A fond la forme

Le grand débat de la présidentielle 2017, organisé par BFMTV- CNEWS, mardi 4 mars 2017, a eu lieu.

 Il a réuni les onze candidats, soit les cinq candidats déjà présents à l’émission politique de TF1 du 20 mars 2017 (François Fillon, Emmanuel Macron, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen) et les six autres qui n’avaient pas pu y participer, à savoir Philippe Poutou, Nathalie Arthaud, Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau, Jacques Cheminade et Jean Lassalle. Ce grand débat télévisé, une première dans l’histoire de la télévision française, s’il a pu avoir un air de démocratie par une parole plus libre parfois, surtout de la part de Philippe Poutou et de Nathalie Arthaud, tous deux candidats de l’extrême gauche, a-t-il pour autant vraiment été un débat ?

En fait, on a assisté de la part des prétendants à la présidence de République au perpétuel exposé qu’ils font de leur vision politique lors de leurs meetings successifs pendant leur campagne respective, et aux moyens qu’ils entendent mettre en œuvre pour appliquer leur programme politique pour la France. Une fois encore, on a été témoin de cet exercice-là auxquels certains sont plus rompus que d’autres, exercice entrecoupé parfois par des réactions plus ou moins spontanées de la part d’autres candidats, des réactions d’opposition, de dénigrement ou d’acquiescement, mais ce que l’on constate, c’est qu’il n’y a aucune avancée dans les idées et les projets des uns et des autres, que les candidats tiennent toujours le même discours, qu’ils n’évoluent pas. Chacun reste sur ses positions, arc-bouté sur ses convictions, enfermé dans sa stratégie de communication, comme un coureur enfermé dans son couloir. En outre, alors que tous les candidats à la présidentielle sont réunis, qu’ils sont en présence les uns avec les autres, il n’y a aucun échange véritable entre eux, aucun réel débat, chacun se contentant d’affirmer sa position, sa stature vis-à-vis des autres. Ce n’est pas un débat mais un combat sans réelle confrontation des points de vue, c’est une démonstration de postures politiques qui s’opposent, et qui, pour certaines d’entre elles,  se recoupent. Ainsi Philippe Poutou et Nathalie Arthaud dont les positions font doublon par leurs revendications et leurs dénonciations similaires des castes privilégiées et du patronat. Tous les deux adoptent d’ailleurs plus une posture de syndicaliste que de candidat à la fonction présidentielle.

Pour qu’il y ait réellement débat à la télévision, il faudrait que les candidats soient confrontés chacun à leur tour à des journalistes spécialisés et que l’émission fonctionne sur le principe du débat contradictoire, comme dans l’ancienne émission politique L’heure de Vérité de François-Henri de Virieu, émission politique de référence hebdomadaire qui rythma la vie du petit écran de 1982 à 1995. Dans L’heure de vérité, les responsables politiques étaient confrontés à trois journalistes successifs sous la supervision de François-Henri de Virieu (Alain Duhamel, Albert du Roy et Jean-Marie Colombani) et soumis à des questions serrées qui poussaient les invités politiques dans leur retranchement, les forçant parfois à livrer des moments de vérité.

Onze candidats, onze, comme le nombre de joueurs dans une équipe de foot. Mais là, chacun joue perso (comme on dit dans le milieu du foot), chacun joue pour soi, il n’y a aucune équipe, aucun esprit d’équipe, même si chaque joueur laisse entendre qu’il sera un formidable capitaine pour l’équipe France. Mais une fois propulsé à la tête du pays, le capitaine élu par le peuple par l’opération du saint scrutin aura tout le loisir de prendre conscience qu’il y a loin entre l’idée qu’il se faisait de la France depuis sa position de candidat à la présidentielle à la réalité de la France en tant qu’État à diriger quand il est parvenu à son sommet, qu’il y a bien loin de l’idée qu’il se faisait du pouvoir et la réalité de l’exercice du pouvoir. Et c’est pour cela qu’à chaque fois les programmes que les prétendants concoctent dans leur coin et dont ils font la promesse solennelle qu’ils seront appliqués à la lettre sont une supercherie démocratique, car la plupart du temps les programmes des prétendants au pouvoir suprême se fracassent contre la réalité qui n’est pas celle que croyait le prétendant et dont il prend alors conscience quand il est aux responsabilités, mais c’est trop tard. Et c’est ainsi qu’on accusera après le prétendant à la magistrature suprême de trahison pour n’avoir pas appliqué ce pour quoi il a été élu, et c’est ainsi que les électeurs, s’estimant floués, dupés, désabusés, diront ne plus croire à la politique comme d’autres croient en Dieu et que, par esprit de revanche, ils se détourneront des partis traditionnels lors des élections suivantes pour venir grossir le vote contestataire, le vote populiste des extrêmes, comme si un tel vote pouvait résoudre quoi que ce soit. Tout cela parce que la machine démocratique qui fait fonctionner la démocratie est en grande partie une illusion, mais dont la démocratie a besoin pour continuer à fonctionner, faute d’un meilleur système. Oui, la machine à élections donne l’illusion que la démocratie existe, mais cette machine est de plus en plus mal en point, et ses ratés n’ont de cesse de se reproduire, d’élection en élection, jusqu’à la panne finale, quand le moteur sera tellement mal en point qu’il ne pourra plus redémarrer.

Ce que le débat organisé par BFMTV et CNEWS aura donné à voir et à entendre, c’est surtout le candidat Philippe Poutou, le seul à ne pas être en costume cravate parmi les candidats masculins, et le seul à refuser la photo de famille en début d’émission, pour montrer justement sa non appartenance à cette caste-là. Sa voix a singulièrement détonné parmi les autres, notamment sur le sujet de la moralisation de la vie publique. Son parler vrai, sa manière de transgresser allègrement les codes de la bienséance a fait mouche quand il a abordé  la question des affaires concernant François Fillon et Marine Le Pen. Philippe Poutou ne parle pas la langue de bois. Il parle une langue sans fard, une langue familière : « elle pique dans la caisse de l’Europe… le FN ne s’emmerde pas là, peinard », dit-il en parlant de Marine Le Pen dont il dénonce sans détour le comportement, elle qui fustige à tout bout de champ « le système » alors qu’elle se sert sans vergogne dudit système pour se protéger (de la même manière qu’elle se sert de l’Europe pour œuvrer contre l’Europe), s’agissant notamment de son immunité parlementaire qu’elle fait valoir pour ne pas répondre aux convocations des juges au sujet des emplois fictifs d’assistants parlementaires du FN au parlement de Strasbourg. Philippe Poutou, lui, précise qu’en tant qu’ouvrier il ne bénéficie d’aucune d’immunité et qu’il serait forcé de se rendre à une convocation policière s’il y était contraint. À cette langue-là, décomplexée et sans tabou, qui appelle un chat  un chat, ni Fillon ni Le Pen n’ont pu répondre, pris de cours par sa verdeur, sa vigueur, son authenticité « brute de décoffrage ».  

Oui, la voix de Philippe Poutou, qui fut un peu comme « l’irruption du réel », pour reprendre la formule de Christophe Gueugneau de MDP, cette voix rappelle non sans ironie mordante que le discours politique perd souvent de vue le réel dont il est censé rendre compte. 

Oui, il n’y a pas de débat démocratique dans cette campagne présidentielle, (y en a-t-il jamais eu d’ailleurs ?),  il n’y a que des confrontations stériles, des affrontements démocratiques. Un débat démocratique devrait être un creuset dont pourrait émaner d’autres propositions nées de la confrontation féconde entre des points de vue, des idées différentes entre les responsables politiques. Un débat ne devrait pas donner en spectacle des gladiateurs politiques qui s’opposent dans une arène sous les yeux du public, mais être matière à faire évoluer des propositions politiques pour la  France, matière à élaborer d’autres projets collectifs, or il n’en est rien. 

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