu’ils s’en prennent à « des icônes menteuses d’une république totalement dévoyée », comme si ces nuisibles faisaient œuvre de salubrité publique en se livrant à un  iconoclasme moderne que justifieraient les revendications sociales et une prétendue soif de vérité républicaine, cela est tout aussi scandaleux. Non, la fin ne justifie pas les moyens, jamais, et la violence est la pire des tyrannies qui justifie tout et son contraire. L’omelette que voudrait nous faire avaler le mouvement des Gilets jaunes est déjà rouge du sang et du feu. Ils ont suffisamment cassé d’œufs comme cela, ces faiseurs d’omelette sanguine.

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