Poutine pour Raspoutine

L’homme de fer de la Russie, le néo-Tsar Vladimir Poutine, par oukase, a octroyé la nationalité russe à Gérard  Depardieu, pauvre réfugié fiscal dans le royaume belge, terre d’accueil pour les persécutés de France, comme chacun sait. Poutine et Depardieu ne sont pas totalement étrangers l’un à l’autre. Les deux hommes se sont rencontrés en Russie, en 2011, à l’occasion du tournage du film Raspoutine, réalisé par Josée Dayan, un vieux rêve pour l’acteur français devenu enfin réalité.

En russe, le mot raspoutine signifie « débâcle » (pour fonte des glaces) « débauché » et aussi « carrefour », si l’on en croit l’historien Oleg Platonov,  qui s’est penché sur la question. Ce que l’Histoire a retenu de l’insolite staretz, surgi du fin fond de la Sibérie  — en fait, d’un village de la province de Tobolsk,  à quelque 2500 km de Saint-Pétersbourg —, c’est qu’il devint célèbre ex nihilo. L’énigme Raspoutine, ou comment un obscur mage sibérien sorti de nulle part devint un personnage très en vue à la cour du Tsar, à l’aube du XXe siècle, personnage qui sut même se rendre indispensable auprès de toutes ces dames de l’aristocratie russe éprises de religiosité. Le prodige, c’est que ce moujik-là devint le protégé de la tsarine Alexandra Fedorovna, convaincue que c’était un thaumaturge et un envoyé de Dieu, nonobstant son humble condition et son manque criant d’éducation. Il est vrai que la tsarine, très pieuse, avait vu le mage soulager le tsarévitch Alexis, qui souffrait d’hémophilie, par une imposition des mains. Pour autant, malgré cette ascension fulgurante, jamais Raspoutine ne se défit de ses mauvaises habitudes, à savoir sa propension naturelle aux excès, qu’il s’agisse de beuverie ou d’érotomanie,  comme s’il devenait continuer à traîner la casserole de son nom, qui chuchotait « débauché ». Mais si la tsarine, très charitable, lui pardonnait tout, d’autres, en revanche, ne lui pardonnaient pas l’ascendant considérable qu’il exerçait sur le couple impérial, à tel point que ses ennemis finirent par l’assassiner à la fin de 1916, en dépit de la mauvaise volonté manifeste dont fit preuve l’assassiné pour rendre l’âme comme il aurait normalement dû s’y résoudre, étant donné les moyens mis en œuvre : le Sibérien résistait particulièrement bien à la mort.

Au vu du parcours de ce personnage, thaumaturge et prophète, puisqu’il aurait annoncé à la tsarine sa propre mort, l’assassinat de tous les membres de la famille impériale et l’avènement du chaos en Russie, il n’est pas étonnant que Gérard Depardieu, avec sa vocation ogresse qui le caractérise, ait voulu se « le payer », comme un trophée de chasse, tant il est vrai que l’acteur partage certaines similitudes avec le personnage dans la peau duquel il a dû se couler sans trop de difficultés.

Mais quel rapport entre Depardieu, le film sur Raspoutine, et Vladimir Poutine ? Quel rapport avec l’oukase sur la nationalité russe que le néo-tsar formé à l’école du KGB accorde à l’acteur réfugié fiscal en Belgique ? C’est obscur, comme le destin de Raspoutine, mais on ne va pas chercher des poux sur le sens d’accointances crépusculaires nées entre deux verres de vodka entrechoqués, même s’il est clair autant que peut l’être la ténèbre que Poutine a vu une sorte de Raspoutine en Depardieu et Depardieu un Tsar de glace en Poutine. À chacun ses visions, à chacun ses évasions, fiscales ou délirantes. 

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