Un agent si discret

L’agent administratif âgé de 45 ans, d’origine martiniquaise, père de deux enfants, qui souffrait d’un handicap de surdité, ce fonctionnaire discret, qui passait pour un employé modèle, converti à l’islam depuis un an et demi, de toute évidence était un fou dangereux (...)

pour assassiner ainsi sur son lieu de travail, jeudi 3 octobre, quatre de ses collègues, au moyen d’un couteau en céramique acheté le matin même de l’agression dans les locaux de la préfecture de police de Paris. Il aurait informé par SMS sa femme de l’acquisition de cette arme, laquelle lui aurait répondu : « Dieu seul te jugera ». Sa femme, placée en garde-à-vue, qui avait révélé aux enquêteurs que son mari avait eu des visions et qu’il aurait entendu des voix la nuit précédent l’attaque, était donc bien au courant du projet criminel de son mari.

Ce qui laisse songeur dans cette affaire, c’est que cet individu, chargé de la maintenance informatique au sein des services de renseignement de la préfecture, bénéficiait d’une habilitation au secret-défense et que, comble de l’ironie, il était notamment employé dans un service qui s’occupait de la collecte d’informations sur la radicalisation djihadiste.  Le plus incroyable, c’est que son profil soit passé entre les mailles du filet alors qu’il oeuvrait au cœur même du système sécuritaire, à la préfecture de police de Paris.  Et comme si cela ne suffisait pas, il se trouve que cet individu, passé sous le radar, que ce fou de dieu, qui a frappé au cœur même de l’institution sécuritaire à Paris, s’appelait Mickaël  Harpon. Un patronyme à barbelures qui ne sort pas facilement de l’oreille qu’il frappe. Quand les djihadistes islamistes œuvrent en Europe, la plupart usent d’une stratégie de dissimulation pour se fondre dans la masse et devenir invisibles aux yeux d’autrui, cette ruse porte le nom arabe de taqîya. C’est apparemment cette voie-là qu’a suivie cet agent si discret, le terroriste modèle de la préfecture de police de Paris.

On avait envisagé au départ un coup de folie de la part de cet informaticien, une crise psychotique aiguë sont la cause aurait pu être un problème avec  sa hiérarchie, il n’en est apparemment rien. L’acte était réfléchi. Dieu (ou Allah) est même mis à contribution. Les visions ou les voix que l’agent aurait eues et entendues la nuit précédent l’attaque sont sans doute les éléments qui ont déclenché le passage à l’acte. Il est probable que le sujet Mickäel Harpon ait interprété ces signes nocturnes comme un commandement divin. Ainsi, d’agent administratif modèle de la préfecture de police à Paris, un agent discret, Mickaël Harpon est devenu l’agent de Dieu (ou d’Allah), un dieu vengeur changeant un fonctionnaire anodin et inoffensif d’apparence en une arme redoutable, qui a semé la mort à coups de couteau dans les locaux de la préfecture.

Comment comprendre un pareil phénomène ? Un père de famille, informaticien, apprécié par ses collègues, pourvu d’une habilitation au secret-défense lui permettant  d’intervenir dans des services sensibles de la préfecture de Paris, devenu du jour au lendemain un tueur fou après avoir eu des visions et entendu des voix la nuit précédent l’attentat. Un agent discret qui, brusquement, assassine gratuitement ses collègues sur son lieu de travail à l’arme blanche. Comment une telle chose est-elle possible ? Comment passe-t-on d’une telle discrétion à une telle ostentation criminelle ?

Le recours à Dieu (ou Allah) dans cette affaire n’est pas anodin, et sans doute faut-il y voir le symptôme d’un dérèglement de la conscience. Dieu (ou Allah) a bon dos. Le recours à Dieu (ou Allah) est souvent pour les sujets qui commettent l’irréparable une manière de s’exonérer de toutes responsabilités tout en insistant sur le caractère impérieux de leur mission. Dieu, le divin alibi, qui permet tout et son contraire. La réponse complaisante de sa femme : « Dieu seul te jugera », qui place le geste criminel de son mari au-dessus des lois des hommes, incrimine de facto cette personne, qui sera mise en examen pour association de malfaiteurs en vue de commettre un acte terroriste.

Ce geste auquel l’auteur ne s’est pas soustrait, comme s’il s’agissait d’un commandement impérieux, un geste mortel autant pour les victimes que pour l’auteur des coups de couteau qui devait bien savoir que cet accès de violence criminelle se solderait par sa propre mort. En effet, quelle autre issue pouvait-il y avoir dans l’enceinte même de la préfecture de police de Paris ? Faut-il y voir pour autant un suicide qui ne dit pas son nom ? Un suicide dans le sillage de quatre meurtres ? Cela semble peu probable en la circonstance, même si les voies de l’âme humaine sont impénétrables. C’est un suicide par destination, non pas un suicide par nature. 

 

 Erratum : apparemment, cet individu s’était converti à l’islam il y a une dizaine d’années, et non pas un an et demi seulement comme l’ont affirmé par erreur des sources.

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