Plus belle la polémique

Ils doivent être peu nombreux ceux qui n’ont pas eu vent d’une réplique d’un des personnages de l’inusable série Plus belle la vie, sur France 3, qui assimilait un séjour d’enfants à Charleville-Mézières, dans les Ardennes, à de la maltraitance. France-Info a relayé cette pique télévisuelle qui avait alimenté la polémique sur (ce qu’il convient d’appeler) les réseaux sociaux, en consacrant au cours du mois de juillet une série de mini-reportages auprès de vacanciers, parmi lesquels de nombreux Belges, mais pas seulement, qui avaient choisi la ville de Charles de Gonzague pour venir y passer leurs vacances.

Ce prince franco-italien, né en 1580 à Paris, parent fortuné d’Henri IV, lance en 1606 les travaux de ce qui deviendra Charles-ville, non loin de la citadelle de Mézières dans son duché de Rethel, une cité dont il fera la capitale de sa principauté d’Arches.Les travaux dureront près de 35 ans avant que la ville de Charles soit une ville digne de ce nom, avec sa fameuse place ducale, petite sœur jumelle de l’illustre place des Vosges. Mais plus qu’à son illustre fondateur de la Renaissance,  Charleville doit surtout sa renommée à son poète aventurier, Arthur Rimbaud, ce « passant considérable », pour reprendre la formule de Mallarmé, qui n’eut de cesse de fuir « Charlestown », comme il disait, pour se consumer sous le soleil d’Aden, bien loin du jardin d’Ardenne, juste en face de la Corne d’Afrique et sillonner ensuite l’enfer aride du Harar, en qualité de marchand d’armes, de l’autre côté de la mer Rouge, dans ce qu’on appelait l’Abyssinie, dans l’actuelle Ethiopie. Une vie de nomade exténuante qui finit par lui valoir une synovite au genou droit, qui dégénéra à un point tel qu’il lui fallut être amputé de la jambe droite en mai 1891, à Marseille, où il rentra en raison de son mauvais état de santé. Après son amputation, « l’homme aux semelles de vent », comme l’appelait Verlaine, sans l’intervention duquel il ne resterait pas grand-chose des écrits du poète vagabond, effectuera un ultime séjour d’un mois dans les Ardennes puis retournera à Marseille où il mourra en novembre de la même année, à l’hôpital, des suites du cancer de son genou. Il avait alors 37 ans.

Mais revenons à nos moutons, et à cette pique télévisuelle qui a dû piquer au vif les Carolomacériens (puisque c’est ainsi que se nomment les habitants de Charleville-Mézières, née de l’union de Charleville et de Mézières) en voyant leur ville insultée par une parole marseillaise.

Dans une chronique que j’avais écrite pour le compte d’une radio sedanaise, en 2000, quand je vivais en pays rimbaldien, j’avais déjà rendu compte du peu d’estime que les Ardennes jouissaient auprès des habitants de l’hexagone. J’avais intitulé cette chronique Hard en Ardenne.

 

Les Ardennes n’ont pas bonne presse. Si l’on en croit l’étude qu’a fait paraître l’hebdomadaire L’Express, les Ardennes seraient le département français où il fait le moins bon vivre. En effet, dans le classement des 96 départements métropolitains, les Ardennes figurent en dernière position. En tête du classement trône la Haute-Garonne. Ah, Toulouse, la ville où l’on voit la vie en rose ! Pour établir ce classement, l’hebdomadaire prend en compte quatre critères : la qualité de vie, les indicateurs du dynamisme économique et culturel, les indicateurs de la santé et de la sécurité, et les indicateurs de la qualité de l’environnement et de la culture. Certes, on peut contester qu’à la Bourse du bien-vivre les Ardennes aient la plus mauvaise cote, et penser, à l’instar des habitants de la Haute-Marne, dont le département est à l’avant dernière place, que ce classement reflète « une vision strass et paillettes de la vie parisienne érigée en modèle unique », il n’empêche, cela met mal à l’aise. D’autant plus que Paris n’étant classée qu’au 57ème rang, l’argument des Haut-Marnais s’en trouve sensiblement amoindri.

 

Une chose tout de même frappe, c’est que les quatre départements qui constituent la région Champagne-Ardenne sont tous mal classés: la Marne est 62ème, l’Aube 85ème, la Haute-Marne avant-dernière et les Ardennes dernières. Alors, la Champagne-Ardenne serait-elle une région plus propice aux rigueurs de la guerre qu’à la douceur de vivre ? Et vous ne devinerez jamais quel est le département qui complète le trio des endroits les plus mal famés de France : la Seine-Saint-Denis ! Quoi, les Ardennes seraient encore plus « hard » à vivre que la Seine-Saint-Denis, dont tout le monde sait fort bien que les cités sont un modèle de savoir-vivre et de sérénité ! Mont-joie saint Denis ! 

 

Et Yanny Hureaux, écrivain et billettiste à L’Ardennais, de s’exclamer dans les colonnes de L’Express « Cela me fait mal pour mon pays parce que c’est faux ». Il ne conteste pourtant pas les mauvais chiffres : ceux du chômage, de la population en baisse, du faible nombre des équipements culturels et du taux de suicide plus élevé que la moyenne nationale, sans parler du mauvais temps. « La pluie, le froid ? Mais qui va raconter nos étés somptueux, nos automnes flamboyants ? », réplique à juste titre Yanny Hureaux.

 

Mais là où je ne le suis plus, c’est quand ce grand supporter de l’équipe de foot de Sedan lâche soudain : « Sedan nous vengera de tout cela. ». Que l’équipe de Sedan soit le porte-drapeau des Ardennes dans l’hexagone est une chose, mais le sport est d’abord un divertissement, et il est tout aussi excessif de lui prêter des vertus rédemptrices que d’en faire le véhicule exclusif de valeurs telles que « l’honneur ou la fierté » des habitants d’une région.

 

Une chose est sûre, c’est que l’article de L’Express a eu un impact considérable dans les Ardennes, à telle enseigne qu’il est vite devenu impossible de trouver un seul exemplaire du magazine dans tous les magasins de la presse… Comme si les Ardennais souffraient d’un réel manque de reconnaissance du reste de la France. Ce qui fait écho à ce que Jean-Paul Vaillant, fondateur de La grive, écrivait dès 1925 : « L’Ardenne est l’enfant scandaleusement sacrifié de la famille française ». Rien n’aurait donc changé depuis ce temps-là ?

 

Apparemment, rien n’a changé depuis cette année-là, puisque, en 2015, on fait dire à un personnage d’une série marseillaise populaire qu’envoyer des enfants en vacances à Charleville, c’est de la maltraitance. Et qu’une Marseillaise venue passer ses vacances dans la ville de Gonzague déclare au micro de France-Info qu’elle vient ici parce que les gens du nord ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dans le ciel, loin de désamorcer la polémique, contribue à la renforcer en sous-entendant que les Marseillais n’ont que du brouillard givrant à l’âme. Les êtres humains ne rayonnent pas plus d’humanité au nord pour compenser un prétendu manque de lumière qu’ils ne sont réfrigérants au sud parce qu’ils ont leur  soûl de soleil. Car alors, selon cette théorie climat-thymique, les Inuits du Nunavut devraient être aussi bouillants d’humanité que les Touaregs du Sahel dotés d’un cornet de glace à la place du cœur.   Rimbaud lui-même avait horreur de Charleville, mais ce n’est pas en désertant le nord de la France qu’il trouva une humanité plus chaleureuse dans le grand sud, aux confins de la Corne d’Afrique où il finit par se brûler les ailes.      

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