Le dernier round

La banalisation du Front national s’accompagne d’un abaissement de la démocratie française inquiétant, ce que traduit notamment le langage des medias, stations de radio et chaînes de télévision confondues, qui parlent des « deux finalistes » pour les deux candidats présents au second tour,

comme si les élections présidentielles s’apparentaient à une compétition sportive d’un nouveau genre, et que le second tour était la finale de ce tournoi démocratique, qui verrait le meilleur gagner. Il y a là une dérive inquiétante consistant à considérer tout cela comme un spectacle,  comme si les citoyens étaient à distance de leur démocratie au lieu d’avoir prise sur le jeu démocratique, et qu’ils avaient perdu de vue le sens des enjeux de cette élection présidentielle décisive.

Le débat du second tour qui a opposé Marine Le Pen à Emmanuel Macron s’inscrit dans cet esprit-là sur un plateau transformé en ring devant deux journalistes arbitres transparents, incapables de contenir les perpétuels débordements de Marine Le Pen, comme une caldera dont le magma bouillonnant ne demande qu’à s’échapper. Une seule chose anime Marine Le Pen, faire diversion en s’attaquant à son adversaire ad hominem parce qu’elle n’a pas de projet ni de programme pour le pays. Ce qu’Emmanuel Macron résume très bien en ces termes :

« Le pays vous importe peu, vous n’avez pas de projet. Votre projet c’est de salir, une campagne de mensonges et de falsifications. De peurs et de mensonges. C’est ce qui a nourri votre parti depuis des années, votre père et vous. […] Vous êtes la coproduction du système que vous dénoncez, vous vivez du système. » Puis : « Il faut sortir d’un système qui vous a coproduits. Vous êtes son parasite. »

En effet, le  seul projet de Marine Le Pen est pour son parti, et consiste à faire en sorte qu’il arrive au pouvoir.  Sa seule ambition, c’est d’appliquer la pensée lepéniste d’inspiration national-socialiste et de la faire entrer dans la République. Pour ce faire, elle joue des détresses populaires socio-économiques et s’emploie sans vergogne à diviser et à attiser les peurs en brandissant en permanence le péril du fondamentalisme islamiste ou la menace du communautarisme. La France qu’elle appelle de tous ses vœux est une France rapetissée, repliée sur elle-même, refermée sur ses frontières restaurées et retirée de l’Union européenne. La seule Europe qu’elle souhaite, c’est une Europe des nations libres et souveraines, autrement dit, une Europe fondée sur les seuls intérêts des nations, une Europe des égoïsmes nationaux. 

La seule règle que respecte Marine Le Pen, c’est la sienne. Elle n’est pas là pour débattre, elle est là pour abattre. Et ce faisant, elle tire vers le bas la démocratie en offrant le spectacle pathétique d’une femme politique qui révèle son mépris des enjeux démocratiques par son impréparation, ses imprécisions, ses approximations, le flou total de ce dont elle parle qu’elle essaie de noyer dans un flot de paroles mêlées d’insinuations fielleuses, sa méconnaissance vertigineuse sur les questions économiques qui n’a d’égale que son indignité comme responsable politique, comme le rappelle précisément Emmanuel Macron en lui assénant :  « Vous n’êtes pas digne d’être garant des institutions parce que vous les menacez », en référence aux attaques du FN contre les juges et les fonctionnaires. 

Ce qui frappe chez Marine Le Pen, c’est son attitude toxique constante, ses permanentes insinuations, ses formules choc préparées à l’avance qu’elle lance à ses adversaires comme des fléchettes, ses sempiternels slogans qu’elle sert à tout bout de champ et qui donnent l’impression qu’elle joue un disque rayé, ses sourires suffisants, ses rictus de bouledogue,  ses coups de bélier au casque d’or et ses éternelles obsessions qui tournent en boucle. Marine Le Pen parle comme une machine à laver qui  tourne, brasse la lessive de ses idées en circuit fermé dans un permanent brouhaha, le tohu-bohu du tambour qui roule avec toujours le même programme, programme mixte où elle mélange tout, où tout déteint sur tout, dans une confusion générale. 

Au cours du débat-pugilat, un mot est revenu de manière insistante dans la bouche de Marine Le Pen, le mot « fratricide ». C’est étonnant, cette capacité que cette femme a à rejeter sur autrui ce qu’elle porte en elle-même et qu’elle provoque directement et indirectement. La fraternité républicaine du point de vue du Front national se résume à une adhésion aux valeurs du parti, le reste n’est que poudre aux yeux ou de perlimpinpin pour reprendre le mot d’Emmanuel Macron.  Et ces Français qu’elle qualifie de « patriotes » ne sont ni plus ni moins que les collabos de la « France-FN ».

Dans cette constance chez Marine Le Pen, ce qui est apparu de manière nette lors de ce débat-pugilat, c’est son inconsistance. Elle qui s’est appliquée à dénoncer les faux-nez autour d’Emmanuel Macron est le faux-nez de son propre père, c’est une femme politique postiche. Le seul mérite de ce débat est d’avoir montré cela, même s’il est dangereux d’exposer le poison Le Pen à la télévision pour en dénoncer la toxicité, car la simple présentation de ce produit-là est susceptible d’empoisonner les citoyens téléspectateurs. 

Le candidat de la « France en marche », résolument tourné vers l’avenir, est celui du défi, la candidate du FN, elle, consacre la défaite des valeurs humanistes portées par la France depuis que le pays de Rousseau et de Voltaire a dispensé ses lumières à travers le monde entier. 

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