L’étoffe dont sont faits les héros

Félicité Herzog (née en 1968), fille de Maurice Herzog, a écrit un livre qui s’intitule Un héros, paru en 2012 aux éditions Grasset. Maurice Herzog, mort récemment et enterré sans grande pompe à Chamonix, est l’homme qui a conquis en 1950 l’Annapurna dans l’Himalaya, une aventure qui lui avait valu l’amputation des dernières phalanges de ses doigts gelés.

 Félicité Herzog (née en 1968), fille de Maurice Herzog, a écrit un livre qui s’intitule Un héros, paru en 2012 aux éditions Grasset. Maurice Herzog, mort récemment et enterré sans grande pompe à Chamonix, est l’homme qui a conquis en 1950 l’Annapurna dans l’Himalaya, une aventure qui lui avait valu l’amputation des dernières phalanges de ses doigts gelés. Mais cette perte d’un bout de sa chair fut compensée par le gain incommensurable d’un mythe, celui de la conquête d’un sommet sur le Toit du Monde, un mythe un peu comme un camp de base qui lui permit d’effectuer son ascension politique sous le patronage du Général de Gaulle.

Mais après avoir franchi le glacier des premières pages, le lecteur grimpeur prend rapidement conscience que le titre est (terriblement) ironique, que le « héros » aux yeux du monde est zéro comme père, que c’est un opportuniste, un mégalomane, un séducteur compulsif, un collectionneur d’aventures « cannibale de sexe », comme l’écrit sa fille, quelqu’un qui côtoiera plus tard Jean-Marie Le Pen dont il épousera les vues sans vergogne aucune, preuve que la conquête des plus hauts sommets du monde n’est pas ce qui donne de la hauteur de vue. Un jour, alors que Félicité, adolescente, s’était dénudée pour profiter du soleil hivernal de Chamonix, son père qui, pour la première fois, avait semblé montrer de l’intérêt pour sa progéniture en la photographiant sous toutes les coutures, avait fini par lâcher dans un murmure carnassier : « Tu verras, ma petite, c’est cela que tu aimeras, un sexe dur qui te feras jouir. » Ce n’était pas un père, plutôt un géniteur pervers. 

 

En fait, le héros du livre n’est pas ce père dont la part obscure bave atrocement sur la blancheur éblouissante du mythe, mais son frère, Laurent, de trois ans son aîné, qui sera précipité aussi bas que son père fut élevé au sommet, son frère frappé par une « maladie himalayenne », une maladie des profondeurs qui le conduira à sa perte, en 1999. Le père est une simple accroche, un vulgaire piolet pour attaquer la paroi de la montagne. C’est Laurent, le frère « terrible » disparu, qui justifie l’ascension du livre. C’est lui, le héros, adoré et redouté, violent, sauvage, jusqu’à la folie, ce héros tragique que la mort a finalement ravi. Son frère, dont l’auteur dit avoir suivi le sillage qu’il avait tracé quand elle s’exila aux États-Unis pour s’immerger dans le monde de la finance, à Wall Street, un frère dont elle eut alors le sentiment horrible d’usurper la place dès lors qu’il apparut clairement que ce dernier serait dans l’impossibilité de tenir son rang dans la société.

 

Si Laurent est le personnage central du récit, ce héros impossible, condamné dès l’enfance, de par la solitude à laquelle il fut livré,  le véritable sujet du livre porte sur le milieu dont est issue Félicité Herzog. Un milieu qui, par son mélange de passivité, de lâcheté, de peur, peur du péril que représentait la maladie mentale, était demeuré totalement imperméable  à tous les signes avant-coureurs de la psychose que Laurent avait manifesté par son comportement étrange et violent depuis qu’il était enfant.

« (…) la fragilité humaine, l’existence d’une faille que nous discernions instinctivement sans pour autant l’accepter mais que nous percevions comme un péril propre à notre espèce, une marque ultime qui la distingue de l’espèce animale. Dont nous voulions nous défendre avec nos faibles moyens, nos moyens désordonnés alors que notre lâcheté abyssale, ignorant ostensiblement toute parole sage, toute lumière, toute interprétation offerte par l’Art, triomphait. La lâcheté de la horde humaine prenait stupidement la fuite devant l’idée d’une menace, condamnant à l’avance ceux qui étaient effectivement accablés. Nous assistions à un schisme entre sensés et insensés mais aussi, imprévisiblement, à la fusion de tout sens jusqu’à sa disparition, au ploiement de la raison sous l’action d’une force irrésistible et mystérieuse, illisible, incontrôlable. Nous étions silencieux, emplis de crainte, devant cette alerte qui nous venait d’ailleurs, qui aurait pu nous atteindre nous aussi et qui nous dépassait littéralement. Une mise en garde suprême. À genoux, nous étions à genoux. »

 

Laurent, le double d’ombre du père glorieux, nimbé par le mythe de l’Annapurna, révèle à sa manière le double fond de ce milieu, de cette « espèce », comme l’écrit même l’auteur. Cette espèce, c’est celle d’une grande famille française, du côté de la mère de l’auteur, les Cossé Brissac. Pierre de Cossé Brissac, le grand-père maternel de l’auteur, était duc et propriétaire de deux châteaux : Celles-les-Bordes, près de Rambouillet, et Apremont, la  résidence d’été, dans le Cher. Sa femme, May, était une fille Schneider. Polytechnicien de formation, Pierre de Cossé Brissac fut industriel au sein du puissant groupe Schneider. Après la débâcle de la France en 1940 et l’Occupation allemande, Pierre et May rallièrent sans sourciller le camp de Pétain à qui furent accordés les pleins pouvoirs. Mieux, May versa dans une collaboration chic active en courtisant sans vergogne des personnalités liées au régime de Vichy. La libération de Paris en 1944 vit l’incarcération de la  grande dame  pendant quelques semaines à la Conciergerie, puis à Drancy, qui fut finalement relaxée, le Général de Gaulle ayant interdit que l’on touche à un des grands noms de la France.  Quelques années plus tard, en 1947, quand Marie-Pierre, leur fille aînée (future mère de l’auteur) épouse clandestinement Simon Nora, un ancien résistant du Vercors, parce que l’homme qu’elle a choisi est  juif, son père, le duc de Cossé Brissac, dans sa grandeur d’âme, la bannit purement et simplement de la famille. Il ne consentit à revoir sa fille que dix années plus tard, après qu’elle se fut séparée de son Juif de mari. Voilà un peu le milieu dans lequel les destinées à venir de Félicité et de son frère prennent racine, voilà la géographie marécageuse d’une famille illustre de France qui a perdu quelque peu de son lustre entre Collaboration et antisémitisme, voilà la faillite morale totale de la famille Cossé Brissac qui, d’une manière ou d’une autre, a fait le lit du mal. Même si la psychose du frère de l’auteur n’est pas directement le fruit de ce terrible héritage, il n’en demeure pas moins que le destin tragique de Laurent Herzog, happé par un trou noir,  semble l’aboutissement d’une zone d’effondrement moral global, une fracture dans le socle des valeurs humaines fondamentales, choses que jamais le duc Pierre de Cossé Brissac ne consentit à reconnaître de son vivant.

 

Sur la première de couverture du livre, il est précisé qu’Un héros est un « roman ». Ce qui paraît pour le moins étrange quand ce récit respire l’autobiographie marquée du sceau de l’authenticité absolue. On le sent, les mots y sont criants de vérité. Ils cognent contre le blanc des pages avec la violence de poings. Il est impossible de romancer un récit autobiographique aussi brûlant de vie, aussi aveuglant par ce qu’il essaie de montrer, il est strictement impossible d’aménager la vérité des événements tragiques de la vie. Ce récit de « fraternité blessée », que l’auteur dit devoir à son frère,  n’est pas du côté du songe, il puise directement dans l’expérience vécue, qui est du côté de la souffrance. On pardonnera à Félicité Herzog cette dérobade, qui, on l’aura compris, n’est qu’une précaution juridique pour se protéger contre les créatures effrayantes qui continuent de hanter les marais des grandes familles de France.   

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